Souverainisme, j’écris ton nom
William Abitbol,
Paul-Marie Coûteaux
Paru dans Le Monde, 30 septembre 1999
Pasqua, Saint-Josse, Bové : la rupture, la résistance, la révolte. Signe d'un changement d'époque plus profond qu'on ne le devine encore, les trois personnalités qui auront marqué cette année la vie publique française ont, chacune à sa façon, illustré le refus du monde tel qu'il va, ce simple « NON » qui est la source même de tout engagement.
Au moment où le discrédit de la classe politique est en train de devenir discrédit de la politique elle-même, et tandis que beaucoup se prenaient à penser que nulle dissidence et bientôt nul authentique débat n'étaient encore possibles, voici, comme toujours dans notre pays, que de ses profondeurs surgissent des signes de résistance. Mieux encore : le refus multiforme d'une mise en tutelle générale des activités humaines par une pléïade de sociétés multinationales et de constructions supranationales a trouvé son nom : le souverainisme.
Paradoxe à peine croyable, c'est sous une présidence prétendue gaulliste que les gaullistes sont obligés de trouver un mot nouveau pour se nommer eux-mêmes, modernes marranes contraints à abjurer leur fidélité pour garder une voix dans une France livrée au prêt-à-penser mondialiste. Un septennat pour rien ? Si : pour tuer le mot « gaullisme ». Mais l'Histoire, qui retiendra les brèves périodes d'exercice du pouvoir par Jacques Chirac plutôt que ses interminables campagnes et autres tentations de reconquête, les rangera sans doute parmi ces moments d'abandon qui toujours précèdent la renaissance de la France.
Abandon : le mot n'est pas trop fort. Etat, République, démocratie ne sont plus que des coquilles vides qui n'ont plus d'autre fonction qu'incantatoire. « C'est quand la chose manque », disait Montherlant, « qu'il faut mettre le mot ». En réalité, notre pays n'a plus la moindre politique ni même les moyens d'en avoir une, livré aux filets juridiques dans lesquels il s'est laissé prendre, à Bruxelles pour les grands choix budgétaires et pour l'essentiel de sa législation, à Washington pour sa politique étrangère et sa défense, à la loi du marché pour tout le reste.
Nous voici obligés d'accepter sans réagir que la justice européenne nous condamne pour pratique de la torture, que Pechiney tombe dans l'orbite nord-américaine, que la loi du marché règle le sort de deux de nos principales banques, que certains de nos meilleurs produits soient livrés aux caprices intéressés des Etats-Unis, que notre agriculture et notre alimentation soient l'otage d'une puissance qui privilégie les règles du commerce sur celles de la santé publique - en attendant de faire de la santé un commerce, ainsi que la représentante spéciale de M. Clinton pour le « World Trade », Mme Barshefsky, en a annoncé l'intention à la faveur du prochain sommet de l'OMC à Seattle, arguant de ce que la santé est « l'un des derniers domaines qui soit encore placé sous contrôle étatique». De fait, après l'agro-alimentaire, la santé, la politique industrielle, les services publics (des transports à l'audiovisuel), l'éducation, la culture et, comble du comble, les affaires étrangères, qui engagent l'ensemble de notre relation au monde, toute action collective nous est désormais confisquée. Le grand filet ne laisse plus rien passer, totalitarisme triomphant à travers la planète qui impose son propre sens aux mots les plus précieux, l'initiative et la concurrence, la Liberté, les droits de l'Homme, à un point que jamais nul Kremlin rêva d'atteindre. Le souverainisme n'est que la formulation contemporaine de la révolte d'un peuple qui ne s'appartient plus, s'en rend compte peu à peu, et ne l'accepte pas.
On a pu croire que l'Europe fournirait le cadre et l'instrument de ce refus. Mais la mondialisation est allée plus vite qu'elle - d'autant que, s'ajoutant à la discorde des Etats membres qui la paralyse sur l'essentiel, on vérifia bientôt que plusieurs d'entre eux, et non des moindres, n'entendaient nullement s'opposer à sa logique. Comment le ferait-elle, d'ailleurs, cette pauvre Europe normalisée, puisque, d'étape en étape, elle s'est ralliée à la philosophie qu'elle prétendait combattre, le culte de la concurrence généralisée dont elle n'est plus qu'un relais tatillon. Si le mot d'ordre est de « libéraliser », alors la bonne dimension c'est le monde, et non l'ensemble mal défini et désuni qui usurpe le nom d'Europe, Euroland sans volonté, muet sur tous les grands problèmes du monde, incapable d'opposer quoi que ce soit à l'Empire américain puisqu'il en partage la philosophie même.
Ainsi, l'Euroland n'est-il plus qu'un instrument de la mondialisation et non le rempart qu'elle prétendait jadis lui opposer. Il ne fait rien d'autre que désarmer les Etats, ne substituant rien aux volontés nationales, seulement obsédé par cette idéologie du « dépassement des nations » qu'enfourchèrent tour à tour chacune des hystéries de notre siècle, le mondialisme marchand comme les «internationales» brune et rouge qui, on l'oublie trop souvent, étaient d'abord des idéologies supranationales. Car, s’il est une idée, une seule, qui a traversé de bout en bout le siècle parvenu aujourd’hui à son terme, c’est bien celle que Drieu La Rochelle lançait en 1922, comme un cri de victoire, dans son ouvrage Mesure de la France : « le temps des Patries est fini ! ». Tenace, constante et multiforme, elle a réuni dans une commune utopie anti-nationale les trois grandes idéologies du siècle, le communisme, le fascisme, et le mondialisme marchand. En 1910, déjà Sir Norman Angell proclamait que les moyens modernes de communication rendaient « obsolètes » les frontières, que le droit international allait régler la vie des hommes sur une planète désormais unifiée, et que les souverainetés tomberaient alors d’elles-mêmes - ce dont il escomptait la fin de toute guerre ! Semblable utopie mondialiste ne faisait que rejoindre, au moins sur ce point, l’Internationale rouge dans une dénonciation commune des Nations, dites « archaïques » par les uns et «bourgeoises » par les autres. Peu après, l'Homme nouveau qu'exalta le Futurismo italien se proposait d'abandonner les traditions du vieux monde, à commencer par celles des nations que la technique, assurait le fasciste Marinetti, était en train d'engloutir. Mêmes rêves, même délire. Il n’est pas jusqu’aux pauvres théoriciens de la collaboration qui n’aient chanté sur tous les tons l’antienne du dépassement des Nations en reprenant la logique exposée dès 1938 par Goebbels (« l’Europe doit dépasser ses divisions pour faire bloc face aux deux mastodontes qui se partagent l'univers, la ploutocratie américaine et l’ogre soviétique ») logique que l’on retrouvera sous d’autres mots. Haro sur les Nations ! Ce fut, décliné sous les formes les plus diverses, le grand mot d’ordre du siècle, et la cause de ses plus grands drames.
Les hystéries anti-nationales provoquèrent au XXe siècle 18 fois plus de morts pour faits de guerre que le XIXe pourtant vilipendé pour le primat qu'il accordait au principe national, que défendaient les partis de gauche aussi bien que ceux de droite. C'est qu'il existe une fonction modératrice des nations, d'abord en ce qu'elles donnent corps au débat et par là à la démocratie, ensuite parce qu'elles permettent de penser et d'organiser les équilibres internationaux, oeuvre même de la diplomatie. En vérité, c’est le refus des Nations et l’acharnement obsessionnel à vouloir les « dépasser » en de vastes constructions idéologiques, qui a déchaîné les phénomènes de puissance, accentué les déséquilibres, et ouvert la voie aux délires impériaux.
En ce siècle d’enfer, les grands hommes, Gandhi, de Gaulle, Soljenitsyne, furent ceux qui osèrent réaffirmer, contre les idéologies dominantes, la force immarcecible des Nations, figures indispensables de la diversité du monde et de la liberté des hommes. De Gaulle, même, se dressa contre chacune des trois hystéries supranationales affrontant tour à tour les Empires qui les ont incarnées. Il savait que les empires périssent toujours et que s’opposer aux tentations de la superpuissance, notamment celles de notre allié américain, était certainement la meilleure manière de les retenir sur des pentes où, tout en entraînant les autres, ils se ruinent eux-mêmes. Le gaullisme est d’abord une pensée des grands équilibres du monde, équilibre Est-Ouest (dont la nécessité n’a pas disparu avec l’effondrement du mur de Berlin !), équilibre européen, équilibre atlantique, et par dessus tout cet équilibre cardinal, lui aussi dangereusement rompu, entre le Nord et le Sud, où vivent la plupart des hommes de la planète et qui se trouve pourtant comme relégué à sa périphérie. A tous ces déséquilibres, de Gaulle sut, un certain 18 juin, opposer la force libératrice des Nations, assortie de leur garantie juridique qu’est la Souveraineté, art de rendre égales des puissances inégales, pierre d’angle de toute construction des équilibres, de toute pensée d’un monde en ordre. Le souverainisme n’est rien d’autre qu’un combat pour redonner à chaque homme, par la communauté nationale à laquelle il appartient, et par l’Etat qui donne à l'action collective son principal instrument, une part dans la marche du monde - ce qui s'appelle en France la liberté, participation au monde qui est pour nous la source de toutes les libertés.
La souveraineté des Nations est sans nul doute le grand débat de l'an 2000. Sa dimension est mondiale. Il n'est point étonnant que ce soient les pays du Sud qui aient rappelé à la tribune des Nations-Unies, notamment par la voix de M. Bouteflika, leur rattachement au principe de Souveraineté, l'une des dernières armes qu'ils puissent opposer au totalitarisme de l'Organisation Mondiale du Commerce, voire de l'Organisation Commerciale du Monde. Abandonner le principe de Souveraineté, c'est perpétuer des déséquilibres dont jamais l'univers n'a connu pareille ampleur et qui mènent tout droit le XXIe siècle à des conflits dont nul n'a idée. Souveraineté ou barbarie : le grand choix des années 2000.
La France doit jouer son rôle au premier rang de cette grande coalition des souverainetés parce qu'elle fut souvent son principal artisan dans l'histoire, qu'elle en reste le principal symbole et qu'elle en sera sans doute demain son signe de ralliement. La France, dont Victor Hugo rappelait qu'elle est un besoin des Hommes, se trouve ainsi au cœur du grand choix posé au nouveau siècle : les peuples considèrent-ils comme une fatalité la mondialisation, slogan qui masque mal une américanisation du monde paré, comme le font tous les impérialismes, des plumes chatoyantes d'un progrès qui serait inscrit dans les étoiles - ou gardent-ils une voix, un principe d'action, une marge donnée à la volonté et à la raison pour se parer, dans ce vaste mouvement du bon grain de l'ivraie ? Car on exagère la part de fatalité que recèle la mondialisation, décrite aujourd'hui, surtout aux Etats-Unis, comme une sorte d'achèvement du monde dans des termes aussi triomphateurs que ceux de Norman Angell voici un siècle.
Cette part existe, certes : chacun sait que les progrès techniques, notamment ceux qui ont fait exploser les moyens de communication (téléphone, télématique, télévision sous toutes leurs formes) échappent largement au contrôle des gouvernements comme d'ailleurs des organisations internationales ou des associations de consommateurs. Mais l'impuissance est loin d'être aussi absolue que l'on tente de le faire croire par de belles considérations à la Sully Prudhomme sur l'impossible maîtrise du progrès, lesquelles ne font que donner une apparence de raison aux préjugés les plus épais de ces temps néo-orwelliens. Les marges d'action des Etats souverains, seuls ou en coopération avec d'autres, sont bien plus larges qu'on ne le dit : les règles du commerce international par exemple, ce libre-échange devenu valeur sacrée comme jadis les dogmes des Conciles médiévaux, demeurent entre les mains des Etats, comme l'a montré le combat victorieux que la France a mené en 1993 pour l'exception culturelle, et, comme le montrent chaque jour les nombreux modes de protectionnisme courants à travers la planète. N'a-t-on pas vu récemment un tribunal américain condamner Microsoft ? Et le souverainisme québécois obtenir, par la loi 101, que Montréal, grande métropole noyée dans un continent anglophone, retrouve en quelques années son visage français ? Jacques Sapir a magistralement montré que la Russie a pu redresser ses comptes, hélas trop furtivement, par le décret du 5 mars 99 avant de céder de nouveau le 16 juin aux exigences du FMI. N'oublions pas encore la perspective d'action coordonnées des Etats pour contrecarrer la mondialisation - action du type de la « taxe Tobin »… Les Etats et les Nations gardent une voix - pourvu qu'ils osent le vouloir. C'est la vieille problématique de la volonté des hommes contre ce qu'ils nomment « la fatalité » - et ce défi que formulait déjà Bernanos : la France contre les Robots…
Il est à peine besoin de dire que la France, archétype d'une certaine présence au monde sous la forme de l'Etat-Nation se doit plus que d'autres de réaffirmer le principe de souveraineté. D'ailleurs, à l'orée d'un siècle neuf qui verra sans nul doute le grand retour des Nations, c'est elle qui une fois encore donne les plus vigoureux signes de résistance à l'uniformisation du monde autour de l'American way of life, ce dont le nouveau mouvement paysan autour de José Bové, et peut-être aussi celui des chasseurs fidèles « à la nature et aux traditions » sont quelques uns des prodromes. Car la France n'a pas oublié qu'elle s'est constituée autour du mot même de souveraineté le plus ancien mot de son vocabulaire politique. C'est ce fil que veut renouer le souverainisme. Il relie toutes les traditions politiques françaises, de droite comme de gauche, d'abord parce que l'indépendance nationale est la condition même du débat démocratique, dont chacune est l'indispensable protagoniste, ensuite parce que, même si l'on croit encore que « droite » et « gauche » gardent une certaine signification en matière économique et sociale (et encore, plus guère sous Jospin Ier !), il n'en va pas de même pour ce qui est l'essentiel, l'idée d'un bien commun encore capable de rassembler chaque Français dans une œuvre collective.
Le souverainisme, ce mot que nous avons dû batailler pour que nos amis l'adoptent, s'adresse à plusieurs familles politiques françaises - de droite comme de gauche. Il ne peut se penser qu'en globalité, en tenant pour indissociables ses deux composantes, la souveraineté nationale et la souveraineté populaire. Défendre la souveraineté nationale en perdant de vue le souci social, c'est-à-dire sans défendre en même temps la souveraineté populaire, c'est priver la Souveraineté non seulement de son contenu politique mais aussi des forces sociales qui le sous-tendent, lui donnent sa force et sans lesquelles elle n'est qu'une très fragile construction. C'est l'erreur de la droite nationale qui risque toujours de n'être plus qu'une droite banale. A l'inverse, et symétriquement, défendre la souveraineté populaire sans défendre la souveraineté nationale, c'est-à-dire croire que l'on peut se borner au seul souci social, c'est se priver de tout instrument d'action collective dans les vastes filets de la mondialisation et se livrer, impuissant, aux rapports de force internationaux où nulle volonté ne peut prendre corps. Ici s'inscrit la seule stratégie possible pour le jeune RPF, lequel est d'abord un mouvement intellectuel qui doit apprendre à penser la Souveraineté dans l'ampleur de sa logique : elle est un tout, ou elle n'est rien. Pour cette raison le souverainisme devra par construction faire travailler ensemble la droite et la gauche, comme le fit jadis le gaullisme. Semblable logique n'est d'ailleurs pas autre chose que celle de ce Bien Commun qui s'appela longtemps Respublica et qui se nomme aujourd'hui la République.
Pour nous, le nouveau millénaire s'ouvre par trois « oui » : oui, la Nation est la seule échelle qui permette à l'individu de se mesurer à l'univers, la seule qui soit à la fois à la taille de l'Homme et à la dimension du monde. Oui, la République restera l'indépassable horizon d'une réelle démocratie, la seule qui puisse dépasser les appartenances élémentaires, aujourd'hui dangereusement déchaînées selon cette division des territoires qui est la vieille ruse des Empires, pour rassembler un peuple en toutes ses composantes autour d'un projet politique. Oui, la France peut et doit remettre sur le métier, quand se seront effondrées les fausses fatalités et que seront tombés les masques, le pacte multiséculaire qui la reliera toujours à la liberté du monde.