L'armorial gaulliste contre les cabris
Chronique parue dans Bastille République Nation, décembre 2003.

 

Depuis qu'ils ont quitté la scène politique dans les années 1970, les anciens collaborateurs, ministres ou Premier-ministres, du général de Gaulle, se sont souvent reconvertis dans la plume. Cela nous a valu une belle bibliothèque qui prolongea le gaullisme sous la forme du témoignage, du récit, ou quelques fois de la polémique politique, ouvrages souvent de grand talent, d'où il ressort que les proches du général, sans guère d'exception, s'alarment en chœur de la dérive libérale, atlantiste et européiste dans laquelle leurs successeurs giscardiens ou socialistes, ou giscardo-socialistes, ont entraîné la République. L'un des plus discrets, bien que membre de l'Académie française, et aussi l'un des plus titrés (il fut longtemps ministre des armées du général de Gaulle, puis Premier ministre de Georges Pompidou) avait été jusqu'à présent Pierre Messmer, au point qu'il passa pour proche de Jacques Chirac.


Voilà que, à la faveur d'entretiens en la compagnie de son vieil ami Philippe de Saint-Robert, avec qui il est manifestement en confiance et qui ne se fait pas faute de le pousser dans ses derniers retranchements, voilà que cette authentique statue du commandeur tombe du ciel et crache le feu. Il le fait notamment contre l'actuelle conception de la construction européenne, dont il démontre qu'elle crée une société à deux vitesses. Qu'on en juge par quelques extraits choisisau hasard d'une conversation souvent vive et vigoureuse : " Nous avons deux politiques contradictoires, l'une qui est à tout prix d'être dans l'euro et l'autre de conduire une politique sociale plus généreuse, mais en contradiction avec celle de nos alliés. Je dis que ces deux politiques sont tellement contradictoires que si nous nous obstinons à les poursuivre simultanément, nous allons droit dans le mur ". L'opposition est évidente ; et on ne saurait mieux dire que le maintien dans l'Union européenne et ses disciplines est finalement incompatible avec la simple préservation des droits sociaux. Pierre Messmer - qui s'était déjà prononcé contre le Traité de Maëstricht - va plus loin encore en affirmant ainsi : " l'euro va imposer à chaque nation d'aligner ses dépenses et ses prélèvements fiscaux sur les autres. La France ayant des prélèvements fiscaux parmi les plus forts d'Europe, nous allons nous trouver dans l'obligation de faire des économies, et ces économies, nous ne pourrons les faire que sur le social, car il n'y a pas d'autres domaines où nous puissions en faire, ce qui aura comme conséquence d'aggraver la fracture sociale ".

Messmer évoque bien entendu son engagement dans la Résistance, relate de savoureuses anecdotes, livre des informations moins connues sur le combat que de Gaulle dut mener pour imposer la force de dissuasion nucléaire à une majorité réticente, une majorité dite gaulliste mais déjà fort perméable à l'intoxication et aux intimidations de la propagande américaine. On se demande d'ailleurs si le hiatus entre de Gaulle et le parti gaulliste n'était pas déjà en germe de son vivant... Puis il revient une fois encore sur l'intégration européenne qui manifestement l'inquiète : " c'est la grave responsabilité de la Commission que d'avoir substitué à la conception du marché commun un esprit mondialiste. Le marché commun semble s'être tellement ouvert qu'il risque de ne plus exister ". Faut-il donc comprendre que, après avoir accepté de publier ses entretiens à " cœur ouvert " avec Philippe de Saint Robert, le plus titré et le plus prudent des collaborateurs directs du général va se joindre à la campagne contre la constitution Giscard ? Pour tout dire, en refermant ce livre, on s'y attend ; et on l'espère.


Paul Marie Coûteaux
Ma part de France
Pierre Messmer, de l'Académie française
- Entretiens avec Philippe de Saint-Robert
Ed. F.-X. de Guibert, 230 p., 20 euros