Intervention du 6 septembre 2006 sur la situation au Moyen-Orient
" Monsieur le Président, puisqu'il est revenu dans l'hémicycle, je dirai à Daniel Cohn-Bendit, au risque de l'étonner et de le chagriner, que je suis d'accord avec lui sur presque tous les points et, en tout cas, sur l'essentiel de l'intervention chaleureuse que j'ai entendue dans sa bouche tout à l'heure. Oui, au Proche-Orient, c'est l'évidence même, il n'y a pas d'autre solution que politique. Et cette solution politique, elle est possible, au-delà des désespoirs des uns et des autres, des désespoirs des extrémistes des deux camps : il y a du désespoir dans le dramatique coup de force israélien de juillet, et nous en arrivons au point où il faut protéger l'État d'Israël contre lui-même. Je pense que Israël est tenté par une dangereuse fuite en avant qui met son existence en danger à terme et qui préoccupe tous ceux qui sont attachés à sa sécurité, comme nous le sommes nous-mêmes.
La politique peut faire des miracles et je crois qu'il y a place encore pour une solution politique au Proche-Orient. Encore faut-il que nous écartions les logiques religieuses, qui sont celles du Hamas ou du Hezbollah - organisations qui n'ont certainement pas à l'esprit un règlement du conflit mais une domination absolue sur la région, et même tout autour de la Méditerranée - comme elles animent le camp des faucons israéliens : sortir des logiques religieuses, donc, pour entrer dans la logique politique.
Seulement, nous divergeons sur deux points : non, ce n'est pas l'Europe qui imposera cette solution politique et d'abord parce que les Etats européens ne sont pas unanimes à la vouloir ; il a fallu plus de trois semaines - Daniel Cohn-Bendit, vous le savez - pour que les ministres des Affaires étrangères se réunissent après le début des bombardements, et ce fut pour constater leurs désaccords. Cessons de rêver d'une politique fondée sur une énième armée européenne, sur une marine européenne, comme je viens de l'entendre dire. Il n'y aura pas de défense européenne parce qu'il n'y a pas de politique étrangère commune, laquelle est un préalable à toute défense commune. Il n'y en aura pas, tout au moins tant que certains suivront la politique de Washington - et c'est l'autre point sur lequel je diverge avec vous - qui consiste à favoriser les extrêmes des deux camps d'une part consciemment, conformément à l'habituelle politique de gribouille de Washington, d'autre part en détruisant l'équilibre géopolitique de la région. En détruisant l'Irak, en stigmatisant la Syrie, en forçant la Syrie à se retirer du Liban, ce qui fragilise celui-ci (les chrétiens eux-mêmes s'en rendent compte, même le général Aoun !), nous avons créé les conditions d'un déséquilibre et nous récoltons nécessairement le fruit de ce déséquilibre stratégique, d'où naît toujours la guerre, ne serait-ce qu'en ce que le déséquilibre donne toujours la parole aux extrêmes de chaque camp, aussi bien ceux du camp le plus fort, qui se croient tout permis au nom de la force, qu'à ceux du camp le plus affaibli, qui se croient tout permis au nom de la justice. En détruisant l'équilibre au Proche-Orient, Washington et les Etats européens qui hélas suivent aveuglément sa politique impériale ont créé les conditions de la guerre - une guerre dont l'Europe sera la première victime, ne serait-ce qu'en la coupant dangereusement de ses partenaires naturels sur le pourtour de la Méditerranée.
Pour l'heure, hélas, ce n'est pas l'Europe qui peut imposer une solution
politique ; je ne vois pas d'autre puissance pour le faire que la France."
(Le Président retire la parole à l'orateur)