Elargissimo
Chronique parue dans Bastille République Nation, décembre 2002.


A Strasbourg, élargissimo…


Le Parlement européen consacra à l'élargissement sa semaine du 18 au 21 novembre dernier. C'est donc à Strasbourg que furent reçus en majesté les « délégués » des pays impétrants. Pour ce faire, il fallut raboter l'hémicycle, et installer de nouveaux bancs, ce qui n'alla pas sans poser de nombreux problèmes. Plusieurs gouvernements candidats demandèrent au dernier moment un nombre de sièges supplémentaires ; la Pologne obtint cinquante sièges, chiffre remarquable si l'on songe que la France, le Royaume Uni et l'Italie n'en auront plus que 72 dans la prochaine assemblée, l'Allemagne en gardant quant à elle 99.

Les nouveaux venus, qui avaient échappé à des bancs spéciaux dans les tribunes n'obtinrent pas pour autant de micros ; fort désappointés, beaucoup se réfugièrent dans les nombreux bars du parlement, et l'on put s'étonner de la rapidité avec laquelle ces néophytes adoptèrent l'indifférence des vieux routiers pour tout ce qui pouvait se passer dans l'hémicycle, même « élargi ».

Les souverainistes eurent beau faire valoir que cette installation dans l'hémicycle était un peu prématurée puisque l'adhésion des dix nouveaux pays est, dans la plupart des cas du moins, soumise à référendum, nul ne s'arrêta à ce détail, ce genre de consultation démocratique n'étant pas franchement une référence familière pour la machinerie bruxelloise. De même, avons-nous protesté de notre banc devant l'abondance de la signalétique partout affichée pour l'occasion en anglais dans tous les coins et recoins du bâtiment à l'intention des « news members » (!). Cette offensive anglo-saxonne fut d'ailleurs menée de main de maître : de même qu'en février dernier, la Commission avait demandé par circulaire aux gouvernements des pays candidats de lui adresser toute correspondance et documents en anglais, de même n'a-t-on pas prévu pour la séance solennelle du 19 novembre de dispositif de traduction dans les nouvelles langues. Ils durent s'exprimer en langue anglaise, baptisée « langue-pivot », avant de devenir sans doute la langue unique.

Le lendemain, 20 novembre, eut lieu un vote que l'on aurait pu considérer comme historique… s'il n'était pas passé inaperçu de la presse française. Nous votions sur le rapport Brock relatif à l'ensemble de la procédure dite d'élargissement. Celui-ci fut largement approuvé : sur 626 députés européens, seulement 20 votèrent contre, dont quinze Français (deux seuls Britanniques, deux Grecs, un Autrichien… et zéro Allemand). Ce résultat est certainement fort loin de refléter le sentiment populaire sur un sujet beaucoup plus controversé qu'on ne feint de le croire (1).

En fait de votes, rappelons celui qui est intervenu voici deux ans au sujet de la Turquie : on a oublié, y compris sans doute les députés concernés, que, le 15 novembre 2000, le rapport Morillon qui se prononçait en faveur de la reconnaissance du statut de pays candidat à la Turquie fut approuvé par 429 voix, parmi lesquelles figuraient la quasi-totalité des élus RPR et UDF (dont M. Bayrou lui-même !) qui aujourd'hui poussent des cris d'orfraie dès que la candidature d'Ankara est en discussion. Il est vrai que, sur insistance de Washington, le principe en est désormais acquis, la seule question portant sur le calendrier : les démocrates de l'Union européenne préfèrent attendre que soit passé l'été 2004, c'est à dire…les élections européennes. Car, outre les complications souvent imprévues, notamment financières, qu'entraîne cet élargissement à marche forcée, se profile pour les eurocrates un risque majeur : que les peuples versent majoritairement dans ce que l'on n'appelle plus que par pure litote l'eurosceptiscisme. Approchons-nous de l'ère des tempêtes ?

Paul Marie Coûteaux

 

(1) avec toutes les réserves concernant les sondages, signalons cependant que selon le tout récent « eurobaromètre » commandé par la Commission européenne elle-même et cité par Libération du 12 décembre, seulement 33% des Français interrogés étaient favorables à l'élargissement, soit… 7% de moins qu'il y a trois mois dans une enquête analogue !