Bernard Debré : « Si la France veut mener une grande politique,
elle le peut ; si l'Europe ne suit pas, tant pis »
En février s'est tenu à Paris le sommet franco-africain (Cf. notre
édition du 18/02/03) ; on apprenait parallèlement que le sommet
Europe-Afrique, prévu à Lisbonne, était reporté
sine die. Plusieurs pays-membres, dont le Royaume-Uni, ont, au nom des «
droits de l'homme », refusé la présence du président
du Zimbabwe, Robert Mugabe. Cela ne plaide-t-il pas pour que la France reprenne
toute sa liberté diplomatique ? Nous reproduisons ci-dessous une interview
du professeur Bernard Debré, ancien ministre de la coopération.
La situation de l'Afrique est à bien des égards dramatiques. Vous
ne partagez ni la logique visant à se donner bonne conscience par la
distribution de milliards, ni l'ingérence « humanitaire ».
Y a-t-il d'autres voies ?
BD - En effet, avec la solution Kouchner, l'ingérence « humanitaire » devient vite écologique, économique, et de fil en aiguille, politique, et militaire. La voie que je préconise part de ce constat simple : on ne peut accepter que les deux tiers du monde vive en dessous d'un seuil minimal de dignité. C'est la source de beaucoup de maux, en particulier l'immigration, et l'islamisme radical. Il faut absolument y porter remède en se concentrant sur les pays les plus proches de nous par l'histoire et la géographie : les pays méditerranéens et africains francophones.
Concrètement ?
BD - Je propose la création d'une organisation de solidarité internationale, qui pourrait trouver place au sein de la francophonie, alimentée par 0,50% du PNB des membres : les Etats lui délégueraient pendant trois, quatre ou cinq ans leur politique de la santé, tout en en gardant le contrôle, et en demeurant libres de mettre un terme au « contrat ». Les Africains ne voient pas l'idée d'un mauvais il... On ne peut raisonnablement leur demander de « passer à la démocratie » aussi longtemps que ne sont pas assurés les deux socles : l'éducation, et le couple nutrition/santé. Le raisonnement droit-de-l'hommiste, qui postule l'inverse, au prix quelquefois de l'embargo (cas du Togo par exemple), a fait mourir assez de monde ! Il est criminel.
Tout cela ne fait-il pas perdre de vue les enjeux de puissance ?
BD - Vous avez raison, c'est un point clé de la situation de l'Afrique aujourd'hui. Il faut bien comprendre que la volonté de puissance des Etats-Unis est infinie et que, de ce point de vue, il n'est pas inattendu que Washington veuille y prendre pied, d'autant que l'Afrique devient un grand continent pétrolier, à quoi s'ajoutent ses réserves en gaz et les très grandes richesses notamment minières de son sous-sol. Partout en Afrique on voit arriver les Etats-Unis, qui n'ont cependant pas une bonne connaissance de ces civilisations et qui ne savent « comment entrer ». En réalité ils ont deux ou trois portes mais détournées : les organisations internationales, les bourses accordées aux étudiants et aux chercheurs. Enfin, d'assez grosses sommes d'argent données à des entreprises américaines pour qu'elles s'implantent.
Ces ambitions américaines ne sont pas innocentes
BD - Pour s'installer en Afrique, les Etats-Unis n'ont pas d'autre choix que de « casser de la France ». En Côte d'Ivoire, les drapeaux américains exhibés par la rue ne viennent pas des archives du ministère de l'intérieur d'Abidjan Quel que soit le service, l'association ou le relais que les Etats-Unis ont trouvé pour provoquer les troubles, le message est clair : Washington veut dire à la France « Si vous ne suivez pas sur l'Irak, nous avons les moyens de vous déstabiliser dans votre propre zone d'influence ». Il veut signifier aussi qu'il sait bien que le gouvernement ivoirien, mal élu et fragile, toujours instable dans un pays où les rivalités ethniques sont traditionnellement vives, est bon à prendre.
Face aux Etats-Unis, la France doit-elle compter sur l'Europe ?
BD - Le tout, c'est d'arriver à engager l'Europe vis-à-vis de son Sud, faute de quoi elle n'aura elle-même aucune respiration internationale et elle ne sera qu'une collection de petites suisses. Dans ce cas, la France devra s'en dégager. Il faut un sursaut ! N'attendons pas des autres, et en particulier de l'Europe, ce que nous pouvons faire nous mêmes. Si la France veut mener une grande politique, elle le peut ; si l'Europe ne suit pas, tant pis. La crise irakienne ne prouve-t-elle pas que la France a un rôle international par elle-même ?
Propos recueillis par Paul-Marie Coûteaux