"Il faut construire l'union des patriotes"
Entretien paru dans L'Action Française, 15 mars/4 avril 2007
Depuis 1957, l'esprit fédéraliste et l'utopie européiste ont-ils changé ?
Nullement ! Je crois même que cette utopie n'a pas changé depuis au moins deux siècles, puisque l'idée qu'étaient périmées les nations, qui pourtant avaient fait l'Europe depuis que l'on parle d'Europe (c'est-à-dire, mise à part la furtive apparition du mot sous les Mérovingiens, au XVIème siècle !), fut déjà agitée par Napoléon et ses rêves d'Europe supranationale, ou quelques romantiques dépourvus de tout sens politique, tel Hugo
Mais c'est au début du XXème siècle que l'idéologie s'est déchainée : l'année 1917 fut à cet égard emblématique, non seulement avec la révolution bolchévique et l'arrivée des premiers soldats américains sur le sol français, mais aussi avec le refus par Clemenceau de la médiation autrichienne ; la logique politique céda alors à l'idéologie pure, ce mélange de patriotisme cocardier et son immanquable contraire, un internationalisme passionnel qui, se nourrissant des horreurs de la guerre, a fini par rendre odieuse l'idée de nation - à l'origine toute politique, pacificatrice et modérée.
Cela donna le fameux slogan lancé en 1921 par Drieu la Rochelle, "le temps des patries est fini ! ", repris en chur par les oligarchies françaises depuis un siècle, ouvrant la voie à tous les impérialismes devant lesquels elles se sont tour à tour prosternées, l'américain, le russe et l'allemand - comme le fit d'ailleurs, dans cet ordre, le symbolique Drieu.Détruire les nations
Je ne fais ce détour historique que pour rappeler ce à quoi l'on a affaire : non une volonté d'organiser l'Europe sur des bases politiques, ce qui serait raisonnable, mais une volonté toute autre, détruire les nations, seul but des européistes, avec, pour les oligarchies européennes, le secret espoir, aujourd'hui en passe d'être réalisé, que, en se débarrassant des nations, on se débarrassera aussi des droits et contraintes politiques que les peuples ont réussi à conquérir dans le cadre national
Les européistes se soucient de l'Europe comme d'une guigne. Et d'ailleurs, en dessaisissant les nations, c'est l'Europe traditionnelle, dont les nations sont la matière même, qu'ils ont consciemment et consciencieusement ruinée. Telle est aujourd'hui leur incontestable réussite : l'Europe est la zone économique du monde qui connaît le plus faible taux de croissance, la moins protégée des concurrences étrangères, comme de l'immigration, tandis que ses jeunesses sont peu à peu décollées de leurs racines et reformatées sur le modèle américain (on ne parle d'ailleurs plus qu'américain à Bruxelles, comme à Strasbourg), sans oublier, bien entendu que pour leur mission essentielle, la défense, et par là la diplomatie, les gouvernements s'en remettent à l'OTAN, c'est-à-dire à l'Empire.Internationalisme en toc
De même que les Etats-Unis ont parfaitement atteint leur but au Proche-Orient, y instaurer un chaos durable, de même les européïstes ont parfaitement réussi leur coup : faire de l'Europe "la 51e étoile du drapeau américain" pour reprendre le titre d'un excellent ouvrage de Philippe de Villiers, ce qui se traduit notamment par l'actuel "partenariat atlantique", lequel va jusqu'à fixer l'objectif d'une assemblée parlementaire commune aux Etats-Unis et à l'Europe. Mission accomplie : pourquoi voulez-vous qu'ils changent ?
Le traité de Rome portait-il en germe, selon vous, les dérives bruxelloises actuelles ?
Il était même fait pour cela, en particulier dans l'esprit de ses fondateurs, le franco-américain Monnet, patron de la grande banque américaine de San Francisco, "la Bancamerica-Blair", le trinational Schuman, Spaak, de Gaspéri et autres atlantistes sans parler des grands financiers mondiaux tel ce sénateur américain Paul Warburg qui répétait : "Qu'on le veuille ou non, nous aurons un gouvernement mondial. Si ce n'est par consentement, ce sera par la force".
C'est ce traité qui instaura la Commission de Bruxelles en la dotant d'emblée de pouvoirs supranationaux, tel enjoindre aux gouvernements de supprimer les "monopoles" c'est-à-dire les services publics et saisir la Cour européenne de justice de Luxembourg, qui se révélera une alliée inconditionnelle contre les Etats. Notons que la France refusera tout net le démantèlement des services publics et que la Commission attendit que son poids diminue (du fait des élargissements, de la réunification allemande, et de notre propre impéritie ) pour nous enjoindre de privatiser : les gouvernements Balladur, Juppé et Jospin et autres s'exécutèrent, lui laissant depuis lors la bride sur le cou. Tout était dans le traité de Rome bientôt célébré à Berlin - vieil "axe", d'ailleurs
Le rejet du traité constitutionnel par les Français et les Hollandais a-t-il fait prendre conscience aux européistes qu'ils n'arriveraient pas à forger un "peuple européen" ?
Les européistes ne veulent d'aucun peuple, européen ou autre, seulement des principautés dispersées, incapables d'accéder à la dimension politique, réservée à Washington et ses relais (Bruxelles, Francfort, OMC ). Seuls évoquent, par intermittence, l'idée d'un peuple européen, quelques idéologues de l'internationalisme en toc ou de la gogoche - laquelle est bien lente à comprendre dans quel piège elle est tombée, à moins qu'elle veuille elle aussi se débarrasser du peuple, ses porte-parole n'étant le plus souvent que des mondains désireux d'accéder à l'empyrée de la classe mondialisée Des peuples, pouah !
Un empire insaisissable
Les candidats ayant prôné le Non ont du mal à obtenir les cinq cents signatures : n'est-ce pas le symbole d'un divorce entre le pays légal et le pays réel ?
Oui, mais la question est de savoir s'il existe un pays réel, un "peuple français", et donc un pays légal. Je ne récuse pas ces catégories, mais il faut bien voir où nous en sommes : la comédie des parrainages, le bouclage médiatique en faveur de trois candidats officiels (bien entendu favorables à la supranationalité), la pulvérisation des affaires publiques en une kyrielle de questions secondaires - au regard des misions régaliennes qui font l'essentiel de la fonction présidentielle -, tout concourt à pervertir en profondeur le système de représentation, ce dont l'effet immanquable est de faire de la France une province d'un empire insaisissable dont les habitants ne savent pas même où se trouve le centre, l'indistinction du pouvoir les éloignant d'autant de toute préoccupation collective, de toute idée d'un cadre commun et par conséquent d'un Bien Commun, le pays réel se laissant réduire à un amoncellement de sujets narcissiques.
Dès lors que la souveraineté est pulvérisée, y avait-il place pour ne serait-ce que le sentiment d'une politique de la France ? Pour l'instant, non, mais le double Non français, à Washington sur l'Irak et aux oligarchies européennes sur la prétendue " Europe " montre que le cadavre bouge encore. Tout empire s'effondre, et ni les Etats-Unis d'Amérique ni ceux d'Europe ne se portent bien ; il faut continuer à construire ce que j'ai appelé, voici plusieurs années déjà, l'union des patriotes, montrer l'importance cardinale de la souveraineté, sans laquelle il n'est point de politique, seulement des aventures individuelles réservées à un très petit nombre, faire vivre dans les esprits et les curs l'idée d'une " politique de la France ".
Propos recueillis par Pierre Lafarge
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