Intervention du 15 mars 2006 sur la politique euro-méditerranéenne / Préparation en vue de la prochaine réunion de l'APEM

Monsieur le Président, je profite de ce débat pour féliciter le bureau de l'Assemblée parlementaire euro-méditerranéenne pour le communiqué publié à propos des fameuses caricatures. La figure de Mahomet est ce qu'on pourrait appeler le point de communion d'un islam, lequel est, par ailleurs, plus fragile et plus divers, plus divisé même qu'on ne le croit. Viser cette figure, c'était viser au cœur. On ne pouvait pas ne pas le savoir, de même qu'on ne pouvait pas ne pas penser aux conséquences de ce que l'on faisait, c'est-à-dire attiser le conflit entre civilisations. On ne sait au juste au service de quels desseins: qui a intérêt à attiser ces conflits? Je voudrais poser la question. Certainement pas nous, Européens, certainement pas la France en tout cas, qui est la première puissance riveraine de la Méditerranée et dont le rayonnement dépend d'un strict équilibre entre sa politique continentale européenne, d'un côté, et sa politique méditerranéenne et africaine, de l'autre.

Certes, cette affirmation ne va pas sans une double inquiétude: d'une part, L'APEM et l'Euromed sont encore de bien trop frêles esquifs jetés à la mer. Frêles non seulement en termes de moyens, mais frêles surtout quant à leur inspiration intellectuelle car ils me semblent s'empêtrer eux-mêmes dans une conception très eurocentriste de la démocratie et des droits de l'homme - on vient d'en avoir encore une illustration -, qui non seulement a des relents coloniaux, mais, en plus, empêche - on l'a vu aussi à Barcelone en décembre - de traiter l'essentiel, c'est-à-dire la coopération économique, financière, commerciale et la gestion des flux migratoires. Je parlerais, d'ailleurs, pour ma part, contrairement à ce qu'a avancé la Commission tout à l'heure, de coopération, bien plus que de zone de libre-échange, qui me paraît une formule bien dangereuse.

La seconde inquiétude, c'est que le thème des civilisations est une vieille évidence, que nous connaissons pour notre part depuis Charles Martel: nous n'avons pas attendu des penseurs américains pour nous la rappeler. Il faut être sottement bercé des illusions du mondialisme pour s'étonner, tout à coup, que les civilisations ne soient pas interchangeables et les hommes encore moins et que la cohabitation entre les unes et les autres n'aille pas de soi. Ce genre d'évidence à la Huntington a pour but, évidemment, de faire passer un autre message, à savoir que nous sommes tous embarqués dans ce qui serait un "Occident" - entre d'innombrables guillemets…-, dont la capitale serait nécessairement Washington, les Européens n'ayant plus qu'à suivre les errements guerriers des États-Unis. Ce thème même de l'Occident est, nous le savons, une imposture idéologique. C'est bien parce que les civilisations s'entrechoquent sans fin qu'il y faut une politique, qu'il faut de la politique, qu'il faut une volonté de vivre collective, en somme comme l'APEM et l'Euromed en offrent le cadre. Commençons donc par les renforcer car ils me semblent de plus en plus fragiles à mesure qu'ils sont, d'année en année, plus nécessaires.