Á propos d'une force d'action autonome
Réponse à Javier Solana, 1er mars 2000Monsieur le Président, Mesdames et Messieurs, Monsieur Solana, nous sommes bien embarrassés pour vous répondre, car vous êtes chargé d'un dossier qui, à nos yeux, n'existe pas. Nous pensons que cette pauvre Europe ne peut parler d'une seule voix que pour ne rien dire ou, et c'est peut-être plus grave, qu'elle ne peut résoudre ses contradictions diplomatiques que dans un suivisme pur et simple de la politique américaine. Sur le mode de l'illusion lyrique et de la fuite en avant qu'ils affectionnent, les Quinze ont décidé à Sintra de se doter d'une force d'action dite pompeusement autonome. Or, l'Union peut certainement baptiser force d'action ce qui n'est, pour l'heure, qu'une mobilisation de quelques fonds et le rassemblement, sur le papier, d'hommes, d'armes et de logistique. Mais croire que ce magma puisse être autonome est certes une autre affaire. Quels intérêts cette prétendue force va-t-elle défendre, attendu que les nations d'Europe n'ont pas les mêmes intérêts ?
Réfléchissons trois secondes. Quel est le fondement d'une action armée ? C'est la défense d'un territoire, la sauvegarde d'une patrie et d'une manière générale celle d'intérêts considérés comme vitaux ? À quoi peut correspondre une armée en l'absence de patrie, en l'absence de territoire - puique l'Europe est incapable de définir clairement ses frontières - et en l'absence d'intérêts vitaux clairement identifiés sur lesquels les Quinze n'ont jamais, et pour cause, osé débattre. En un mot : à quoi peut servir une force armée en l'absence de toute politique ? On se replie sur une sorte d'ersatz à base de droits humanitaires, une sorte d'armée au service d'idées vagues, d'un idéal dont l'histoire a d'ailleurs montré maintes fois les dangers. Une politique étrangère suppose d'avoir de soi-même et de ses intérêts, une définition claire. Or la PESC ne sera jamais autre chose que le faux nez des intérêts nationaux qui parviennent déjà à dominer le système. Qui ne voit qu'il s'agit en l'occurrence du couple que forment Londres et Berlin escortés de leurs affidés respectifs, qui ne conçoivent nullement leur diplomatie comme distincte de Washington, se voyant au mieux comme des comparses.
De cette connivence pour ainsi dire structuelle vous êtes vous-même d'ailleurs, Monsieur Solana, en votre personne, une parfaite illustration, passant sans rupture de l'OTAN à la PESC comme si c'était la même chose, mais à la vérité, c'est la même chose. C'est toujours le service de l'empire. Et ce n'est pas sans amusement que l'on vous a vu invoquer, dans la dérisoire compétition qui vous oppose au commissaire Patten, cet argument à vrai dire délicieux et même suave. De toute façon, avez-vous dit un jour à un journal allemand : c'est à moi que les Américains téléphonent. Vous eussiez pu ajouter, Monsieur Solana, c'est à moi qu'ils passent les consignes, car c'est bien ce que nous voyons. Aux Balkans comme ailleurs, un jour les États-Unis nous demandent de détruire les Balkans, un autre jour ils nous demandent de le reconstruire. Oui, Jean-Claude Martinez avait parfaitement raison de vous interrompre, Daniel Cohn-Bendit, dans tous les cas, c'est le suivisme. Vous me croyez excessif! Chaque jour l'actualité apporte une preuve supplémentaire de notre soumisson. Échelon en est un exemple parmi d'autres, qui donne d'ailleurs une image de l'Europe bien différente de celle que l'on aime contempler ici. Les experts parlent d'un problème culturel, je les trouve très aimables.
Paul-Marie Coûteaux
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