La langue,
une affaire hautement politique
Interview parue
dans La Lettre de BRN, février 2007.
BRN - Quels enjeux recouvre la défense de la langue - française
en l'occurrence ?
PMC - Ils sont indissociablement culturels et politiques. Il n'y a pas
de civilisation qui ne soit intimement liée à une langue. C'est
bien parce qu'il n'y a pas une langue européenne qu'il ne peut exister
de véritable civilisation européenne - sauf comme extension, purement
impériale, de la langue et de la civilisation américaines.
BRN - Pouvez-vous préciser la dimension proprement politique du
combat contre la "langue unique" ?
PMC - Fondamentalement, la langue modèle et détermine la
manière qu'a le locuteur de voir, de comprendre et de dire le monde.
Elle n'a rien de neutre, au point qu'elle peut se révéler une
arme - je renvoie ici par exemple au magnifique ouvrage de Victor Klemperer,
dans lequel celui-ci étudie comment les nazis ont, par glissements successifs,
modifié la langue. Quoiqu'il en soit, les concepts sont toujours liés
au contexte politique, et influent sur lui en retour. Il m'est arrivé
un jour de donner une conférence en Allemagne, et de m'y dire "républicain"
: l'interprète traduisit par "Republikaner" - un groupe de
néo-nazis !... Au-delà de l'anecdote, on sait que les mots "nation",
ou bien "peuple" renvoient à des notions non seulement différentes,
mais même opposées, quand elles sont employées en allemand
- avec une connotation impériale et ethnique - ou en français,
prenant alors un sens politique d'émancipation. De même avec l'anglais
: quand on parle de "liberté", en France, on réfère
bien souvent à des droits conquis collectivement, inscrits dans la loi,
et garantis par l'Etat. En Grande-Bretagne, "liberty" renvoie tout
au contraire à la limitation du rôle de la puissance publique.
On pourrait multiplier les exemples... Toute traduction trahit : c'est particulièrement
vrai dans le domaine politique, dont les concepts-clés renvoient toujours
à une cosmogonie propre à chaque nation et "font système".
BRN - Ces constats induisent des conséquences concrètes...
PMC - Et surtout une exigence majeure : quand on souhaite porter une
tradition politique, on doit rester au plus près de sa propre langue.
Sinon, on est contraint de tordre sa propre pensée, de la "couder"
pour qu'elle rentre dans une langue qui lui est étrangère. J'en
vois d'ailleurs l'illustration au parlement européen. Les Français
(et les Wallons) sont ceux qui, bien souvent, parlent le moins volontiers anglais.
Or les réunions les plus déterminantes ne sont pas les sessions
plénières, où, en principe, la traduction est assurée
(encore que cette règle souffre des exceptions, en sorte que les eurodéputés
non anglophones sont amenés à se prononcer sur des amendements
oraux auxquels ils ne comprennent goutte, sans parler de travaux en commission
où des textes entiers sont soumis aux votes sans traduction). Mais ce
sont les réunions de travail, en amont, qui sont le lieu des échanges
les plus déterminants. Or ces dernières se tiennent essentiellement
en anglais, et sont de fait culturellement dominées par ceux qui ont
biberonné à la culture anglo-saxonne.
BRN - N'est-ce pas là le reflet d'une situation plus générale
?
PMC - Oui, j'y insiste dans mon livre : ce n'est pas par hasard si les
"élites mondialisées" ont progressivement imposé
comme langue à vocation planétaire l'anglais, ou plutôt
le "globish", cet idiome dans lequel les dirigeants se comprennent
parfaitement entre eux, et avec lequel ils ambitionnent d'imposer subrepticement
leurs seuls schémas de pensée. C'est une des manières,
et non des moindres, qu'ils emploient pour assurer leur domination - une domination
de classe, sur les peuples qui se voient ainsi privés de leurs propres
mots. La langue est une affaire hautement politique !
BRN - Votre constat est pessimiste...
PMC - Non, car je crois que le rêve fou - ou plutôt le cauchemar
- qui consiste à vouloir unifier l'Europe, et, au-delà, la planète
("la gouvernance globale") est voué à l'échec
: tout empire périra, précisément du fait de son ambition
impériale sans limite. N'est-ce pas au fond ce que signifiait la parabole
biblique de Babel ? On sait que ladite tour s'effondra, sanction de l'orgueil.
Déjà...
Paul Marie Coûteaux