Progrès vers l'adhésion des 12 pays candidats

Intervention du 3 octobre 2000

Nous ne voterons pas, pour notre part, le rapport Brok. Non, certes que nous soyons opposés à l'élargissement, lequel est évidement inscrit dans l'histoire, comme il l'est dans la géographie, et aussi dans le nom même d'Europe, laquelle inclut, par définition, l'ensemble des nations allant de l'Atlantique à l'Oural ; ce que semble d'ailleurs oublier une petite partie du continent, la plus prospère et à bien des égards la plus arrogante, qui depuis un demi-siècle confisque le mot.

Si nous sommes opposés au rapport Brok, ce n'est pas comme un signe d'ostracisme à l'encontre de nos partenaires d'Europe centrale ou de l'Est, ou de l'Europe méridionale, bien au contraire, c'est que ce rapport pose des conditions qui sont proprement inadmissibles, s'agissant de pays qui sont européens depuis des siècles et auxquels, mis à part peut-être une condition de respect du pluralisme politique, nous n'avons pas à imposer quelque exigence supplémentaire que ce soit.

Conditions politiques, on le comprend, s'agissant d'entreprise politique comme l'est la coopération européenne ; en revanche, nous ne pouvons accepter les conditions économiques et sociales d'autant quelles sont si rigoureuses qu'elles retardent indéfiniment les échéances ou condamnent les États à des bouleversements ruineux pour leur structure économique et sociale, au seul bénéfice peut-être du protecteur allemand, qui peut seul tirer profit de la désorganisation actuelle de l'Europe centrale.

Pour ne prendre qu'un exemple, celui de la Pologne, qui nous est chère entre tous d'ailleurs, il n'est hélas que trop évident que l'ouverture brutale des frontières risque d'entraîner un rapide délabrement de ses structures agricoles. Le quart des emplois polonais sont fournis par ce secteur, la population rurale a augmenté de 5 % l'an dernier par rapport à l'année précédente et si nous voulons l'aligner sur notre modèle, nous allons, bel et bien, tuer ce qui reste l'un des meilleurs atouts de ce pays, sans parler des problèmes sociaux dans lesquels nous allons précipiter une très grande partie de sa population.

Sur tous ces sujets, le rapport Brok, se borne à parler d'adaptation, de réformes. Mais enfin, de deux choses l'une, ou nous les imposons à marche forcée et nous désorganisons la plupart des pays candidats, ou nous attendons qu'un mouvement naturel remplisse les conditions posées et c'est alors reporter l'adhésion aux calendes grecques.

En réalité, c'est le modèle même de construction européenne dans lequel que nous nous sommes engouffrés, je veux dire l'intégration simultanée de tous les secteurs d'activité quelles que soient les traditions ou les particularités des uns et des autres, qui se transforme une fois encore en piège. Parce que nous avons voulu abolir les frontières en quelques années, parce que nous avons voulu faire fi des différences entre les nations et leurs structures respectives, nous sommes, une fois de plus, conduits à une sorte de tout ou rien, choix entre deux maux également terribles.

Il eut évidemment fallu choisir l'Europe politique, conçue comme une instance de dialogue permanent assorti de quelques coopérations à la carte, comme l'avaient tenté naguère les programmes Eureka. C'était le choix d'une Europe confédérale, qui eut respecté les frontières des uns et des autres, respecté les rythmes et les modes de développement de chaque nation et finalement respecté l'Europe entière. C'eût été, pour le point qui nous occupe aujourd'hui, nous permettre d'accueillir de nouveaux pays, au fur et à mesure qu'ils se déclarent candidats, comme l'a fait d'ailleurs l'OTAN, car ne nous leurrons pas, Mesdames et Messieurs, la bataille politique est, pour nous, perdue au bénéfice des États-Unis qui, par la méthode souple de l'alliance politique et militaire, ont, depuis longtemps, assuré l'élargissement de l'Europe, mais à leur profit.

L'élargissement ne sera pas réglé avant longtemps, car il suppose que nous sachions revenir en arrière sur la conception idéologique et d'ailleurs très puérile d'une intégration uniforme, pour ne pas dire de la fusion de toutes nos nations en un ensemble compact, contraire aux réalités de la géographie et de l'histoire.

C'est dire, si nous sommes, pour notre part, pessimistes, tant est grand l'aveuglement des institutions européennes lancées à toute allure sur les voies les plus délétères, tant est grand aussi l'aveuglement de ce Parlement qui est incapable de se prononcer sur des questions d'actualité brûlante, comme par exemple celle que pose aujourd'hui l'embrasement de la Palestine où un État prétendument démocratique assassine chaque jour des enfants dans les rues et qui, à la place, se perd dans d'épuisantes chimères, au prix de sa division perpétuelle.

Paul-Marie Coûteaux

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