Corneille et le Thumos (I)
(Le Choc du mois, juin 2010)
On ne reviendra jamais assez sur l'attaque en
piqué que le candidat Sarkozy lança un soir de mitine électoral (à Lyon, en
mars 2007) contre la littérature classique en général et la Princesse de Clèves en particulier, tout uniment accusés
d'inutilité : "A quoi ça sert de lire la
Princesse de Clèves pour passer le concours des Postes" etc.
L'intention était de déclencher des rires de connivence, du genre gras; ils ne
vinrent pas, le peuple français étant moins méprisable que ne le croient ses
dirigeants -ou plutôt se méprise moins que ne le méprisent ses élites, et son
patrimoine avec lui. Au contraire, un flot de protestations s'éleva de tous
cotés, avec l'heureux effet de remettre Madame de La Fayette à la mode, ce qui
n'empêcha pas ledit Sarkozy, devenu Président d'une République qui n'est pas
plus celle des Lettres que de l'Etre français, de faire supprimer ce que l'on
appelait naguère la culture générale des épreuves de certains concours
administratifs et de dévaluer régulièrement la part réservée à leur
enseignement -voir le sort lamentable de l''Histoire. Choix politique pourtant
fort cohérent : rien de plus accusatoire que l'Histoire, la langue, la
philosophe, la littérature classique pour un monde qui doit effacer les traces
du vieil humanisme pour pouvoir rouler tranquillement ses pentes vers la
barbarie techno-libertaire.
Comme
d'habitude, rien n'importe plus à nos résistances que de sauver ce patrimoine
en tous ses âges, grec, romain et français, non certes pour tenter d'empêcher
une apocalypse désormais certaine (et dont, comme le recommandait Baudrillard,
il faut au contraire accélérer le processus), que pour dessiner la prochaine
étape d'une aventure aussi ancienne que l'arbre de Platon -il lui attribuait 2
500 ans… Cette prochaine étape est déjà entre nos mains : mais, pour dessiner
ce que pourrait être, après le déluge, un nouveau monde humain dans l'avenir,
grande affaire de la France selon "une certaine idée" que nous avons
d'elle, rien n'est plus nécessaire que de rescaper ce patrimoine, plein de
prémunitions pour aujourd'hui et de munitions pour demain, et de sauvegarder
les meilleures graines de la tradition classique, matrices de toute continuité
historique et de toute métamorphose. Ce que dirent de nous Platon et Aristote
(le premier sur "l'idiotie de la vie privée" par exemple, le second
sur les conditions du Bon Gouvernement"…), ce que dirent Virgile sur le
sentiment de la Nature, Cicéron sur l'usage de la langue ou Sénèque sur l'usage
des biens, Sidoine
Apollinaire
sur
la continuité des civilisations ou Bernard de Clairvaux sur la vie mystique,
Chrétien de Troyes sur la vaillance ou Corneille sur l'ardeur, ce que dirent
Maistre ou Chateaubriand sur la tradition, Proust ou Freud sur la réminiscence,
Dostoievsky
ou Gide sur les passions, Péguy sur l'être français ou Yourcenar sur l'être au
monde, pour ne prendre en chemin que quelques pierres dont il nous faut faire
des graines, voilà bien ce qui, à travers nous et par nous, esquisse un monde
que nous ne verrons pas, mais qui sera pourtant toujours le nôtre.
La
chronologie important peu (elle pourrait même brouiller les permanences…), je
commencerai par celui qui est à mes yeux le Français Capital, Pierre Corneille.
Né en 1606, le moins oublié de nos dramaturges (si emblématique du classicisme
français qu'un jeune chanteur dit "des banlieues" manifesta sa
volonté d'intégration en lui empruntant son nom), est un extraordinaire lien
entre tous nos âges : ses héros appartiennent à la fois à l'univers antique,
tel qu'il fut exalté à partir de la Renaissance, à l'homme féodal, dont il met
en scène les valeurs et l'archétype du Chevalier, mais aussi à l'homme moderne,
dont il a formulé les tiraillements pour des générations, et jusqu'au XXème
siècle, où sa figure du héros inspira aussi bien de Gaulle que… Bastien
Thierry.
De cette œuvre, quelle
est la clef ? Sans nul doute Honneur; mais le lien cornélien est plus
souterrain et plus fondateur, en somme plus archaïque : il est sans doute à
chercher dans la vertu que Platon nommait thumos,
mot difficile à traduire : intrépidité, ardeur, courage, colère, vaillance et
peut-être violence, élan guerrier, "noble courroux" ou simplement cœur, celui de l'apostrophe :
"Rodrigues, as-tu du cœur" ? Suivons
donc les tribulations du cœur cornélien…
Paul-Marie
Coûteaux