Or, depuis hier après-midi, chacun peut constater que, sur toute la signalétique supplémentaire installée dans notre enceinte à l'intention des nouveaux venus, futurs adhérents, il n'est recouru uniformément qu'à une seule langue, l'anglais. Nous sommes nombreux à nous en émouvoir, pas seulement des Français d'ailleurs, mais aussi des députés de toutes nationalités, qui ne tiennent pas à ce que l'anglais devienne la langue unique de l'Europe.
J'ai recueilli d'ailleurs, pas plus tard qu'hier soir, chers collègues, le témoignage d'une collègue espagnole qui s'est exclamée: "Ils vont avoir l'impression d'entrer non pas dans l'Union européenne, mais dans la Fédération des États-Unis d'Amérique". Je vous demande de transmettre cette protestation à la Présidence de notre Parlement.
C'est d'ailleurs cette crainte que je voudrais exprimer ici, au nom des neuf Français de mon groupe, mais aussi d'un très grand nombre de mes collègues. Est-on sûr qu'en adhérant à l'Union européenne, dans la forme qu'elle est en train de prendre chaque jour davantage, les pays candidats entrent dans l'Europe? Est-on sûr qu'ils n'abdiquent pas, au contraire, un peu de leur âme européenne, dont ils ont souvent constitué les foyers les plus féconds? Est-on sûr qu'ils ne sont pas victimes d'un leurre à large échelle et que, finalement, ils ne sont pas en train de quitter l'Europe pour pénétrer dans un univers atlantique, où seront rabotés les singularités, les cultures, les langues et, finalement, cet héritage européen qu'ils ont reçu comme nous en partage? Leur appartenance à l'Europe, nul n'est besoin de la voir reconnue puisqu'elle est leur, naturellement leur, depuis des siècles et des siècles. Qu'il soit bien entendu qu'ils sont des pays européens même s'ils n'entrent pas dans l'Union européenne: l'on pourrait même dire qu'ils seront sans doute, s'ils n'y entrent pas, encore plus européens que s'ils y entrent.
En réalité, la question n'est pas l'élargissement de l'Europe, qui est acquis depuis des lunes, c'est l'élargissement de l'Union européenne, c'est-à-dire une organisation qui est tout autre chose et même souvent le contraire.
C'est par amitié pour ces peuples que je leur parle ainsi, au nom de très nombreux Français qui, je crois même la majorité des Français, sont opposés à cette conception infernale et pratiquement totalitaire de la prétendue construction européenne. Chers amis des pays de l'Est, vous abdiquez vos âmes, votre héritage, vos cultures, vos libertés et, finalement, vos intérêts mêmes et rien n'est plus éloquent, en fin de compte, Mesdames et Messieurs, que cet aspect linguistique, par lequel j'ouvrais cette intervention. J'en profite d'ailleurs pour protester auprès de la Commission, qui a un représentant ici, M. Verheugen, pour avoir demandé en février dernier aux États candidats d'établir en anglais toute communication avec elle, au long des négociations.
Cette affaire de linguistique est un signe. L'omniprésence de l'anglais montre clairement le piège: vous ne faites que passer, amis des pays de l'Est, hélas, hélas, hélas..., d'un empire à un autre.
Paul Marie Coûteaux