Jeanne, unité et souveraineté nationales

Paul-Marie COÛTEAUX

Paru dans Le Figaro, 13 mai 2000

Par une loi de 1920, la République entendit célébrer sous la forme d’une fête nationale le souvenir de Jeanne d’Arc : depuis lors, le deuxième dimanche de mai, le Président de la République et ceux des Assemblées font fleurir sa statue Place des Pyramides. Or, il est fort douteux que MM. Chirac ou Fabius aient une idée très claire du symbole de Jeanne.

C’est pourquoi il nous a paru nécessaire, en cette année 2000 où les atteintes à la Souveraineté se font sans cesse plus nombreuses, de redonner à cette fête le caractère populaire qu’elle n’aurait jamais dû perdre et d’organiser un cortège qui, dimanche prochain 14 mai, fera suite au dépôt de gerbes officielles.

Que ce soit avant tout l’occasion de réfléchir au message de Jeanne qui, par bonheur, n’en finit pas de toucher, dans le sillage d’un Michelet ou d’un Péguy, les imaginations contemporaines, du plus gauche, tel le pénible film de Luc Besson, au plus lumineux, tel le « Jeanne de Guerre lasse » que publia récemment Daniel Bensaïd (1). Ce dirigeant de la Ligue Communiste Révolutionnaire, prouvant que l’on peut être trotskyste et patriote, écrit sans détours : « Il y a dans la force magnifique qui attire à Jeanne, les amours les plus contrastées, l’intuition que se manifeste en elle un étrange principe de résistance universelle. En des temps nauséabonds et faisandés (…) Jeanne apparaît toute fraîcheur. En des temps tortueux, toute droiture ».

Il va sans dire que la menace que fait peser sur la Souveraineté populaire l’Europe du fric et de la peur redonne à ce frais symbole tout son éclat : car l’on comprend peu à peu que l’aventure supra-nationale n’est plus qu’un monstre dont les créateurs eux-mêmes semblent ne plus savoir que faire. Après trois mois, la Conférence Intergouvernementale de Cintra en est encore à tenter de fixer son ordre du jour, la fantomatique réforme des institutions de l’Union. L’Europe politique n’existant pas, la monnaie censée en être l’expression flotte dans les airs et ne peut que se volatiliser – à moins que l’Allemagne décide, pour sauver l’euro en perdition, de constituer à elle seule ce pouvoir politique défaillant et de nous en dicter les conditions, scénario qui nous placerait à sa botte (2). Pour l’heure, le seul salut paraît être une fuite en avant dans la définition d’une citoyenneté européenne qui, d’après le rapport Ludford récemment adopté à Strasbourg, ne reposerait plus que sur les ethnies (sic !), ou dans un élargissement désordonné allant jusqu’à la Turquie ou peut-être au-delà, comme si ce vieux rêve devait, tel jadis celui d’Alexandre, s’évanouir sur les rives de l’Indus. Pour l’heure, voici l’Europe avec Istambul, mais sans Vienne !

Les eurofédéralistes affrontent une autre difficulté : le soutien traditionnel de l’option fédérale, la démocratie chrétienne, triomphante voici 50 ans, s’effiloche dans ses bastions les plus solides, en Allemagne, en Autriche, en Italie, laissant partout place à une droite eurosceptique ; le thème européen n’est de plus en plus qu’un des thèmes de la gauche, social-démocrate ou écologiste. On s’étonne que semblable évolution ne fasse pas davantage réfléchir M. Chirac, dont le discours de Chambéry témoigne d’un entêtement doctrinal rare chez lui, qui le disqualifie sans cesse davantage pour le rôle de chef de l’opposition auquel il paraît prétendre et qui rend passablement incongru le dépôt d’une gerbe aux pieds de Jeanne. Voici M. Chirac au centre d’une nébuleuse européiste qui, en additionnant les neufs partis parlementaires ne rassemblaient guère plus de 25 % des Français en âge de voter lors des dernières européennes en sorte que ce que l’on nomme pompeusement la droite (curieusement assortie d’une majuscule en général), comme si la droite était aussi importante que la France, comme d’ailleurs la gôche ne représente à peu près chacune que 12 ou 13 % des Français. Que veut-on faire avec cela ? A l’évidence, l’opposition véritable est ailleurs, à l’écart d’une représentation officielle dont les acteurs s’appuient les uns sur les autres comme des lutteurs exténués, sous le nom d’une cohabitation qui n’est pas sans rappeler les « apparentements » de la IVe République déclinant lentement vers les déroutes. Sans doute certains de ses hérauts tentent-ils de retrouver une légitimité par les diverses ficelles de la propagande, se donnant des airs populaires parce qu’ils se passionnent pour la chronique du ballon : ce qui leur reste de souverain, ce n’est plus que le mépris.

C’est ici le second et le plus éclatant message que Jeanne nous adresse à travers les siècles : celui d’une légitimité qui, si ne peut se fonder que sur l’unité du peuple français en toutes ses composantes tant il est vrai qu’il n’est en France d’autre légitimité ni d’autre souveraineté que populaires. Toute la difficulté du jour tient aux pièges que les malins ont placés sur la voie de cette union nationale, laquelle est de tous temps l’épreuve suprême, « l’Œuvre au Noir » de notre peuple et surtout de ses chefs. Puisque la voie du référendum, qui manqua de peu, en 1992, de déjouer le piège de Maastricht est aux mains des ennemis de la démocratie quand elle est véritable, c’est-à-dire débarrassée de ses filtres et de ses philtres, au point qu’ils en bafouent la Constitution de connivence, il nous incombe de recréer le front anti-maestrichien dans les profondeurs de la nation, et de réaliser enfin le grand Rassemblement de tous les patriotes décidés, au-delà de leurs programmes respectifs, à sauver les termes mêmes du débat, c’est-à-dire la souveraineté, la démocratie et finalement la politique.

Passage délicat, certes, mais le tableau politique de la France a récemment évolué ; désormais, il est aussi absurde de prétendre que le Front National affaibli, divisé et privé de perspective constitue un danger pour la démocratie française qu’il était absurde voici vingt ans, en 1981, d’intimider le peuple français en prétendant que l’arrivée de communistes au pouvoir préluderait à la soviétisation de la France. Ce fut l’honneur de F. Mitterrand, peut-être le seul, que de savoir trancher le nœud communiste qui n’impressionnait que les pusillanimes, comme toujours imprudents à force de prudence. De même, le piège qu’il tendit en retour à la droite ne saurait avoir qu’un temps : l’heure est venue de réintégrer dans la communauté nationale les électeurs égarés, des sympathisants tentés par le dégoût, les surenchères ou les aventures. Ce beau risque, qui peut le courir sinon les gaullistes, lesquels se souviennent qu’au temps du premier RPF, de Gaulle rétorquait aux Soustelle tout retournés devant l’afflux en masse d’anciens vichystes, qu’il fallait savoir ouvrir la porte à ceux que l’histoire avait privés de leur place dans la communauté nationale. Une place à laquelle chaque Français a droit, – de même que J.M. Le Pen a droit au droit comme tout Français et tout député européen…, car il fallut que trois députés parmi lesquels l’auteur de ces lignes s’honore de compter pour que le Parlement européen n’interrompe pas, voici quelques jours, les voies nationales du recours en mettant immédiatement fin à son mandat.

De ce nouveau rassemblement national, les voies sont aujourd’hui réouvertes par la déconfiture de l’engrenage maestrichien. Il n’est cependant possible qu’à une double condition : d’abord que les uns sachent se détourner des fantasmes de la loi du sang, absurde dans un pays qui ne fut jamais une ethnie, ni une race, et jeter à la rivière les incantations à l’immigration zéro dont nous allions écrire qu’elle appartenait à d’autres temps mais à laquelle ne cédèrent jamais ni le Royaume ni la République, et dont il faudrait plutôt dire qu’elle appartient à d’autres longitudes, point éloignées de la nôtre au demeurant. Seconde condition : que les autres aient le courage de faire fonctionner la machine à faire des Français, en redonnant à l’Etat, en commençant par l’Ecole, l’Armée et les instruments de formation de la culture populaire, une autorité que ceux qui prétendent aujourd’hui la détenir ont en réalité abandonnée en rase campagne. Cela ne s’appelle ni plus ni moins que la République, au sens ancien de la Respublica, ce Bien Commun indispensable à chaque Français parce qu’il l’est à celle que Charles Péguy, lorsqu’il célébrait Jeanne, nommait notre « Dame la France ».

(1) Daniel Bensaïd « Jeanne, de Guerre lasse » - Gallimard – 1991.

(2) Voir notre entretien avec Edmond Alphandery sur l’euro in Le Figaro du 23 mars.