Les
commémorations du soixante-dixième anniversaire du discours du 18 juin 1940 sont
passées à côté d'une véritable information sur la vie intellectuelle : dans une
préface à une anthologie des discours de De Gaulle
publiée par les éditions Perrin (1), Régis Debray, l'auteur du fameux
A demain De
Gaulle, revient sur son interprétation de la Résistance
et du rôle joué par le Général. Pas directement une autocritique ouverte, mais
une sorte de recadrage à bas bruit, une lucidité tardive. « Entre le 19 et le 30 juin, cinq
réponses sont arrivées sur le bureau londonien du Général sous forme de
télégrammes venant de France », ironise l'écrivain. Tout
est à l'avenant et Debray nous décrit l'aventure londonienne du Général comme
une aimable séquence folklorique, dont il sut, grâce à sa roublardise, tirer un
parti impensable. En fin de compte, de Gaulle n'aurait pas sauvé la France, il
lui aurait juste permis de s'effacer en douceur de l'histoire, grâce à
l'habileté, au bluff du grand homme...
L'idée n'est pas forcément
nouvelle. « Le
gaullisme, a dit un jour William Abitbol, est l'art de péter plus haut que son
cul. » Mais c'est l'interprétation qui choque, venant de
cet auteur, car celui-ci en vient à considérer que la Résistance elle-même
intéressa peu de Français. Ceux-ci seraient restés maréchalistes durant toute
l'Occupation. En somme, ce petit texte de Régis Debray résonne presque comme un
ralliement tardif au bhlisme et à la thèse de
l'Idéologie
française, selon laquelle le pétainisme n'a pas été
seulement une collaboration, mais un corpus d'idées naturelles à la France,
faisant presque de notre tradition nationale le berceau du nazisme.
La
révision de Régis Debray a suscité un coup de colère, parfois bonne conseillère
en matière littéraire, de Paul-Marie Coûteaux. Un
petit livre aussitôt pensé qu'écrit, De Gaulle, espérer contre
tout (2). D'une plume acerbe, Couteaux se désole de voir
celui qu'il lit avec délectation plonger dans les affres de la r« ésignation nationale ». C'est que, dans le landernau républicain, la place et le rôle joués naguère
par Régis Debray ne sont pas rien. Il y gagna quelques légions d'honneur. Il a
sans doute été l'un des premiers, à gauche, à rendre justice à l'œuvre
gaullienne. Il a montré en quoi le clivage de cette fin de siècle n'était plus
celui entre la droite et la gauche. Je me souviens, pour ma part, du service
qu'il nous rendit en 1998. Le Monde, alors régenté par
Edwy Plenel, avait
tiré à boulets rouges contre les « nationaux républicains » de la Fondation
Marc-Bloch, étiquette supposée infamante par sa proximité signifiante avec le
national-socialisme, jetée comme un gant aux pieds de ceux des membres de notre
association qui étaient de gauche.
Nous avions voulu créer une
contre-Fondation Saint-Simon (perçue alors comme le temple de la pensée unique),
stimuler un travail intellectuel d'élaboration qui transcenderait les clivages,
à l'image de ce qui s'était passé pendant l'Occupation et à la Libération. Et
voilà qu'on nous stigmatisait comme d'affreux nationalistes. Régis Debray avait
magnifiquement relevé le gant, acceptant de faire une conférence.
« Nationaux-républicains ? Chiche »... En quelques semaines, il écrivit un un texte superbe lu à la Sorbonne, Le Code et le
Glaive (2), dans lequel il clouait le bec aux petits
marquis de la gauche médiatique en leur montrant que, hors de la nation, la
République était bien vaine. Il fallait alors quelque courage pour cogner contre
Le
Monde et soutenir une petite association sans moyens et
avec peu de relations.
Oui, mais
voilà le Debray du Code et du Glaive semble aux
antipodes du Debray « scrogneugneu » de la préface aux Discours de
guerre du Général. Celui de la Sorbonne penchait vers
« Hardi petit », celui des éditions Perrin incline vers le « Tout est foutu »,
qu'on lui connaissait bien, mais qu'il réservait jusqu'alors à des dîners privés
où il promenait une mélancolie que l'on peut être enclin à partager. A l'heure
où l'on cherche à ne pas désespérer Bettencourt,
l'écrivain ne trouve plus guère de branche sur laquelle sauver ses croyances et
le fil de son engagement intellectuel. Tout ça pour ça...
Alors, Debray
se laisse aller et son pessimisme confine au désespoir.
Tel un peintre qui
camouflerait dans l'ombre une bâtisse qui gênerait son paysage, Régis Debray
efface du cliché de l'Occupation tout ce qui, peu ou prou, ferait voler en éclat
sa thèse d'un peuple soumis et endormi, et tout prêt, sans toutefois se
l'avouer, à devenir un Land parmi d'autres
(« un peuple qui ne
souhaitait plus qu'une petite place dans l'Europe allemande de
demain) ».
Il offre ainsi une ouverture facile à
Paul-Marie Coûteaux qui se fait journaliste du
temps passé pour compiler les milliers de petits et hauts faits de résistance
qui ont suivi l'appel du 18 juin. Les militaires français
enrôlés dans l'armée de l'air britannique ; les 244 000 militaires morts au
combat avant l'armistice ; les 370 000 civils et résistants, déportés ou
fusillés ; les 260 000 soldats du débarquement de Provence; les départements qui
se libérèrent sans attendre les Alliés ; les milliers de vies juives sauvées par
les familles et les couvents, qui font, comme l'a démontré Léon Poliakov, de la
France le pays qui a le mieux protégé ses juifs en Europe (oui, malgré le Vel
d'Hiv et Drancy !) ; les policiers parisiens qui égarèrent les fichiers de juifs
au moment des rafles ; les mille prêtres morts en déportation ; la fermeture par
les autorités d'occupation des universités parisiennes suite à la manifestation
d'étudiants et de lycéens du 11 novembre 1940. Voilà pour le peuple
maréchaliste.
Cette petite leçon d'histoire ne doit pas cacher
l'essentiel : au-delà d'une polémique sur le sens des faits de résistance, signe
de la France éternelle pour Couteaux, résidus d'une grandeur passée pour Debray,
ce qui compte davantage est le destin du pays, celui que l'on constate et celui
que l'on devine. Un vrai débat sur l'identité nationale tel qu'il aurait pu être
organisé si tout cela ne dépassait pas Nicolas Sarkozy et Eric
Besson...
Pour Régis Debray en effet, la France a été, et l'épisode du 18
juin ne fait que reporter sa sortie de l'Histoire. Debray rejoint ainsi la
longue traine de ces intellectuels pressés de banaliser le pays, comme s'ils
craignaient de payer en intérêts onéreux sa gloire trop prolongée. Au prix, dans
son cas, d'une dernière élégance gaullienne : le grand homme était donc trop
immense pour le petit pays. Ce qui sert le couvert aux armées déclinistes. Voyez comme la France fait allégeance en
Afghanistan, en Irak ! Voyez comme elle subit avec le sourire le joug de
l'Empire !
Coûteaux met aussi le doigt sur
une imposture historique et nous interpelle, nous autres gens de gauche. Si
l'écho de cette résistance nous paraît si affaibli (Debray n'est pas le seul à
brocarder la Résistance française), cela viendrait de ce que son histoire
officielle a été dûment écrite elle-même par la gauche, qui ne manque pas, on le
sait, de censeurs ni de censure dans son ADN. La Résistance n'étant que
l'anticipation de la IV° République, tout ce qui en dépasse les contours replets
doit être effacé. De Gaulle a dit un jour qu'il avait été rejoint d'abord par la
Cagoule et la Synagogue, seule cette dernière méritait du Panthéon de la gauche.
Et encore... Il m'est arrivé un jour d'entendre, ô stupéfaction, le fils de Marc
Bloch lui-même me déclarer tout de go que son père n'avait aucun mérite à
résister puisque, étant juif, il n'avait pas le choix... La manif du 11 novembre
1940 semble ainsi avoir été effacée de l'histoire officielle de la résistance.
Et le discours anti-fasciste de la gauche se fait
volontiers simpliste quand il tire un trait d'union qui irait des ligues de 1934
à la division SS Charlemagne. BHL fut, dans l'Idéologie française,
l'historiographe talentueux de ce déni d'histoire. Il serait triste qu'en fin de
compte les travers de Normale Sup qui l'ont emporté chez BHL finissent par
rattraper Debray.
Par ailleurs, l'ami Debray trahit aussi sa propre
position. Sa plume rageuse dessine un monde désincarné dans lequel ne subsiste
que le rapport de force. « La France, combien de divisions ? » tonne l'écrivain
qui se sent trahi par un pays auquel il a cru un jour, et cela lui en a coûté.
D'où parle-t-il, comme disaient de façon détestable ces pauvres freudiens
aujourd'hui mis à mal par un voyou de plume ? Citoyen français ? Homme de
lettres égaré en politique ? Communiste défroqué ? Un Saint-Simon d'aujourd'hui
? Il serait bien myope alors de croire, en 2010, la France lilliputienne et
l'Amérique Gulliver ignorant les dangers encourus par un empire qui fut son
obsession, l'irruption de nouvelles puissances dans la géopolitique mondiale -
le Brésil, la Russie, l'Inde, l'Iran, la Chine à laquelle il vient de rendre
visite -, bref, notre atterrissage dans un monde que l'on dit multipolaire par
notre impuissance à en décrypter les lignes de force.
Enfin, ce texte de
Debray et la réponse de Couteaux sonne comme une fin de récréation pour ceux qui
ont cru que des gens de gauche et ce droite pouvaient, comme pendant la
résistance et un peu après la guerre, se retrouver sur quelques grandes options
: le refus de l'Europe monétaire, la défense de l'égalité républicaine, l'école
laïque, l'indépendance nationale. En refermant la parenthèse gaulliste, en
faisant du Général l'aimable avatar d'une histoire déjà conclue, Régis Debray
semble revenir au camp de sa jeunesse, comme s'il voulait se laver de quelques
aventures politiques qui lui auraient laissé un goût amer dans la boche.
Paul-Marie Coûteaux, qui pense dans son coin tout comme Debray, veut
croire, lui, que le creux actuel du pays ne peut qu'annoncer une nouvelle épopée
et que le non au TCE vaut bien le non à Pétain, qui est monté du pays profond
entre 1940 et 1944. Mais le débat, finalement, dépasse et de loin l'éternel
conflit entre l'optimiste et le pessimiste. Coûteaux est trop croyant - deux fois, une pour Dieu,
l'autre pour la France - pour désespérer. Debray ne l'est plus assez pour
espérer encore.
(1)
Les grands discours
de guerre, Charles de Gaulle, préface de Régis Debray,
mars 2010, Perrin, 16,5 €.
(2) Xenia,
10€.
(3) Albin Michel.
Samedi 31 Juillet 2010
Philippe
Cohen - Marianne
Source
:
http://www.marianne2.fr