Identité : le secret de fabrication
Article paru dans Entrée Libre, Numéro 4 - Été 2007

Le terme d'identité m'a longtemps paru trop insaisissable pour qu'il ne soit pas tentant d'en faire l'économie. Ceux qui malgré tout s'en saisissent sont immanquablement portés à le réduire à deux ou trois traits, parmi les plus voyants, d'une civilisation qu'ils prennent ainsi le risque de caricaturer, et finalement de réduire à telle ou telle de leur inclination personnelle. Résumer d'une formule l'identité de la France (la foi chrétienne, l'empire de la raison, les Droits de l'Homme, etc …thèmes qui ne sont certes pas antinomiques), c'est s'exposer à ne retenir que l'immédiat, se priver d'entrer plus avant dans l'épaisseur de notre civilisation, son humus, sa complexion intérieure, finalement son cœur. En somme, toujours la même erreur, retrouvée à tous les détours de l'intelligence : privilégier l'apparence sur l'être. Or, s'agissant de la France comme sans doute de toute essence (posons par hypothèse qu'un phénomène devient une essence dès lors qu'il dure et transcende les siècles), l'être français demeure rétif à la définition simple - et sera d'autant plus aimable qu'il sera mystérieux, vague et tremblant.

De l'identité de la France, je serais tenté de retenir d'abord un parfum, un ton, un point de vue sur le monde, peut-être une morale, ordonnés sans liaison apparente entre une belle volée de mots : foi, raison, discussion dont Benoît XVI fit une synthèse en les référant au logos grec ; certes ! Droit, et droits de l'homme certes ! Mais aussi clarté, courtoisie, spéculation, doute, hypothèse, liberté, indépendance, esprit, apprêt, majesté, civilisation, équilibre, lumière - et par dessus tout peut-être le mot de douceur ou celui de gentillesse dans le sens très vaste que le Moyen-âge lui donna : la gentillesse du gentilhomme, la gentillesse du gentil roi, la gentillesse générale de ce qui est dit français, parce qu'il est policé - à l'inverse de ce qui est barbare. De chacun de ces mots, on retrouve l'écho dans ce que l'on nomme par exemple la musique française sans que l'on puisse précisément définir de quoi est faite cette tonalité particulière rétive aux excès, tendue vers la douceur, l'ordre et l'équilibre, aussi bien rencontrée chez Rameau que Debussy, dans le requiem de Jean Gilles ou celui de Fauré. Le timbre policé, le grain clair, la phrase balancée, la lumière de Watteau, de Fragonard ou de Monet, la délicate gamme des gris parisiens, sans violence, l'élégance du port et de la mise, le " bon ton " longtemps reconnu de par le monde : parfum français, dont on serait en peine de dire de quoi au juste il est fait, jaloux en somme de son secret de fabrication…

J'ai longtemps cherché les reflets de cet être français : ils sont multiples, bien entendu, des plus intimes aux plus extérieurs, les paysages mais aussi les manières de vivre et de dire, tous marqués du souci d'équilibre et de lumière - tel notre drapeau, équilibré et lumineux. Mais où est le coeur ? J'ai cru l'avoir trouvé l'an dernier tandis que j'écrivais mon ouvrage "Etre et parler français". Quoi d'abord, sinon la langue, ce très secret et omniprésent " siège de l'être " selon Heidegger ? Quel meilleur signe de l'esprit hypothétique, par exemple, que le subjectif imparfait, mode de l'examen, du doute, par là du plein exercice de la raison ? On nous met en demeure de l'oublier : formes désuètes ! Sait-on ce à quoi on renoncerait avec lui, la possibilité de mettre à distance un fait, de le décoller de la force brute du réel pour l'interroger - finalement pour chercher au delà de l'immédiate réalité, la vérité ? Et tout ainsi : à qui courbe l'échine et se recroqueville pour tenter de dresser autour de l'essentiel de soi quelques fragiles barrières de résistance au déferlement incessant des myriades de la "mondialisation", rien de plus urgent (de plus essentiel, justement) que de défendre la langue contre les agressions de la force maquillée en mode, de l'illustrer, de l'enrichir : en somme de parler, et de bien parler français.

Or, il n'est pas jusqu'au coeur de ce coeur qui ne soit remis en cause par l'interdiction de ce qui toujours lui donna vie et force, une politique : depuis Charles V et François Ier, il n'est pas de langue française qui tienne sans une " politique de la langue " ; las ! celle-ci est désormais interdite, et doit refluer sur tous ses fronts, de l'impossibilité d'appliquer la législation linguistique pour cause d'infraction à la loi européenne sur la libre circulation des produits et marchandises d'un pays à l'autre, jusqu'à l'adoption du protocole de Londres qui revient à faire de l'anglo-américain l'autre langue officielle de la France -pour cause de coopération européenne, une fois encore. Et finalement, il en va ainsi de proche en proche de tous les aspects de notre civilisation : désormais, l'effort intime pour être Français, pour parler et vivre en français est largement suspendu à un point plus décisif encore, celui qui dans le monde d'aujourd'hui permet d'être, celui sans lequel une nation ne peut plus que dispar-être : la souveraineté. Tel est le véritable cœur, et finalement le véritable sujet de l'identité.

La liaison entre identité et souveraineté, nul sans doute ne l'a plus clairement établie que le grand historien Fernand Braudel dans l'éblouissante introduction qu'il a donnée, quelques temps avant de mourir, à l'un de ses maître-ouvrages, "L'identité de la France" ; parlant, lui aussi, des paysages et, bien entendu, de cette indispensable terreau de toute être qu'est le temps - c'est-à-dire l'Histoire -, Braudel écrivait ceci : "Qu'entendre par identité de la France, sinon une sorte de superlatif ; une nation ne peut être qu'au prix de se chercher elle-même sans fin, de se transformer dans le sens de son évolution logique, de s'opposer à autrui sans défaillance, de s'identifier au meilleur, à l'essentiel de soi, conséquemment de se reconnaître au vu d'images de marque, de mots de passe connus des initiés, que ceux-ci soient une élite ou la masse entière du pays, ce qui n'est pas toujours le cas". Or, quel est ici le maître-mot, celui qui dit " la vocation à la prise en mains de la France par elle-même, à la transformation dans le sens de son évolution logique, à l'essentiel de soi", sinon la souveraineté ? La souveraineté est l'arc-boutant et pour mieux dire la clef de voûte de toute identité : on vit bien souvent des pays perdre leur liberté parce qu'ils avaient perdu non leur identité mais leur souveraineté ; la Pologne ou la Hongrie soumises au joug de l'empire soviétique n'avaient pas tant perdu, du moins à échéance courte, leur identité, aussi menacée fut-elle dès lors, qu'elles n'avaient perdu leur souveraineté - ce qui était bien l'essentiel.

Il faut remettre enfin à l'honneur ce mot dont tant de modernes (notamment nos professeurs de droit) s'étaient juré la perte, le passant obstinément sous silence : la souveraineté ; c'est un devoir d'autant impérieux que celle de la France est menacée à très brève échéance. Pour dire les choses carrément : à l'heure où j'écris, l'urgence de la question de l'identité est celle de sa clef de voûte juridique et politique, singulièrement dans le cadre qui la pose la plus crument, celui de l'Europe - et de la renaissante " Constitution européenne ".

Paul-Marie Coûteaux


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