Patrie République Nation
Entretien paru dans Bastille République Nation, juillet 2001.
Que pensez-vous de la manière dont la question de lélargissement de lEurope a été traitée à Göteborg ?
Comme toujours, avec ce mélange dillusion technocratique et de mépris des peuples qui nous entraîne nul ne sait où vers le pire sans nul doute. Illusion, parce que la version maximale de lintégration choisie par les Quinze, contredit de plein fouet limpératif délargissement.
Un exemple : pour être aux normes européennes, lagriculture polonaise doit faire passer en 5 ans la part des agriculteurs dans la population active de 28 à 5 %. Tout le monde sait que cest impossible, pour la simple raison que lon na jamais vu un exode rurale de cette ampleur en si peu de temps, à moins de désordres sociaux quil est facile dimaginer. Certes un afflux de main-doeuvre dans les villes est utile aux investisseurs étrangers, notamment allemands, qui y voient un moyen de faire baisser le coût du travail. Telle est dailleurs lune des raisons de la désindustrialisation de lAllemagne de lEst, les " vrais nouveaux Länders " étant pour le capital allemand ceux de lEurope centrale.
Pour tenter de rendre plus acceptable lexode rurale massif inclus dans lélargissement de la PAC, les Quinze prévoient un système de dérogations, pas toujours réaliste dailleurs, mais qui procède de cette fuite en avant remettant sans cesse les solutions à plus tard dans un enchevêtrement de réglementations ad hoc où lunité de lEurope ne trouve guère son compte.
On pourrait en dire autant de la question de limmigration puisque les nouveaux venus nauront pas droit à ce minimum dEurope intégrée quest la libre circulation des personnes, doù de nouvelles désillusions, et de nouvelles tentions en perspective
Nous nageons dans cette contradiction : il est impossible dintégrer des nations si différentes en même temps et en tous domaines, cest-à-dire de réaliser simultanément lapprofondissement et lélargissement. Lidéologie européiste nous oblige à lun et à lautre. Or, la solution la plus raisonnable serait de concentrer leffort sur un ensemble de coopérations paneuropéennes en abandonnant lillusion de lintégration. Mais cela lidéologie européiste linterdit. Celle-ci fonctionne comme un totalitarisme. Quand on parle des " Quinze ", en réalité on parle dune technostructure bruxelloise que les Etats suivent dans une sorte de surenchère idéologique qui interdit à quiconque la moindre objection et la moindre prudence. Cest ce genre dentêtement qui mène tout droit vers les drames.
Comment expliquez-vous la présence du Président américain lors du sommet européen de Göteborg ?
Vous avez raison de relever ce point hautement symbolique : M. Bush, qui nous a fait lhonneur de ne pas venir à Paris (un bon point pour la France !), a lair de considérer que les sommets européens constituent une sorte de meeting général de ses concessionnaires quil trouve expédiant de réunir tous à la fois, comme la finement fait remarquer William Abitbol. On va avoir Poutine, on va avoir Schröder, chef du réseau des concessionnaires, puis on va saluer les sous-fifres en vérifiant quils appliquent le programme. Voilà pourquoi nous devrions parler non pas de " construction " mais de destruction européenne.
Plus que le fond des travaux, on aura dailleurs retenu de Göteborg des symboles. Outre lopération Bush, il y a la concomitance du " non " irlandais auquel on passe outre comme si de rien nétait (autant supprimer les élections !) et des violences de rues, inconnues jusque là en Suède qui montrent le degré de lexaspération populaire. Et cette concomitance du vote irlandais et de la mobilisation croissante des forces anti-mondialisation dit tout dun processus qui se fait systématiquement contre le peuple au bénéfice dune petite technostructure servant de plus en plus ouvertement les intérêts dune classe financière. On aurait voulu mettre en scène au théâtre du Châtelet la quintessence de lEurope telle quelle est en train de se faire, que lon naurait pu mieux trouver : par la fenêtre on entend le hourvari populaire ; autour dune grande table quelques seigneurs biffent dun trait de plume un vote démocratique (lIrlande vient dailleurs après 2 référendums négatifs pour lEurope, au Danemark en septembre, et en Suisse en mars derniers) ; et ceci fait, voici que souvre une grande porte pour recevoir sa majesté impériale G. Bush junior. Dans vingt ans, cest ainsi que lon écrira lhistoire en train de se faire sous nos yeux, si caricaturale en elle-même que lon nose même pas la voir
Beaucoup de Français pensent quil nexiste plus de différence entre la droite et la gauche, êtes-vous daccord ?
La droite et la gauche constituent un couple beaucoup plus récent quon ne le croit. Ils ont été formés dans la foulée de laffaire Dreyfus au tout début du XXème siècle, mais lon avait fait de la politique en France depuis longtemps sans nullement sinspirer de cette grille. Au XIXème siècle encore, le débat était beaucoup plus institutionnel et opposait les Républicains, les Monarchistes et les Bonapartistes. Chacun de ces camps avait sa droite et sa gauche qui constituait une " fracture seconde ". Sous lAncien Régime, on peut dire que le débat essentiel portait aussi sur les formes institutionnelles, le choix étant entre une monarchie plus ou moins absolue, puis entre monarchie et République. Je me demande si au XXIème siècle le débat fondamental ne structurera pas de nouveau le champ politique sur le choix du cadre politique lui-même, entre le national et le supranational. Ce serait dailleurs à mon avis la mue que devrait faire la gauche authentique, celle du combat pour la souveraineté populaire et donc nationale, si elle entend demeurer " le camp des masses populaires " car ce sont elles qui sont dépossédées de leur instrument daction sur le monde.
Cela veut-il dire que nous assistions avec lentreprise européenne à une dissolution du politique ?
Oui, dans la mesure où lopposition que je dessinais tout à lheure entre les tenants du cadre national et les " supranationaux " met face à face ceux qui croient encore à la capacité des hommes dagir sur la marche du monde, et qui ont pour cela besoin dun instrument daction collective, ce quest exactement lEtat nation démocratique, et ceux qui estiment quil suffit de suivre le mouvement en se bornant à sorganiser par lintermédiaire dactions ou dorganisations plurinationales ad hoc, sans projet global, et qui de ce fait renoncent à ce qui fait lessence du politique je veux dire justement le projet collectif. Dune certaine façon, on peut dire que les souverainistes aujourdhui constituent ni plus ni moins que le " parti des politiques ", comme lon disait déjà au XVIème siècle de ceux qui voulaient défendre la " Res Publica ", tel Jean Bodin et qui pour cela avait besoin dune légitimité forte face aux féodaux, ce que fut la Monarchie Absolue, à laquelle Marx lui-même rend hommage pour son rôle daccélérateur de lHistoire
Cest dailleurs là le grand problème du jour : est-ce que nous croyons encore à laction collective des hommes, à la politique, ou préférons-nous une succession de projets individuels dans une sorte de sauve-qui-peut personnel, qui est la véritable philosophie de la mondialisation ? La dépossession du cadre national efface la politique au point quelle nest plus quun pauvre match de football où saffrontent deux équipes la droite et la gauche, alors que le ballon, je veux dire lenjeu politique, a depuis longtemps disparu confisqué par dobscures officines plus ou moins contrôlées par les grands groupes industriels et financiers (comme la Commission de Bruxelles), officines qui, elles, prennent des décisions mais sans public
Comment expliquez-vous que le clivage droite-gauche a du mal à disparaître en France ?
Tout le système institutionnel repose sur les partis, et la justification des partis repose elle-même sur le jeu dombres de la droite et de la gauche, aussi mystificateur soit-il. Faire de la politique sans avoir de parti, cest-à-dire navoir comme moi de parti que celui de la politique, et sefforcer de rassembler tous ceux qui croient encore à la politique, est une chose quasiment impossible sauf à saisir quelques occasions par ci-par là. Pour ce qui est des législatives, il est évident quon ne peut être élu sans un parti, et même une coalition de partis. Cela est devenu vrai pour lélection présidentielle, laquelle était faite à lorigine pour limiter le poids des partis et permettre à des hommes seuls dincarner une volonté politique majoritaire de la nation. Or, les partis ont pris leur revanche, dune part en abaissant le rôle présidentiel, dautre part en verrouillant lélection elle-même par les 500 signatures (seules 100 étaient nécessaires à lorigine), puis par la publication du nom des signataires, publication qui les " flique " aux yeux de leur parti, ainsi que par la masse dargent nécessaire à toute campagne, le système médiatique prenant le relais pour verrouiller lensemble Cela aboutit à des situations comme celle daujourdhui dans lesquelles, bien que ce que je dis, cest-à-dire un ensemble de choses simples partagées par la plupart des Français, soit tout à fait capable de rassembler la majorité de mes concitoyens, nul nimaginerait que ni moi ni un autre souverainiste puisse être candidat à lélection présidentielle ce qui serait pourtant bien nécessaire
Cela ressemble tout de même à la fin dune époque.
Vous savez, cest toujours la fin dune époque et le commencement dune autre, tant il est vrai que le monde nest que perpétuelle métamorphose. Ce qui meurt surtout, chez nos contemporains, cest lidée quil est possible de participer au monde, sinon de le changer, du moins dy inscrire un projet rationnel, collectif, qui le rende plus humain, ou de moins en moins inhumain. Or, cette culture du " faire ", dont Marx fut dailleurs une des meilleures illustrations (jaime beaucoup la phrase de Engels " faire, et en faisant se faire " qui dit mieux que tout que chaque être se définit dabord par son être propre, son essence, mais aussi par son action sur le monde, ce qui pourrait être dailleurs une définition de la liberté), au bénéfice dune culture des identités secondes, qui sont le plus souvent de lordre privé et qui encombrent la sphère politique. On fait de la politique maintenant non pas pour améliorer le monde par un projet collectif, mais pour avoir le droit dêtre, cest-à-dire être Corse, être Breton ou bien être homosexuel, être juif ou catholique, etc or je pense quun être libre na pas nécessairement besoin du groupe pour saffirmer. Par contre, il a besoin du groupe pour agir, il a besoin que son action soit médiatisée par une volonté commune pour être un acteur du monde sauf peut-être le héros ou le martyr, mais les cas sont bien rares : même un grand homme a besoin dun grand peuple.
Ce qui est mort peut-être, cest lexistence dune sphère publique distincte dune sphère privée, frontière dont leffacement a des conséquences terribles, car il est bien le signe du totalitarisme dans lequel nous glissons aujourdhui sous le couvert de libéralisme. Lémission vedette " Loft Story " est un révélateur de ce que donne une société où la distinction privé et public sest effacée. Cest du totalitarisme pur à la Orwell. Cest parce quil condamne la liberté que ce système sappelle libéralisme. Comme disait Montherlant : " Cest quand la chose manque quil faut mettre le mot ".
Propos recueillis par Xavier Cheneseau
Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche