Echange euro méditerranéen

Interview parue dans Challenge Hebdo du 25 mars 2005

"Je discerne mal la politique de voisinage européenne". Paul-Marie Coûteaux, député du continent pense que l'Europe se disperse en se focalisant sur les pays de l'Est et que le Maghreb est son prolongement logique.

Challenge Hebdo-. Comment les Européens peuvent-ils traduire une ratification si longtemps attendue ?

Paul-Marie Coûteaux-. L'Algérie a toujours tenu assez farouchement à son indépendance et c'est pourquoi d'ailleurs elle ne s'engage qu'avec précaution en matière d'accord international. Elle reste sur l'Aventin sur de nombreux sujets. C'est ainsi par exemple qu'elle se contente d'être observateur de l'Organisation Internationale de la Francophonie. Je pense que le Président Bouteflika a lui-même dû ménager bien des susceptibilités avant d'obtenir un consensus et de pouvoir ratifier l'accord de coopération. Je ne suis pas étonné de ce retard. Je préfère le temps long et la réflexion à la précipitation - qui est souvent celle de l'U.E. hélas. L'essentiel est que ce soit fait.

Challenge Hebdo-. Quels en seront les effets sur la construction euroméditerranéenne ?

Paul-Marie Coûteaux-. Il est évident que le processus Euromed ne prendra corps qu'à partir d'accords comme ceux-ci. En matière méditerranéenne comme en matière européenne, je privilégie d'abord les accords entre Etats (Etats européens et Etats du Sud comme Etats du Sud entre eux) et ce n'est qu'ensuite que l'on peut passer du bilatéral au multilatéral, ce dernier stade devant d'ailleurs rester informel et souple, par exemple par la voie de rencontres parlementaires régulières à l'échelle régionale.
Mais l'essentiel, je le rappelle, tient aux accords bilatéraux et je note que la coopération euromed est en volume financier très inférieure à la coopération bilatérale entre la France et l'Algérie. Cela n'enlève rien à ses mérites. Je note par exemple que l'article F de l'exposé des motifs parle à juste titre de "la mise à niveau des infrastructures économiques, de la promotion des investissements" afin de prendre en compte "les conséquences sur l'économie algérienne de la mise en place d'une zone de libre échange". A l'évidence nous ne sommes là que sur le long terme, la zone de libre échange étant selon l'article B "établie progressivement sur une période de 12 ans". Rappelons d'ailleurs que l'accord d'association ne fait selon ses propres termes que "confirmer" le régime préférentiel qui existait en vertu des accords de 1976. Pour me résumer, je dirais que d'une part les effets économiques sont très lents, d'autre part ils ne sont qu'un volet de l'étape bilatérale qui n'est elle-même qu'une étape de la zone de libre échange méditerranéenne qu'il faut progressivement mettre en place. Nous sommes donc sur le très très long terme, la coopération européenne arrivant loin derrière ce qui a été entrepris avec la France depuis 40 ans...

Challenge Hebdo-. Quel est votre avis sur la politique européenne de voisinage initiée par la Commission ? Devrait-elle intégrer la Turquie ou doit-on faire de cet Etat un membre de l'UE ?

Paul-Marie Coûteaux-. Autant je crois à l'espace euro-méditerranéen comme zone privilégiée de coopération, laquelle peut s'appuyer sur des interêts communs et en partie une langue et une culture commune, autant je discerne mal cette politique de voisinage. Ne diluons pas nos efforts ! Cette politique de voisinage a d'étranges relents en Europe de l'Est et me semble participer davantage à une entreprise d'encerclement de la Russie qui n'a rien à voir avec les véritables intérêts de l'Europe, lesquels sont sans contestation possible au sud.
Quant à la Turquie, il me semble qu'elle ne mène pas précisément une politique pro-arabe . Pour la France, il me semble que le partenaire privilégié est évidemment d'abord le Maghreb. C'est en tous les cas là que je ferai personnellement porter tout l'effort.

Challenge Hebdo-. Pour votre collègue Kassoulides, rapporteur sur la question des droits de l'homme au Maroc, "il faut expliquer à nos voisins la nécessité de respecter les droits de l'homme. Pour avoir une économie de marché compétitive, il faut une société libre et démocratique". En conclusion, pouvez-vous réagir à ses propos ?

Paul-Marie Coûteaux-. Les droits de l'homme ne doivent pas servir à des opérations de chantage exercées contre des pays avec lesquels certains secteurs politiques français ne veulent en réalité pas coopérer. Je suis bien entendu très favorable à ces droits mais tout doit se faire une fois encore dans le long terme, l'accord entre les Etats, la concorde entre les peuples et non pas à marches forcées, surtout lorsqu'ils se traduisent de la part des pays du Nord (ou de l'Ouest...) par de véritables fatwas. Quant à la démocratie, je n'ignore pas non plus qu'elle est la condition du développement mais je rappellerai que le développement est aussi la condition de la démocratie. Les termes développement et démocratie entrent en dialectique. Le démocratisme autoritaire met la charrue avant les boeufs : sur ce sujet comme sur les autres, je préfére le rythme lent.

Propos recueillis par Florence Kuntz