Foi chrétienne et souveraineté
(Conférence prononcée à la maison mère de la Mission des Lazaristes - 95, rue de Sèvres 75 006 Paris le 24 janvier 2009)
Très Révérend Père,
Monsieur le Président,
Vénérés Pères et chers frères,
Ce
n'est pas sans émotion que je prends aujourd’hui la parole devant vous,
mesurant la qualité de ceux qui m'écoutent, ainsi que la solennité, et
la grande beauté, du lieu qui nous accueille. Croyez-bien que je suis
très honoré de m’exprimer ici, et de faire ainsi mes premiers pas parmi
vous.
Mon émotion redouble quand je mesure la difficulté de ma
tâche. Non seulement je ne peux me cacher ce que ma situation a de
délicat, puisque, aussi bien, en tant qu'élu, et même militant d'une
cause, cette cause qu'il est convenu d'appeler un peu vite « le
souverainisme », je serai nécessairement soupçonné de quelque
partialité, c'est à dire en somme de prêcher pour ma paroisse ; et je
me doute bien que certains d'entre vous seraient tout à fait fondés à
se demander à quelles contorsions intellectuelles je vais me livrer
pour rattacher ma cause d’allure seulement politique à l'autorité, qui
reste sans égale, de la Chrétienté.
Le choix de mon sujet
aggrave la difficulté de l'exercice, puisqu’il m’engage sur un
terrain très vaste, celui des rapports entre la foi chrétienne et
la souveraineté. Terrain vaste par l’ampleur de ces deux termes, et
même quelque peu théorique, au moins s’agissant du second puisque, non
seulement le mot souveraineté a de multiples acceptions, mais encore
chacune des définitions tant soit peu précises qu'on a pu lui donner
est toujours l'objet d’infinies contestations - c'est au point
d'ailleurs que l’acception la plus courante aujourd’hui du mot
souveraineté, je veux dire la souveraineté des nations (on pourrait
dire la souveraineté du « tout venant souverainiste »), est contestée
dans sa possibilité même. Je me souviens que, étudiant, l'un de mes
bons maîtres ou, plutôt mauvais maître, très en cour aux « Sciences po
» répétait que, dans le monde d'interdépendances que multiplie ce qu'il
est convenu d'appeler « la mondialisation », toute notion de
souveraineté nationale devenait absurde et que mieux valait en faire
définitivement l'économie. Je ne crois pas que ce très moderne
maître-penseur ait raison : si la pensée dominante, dominante au point
d’être dite quelquefois « pensée unique » a certes réussi à rendre
suspecte aux esprits européens, et aux esprits français en particulier,
la revendication de souveraineté pour leur nation respective, on n’en
vit pas moins ces derniers temps la même pensée dominante réhabiliter
brutalement le terme de souveraineté pour l’invoquer un jour au
bénéfice du Koweït, un autre du Kosovo. Le terme reste donc bien
d'actualité, et il est notable que les souverainetés se multiplient,
sous la protection des « Nations Unies » dont la chartre mentionne dés
son préambule la souveraineté comme principe cardinal de
l’organisation, du moins de l’organisation politique du monde.
On
pourrait même dire que, justement, la dite "mondialisation" ne fait
qu'appeler la revendication de souveraineté de multiples nations qui,
sans elle, seraient complètement livrées aux innombrables puissances de
fait (puissances économiques, financières ou militaires),
et qui trouvent dans cette notion juridique d'Etat une mince, quelque
fois très mince protection contre le déchaînement de puissances,
publiques ou privées, servies par des technologies sans cesse plus
performantes et défiant aisément les frontières - nous y reviendrons.
Dans l'absolu, on pourrait donc dire avec un autre de mes maîtres, un
bon maître cette fois, Philippe de Saint-Robert que, je le cite, " la
souveraineté est l'art de rendre égales des nations inégales" : et
c'est bien ici que mondialisation et souveraineté entrent en
dialectique, la première appelant nécessairement la seconde en retour,
comme effet régulateur, ou bien le monde serait parfaitement déréglé,
littéralement sauvage, sans loi d'aucune sorte, et sans même la
possibilité d’en produire –je ne parle pas de réglementations, je parle
de loi, ce qui est loin d’être la même chose…
La
souveraineté me paraît ainsi, dans la mondialisation, une des dernières
garantes possible et légitime du droit ; disant cela, nous introduisons
un autre aspect de la notion de souveraineté, qui en élargit nettement
le sens : conçu comme un instrument de limitation de la puissance
brute, celui des oligarchies ou des superpuissances de tous ordres, la
souveraineté n'est pas seulement une affirmation de soi qu'un peuple
oppose à ce qui vient à enfreindre a liberté de peuple, son "être-soi",
c'est aussi la garantie et même la possibilité qu'il y ait un
instrument d’ordre, un instrument d’organisation intérieure, un
producteur de lois reconnues comme désirables ou du moins acceptables,
en d'autres termes une légitimité ; car c'est un fait souvent observé
dans l'Histoire, et d'ailleurs fort logique, que la légitimité de
l’Etat s'accroît aux yeux des gouvernés à mesure que cet Etat sait
défendre la liberté collective de la Nation face aux puissances
extérieures, au point que sa légitimité s'impose alors comme
naturellement aux féodalités intérieures : c’est d’ailleurs l’un des
problèmes majeurs de ce qu’il est convenu d’appeler l’Europe qui, du
moins dans son organisation ou désorganisation actuelle est bien
incapable d’assurer une protection, qu’elle soit commerciale,
culturelle ou politique, vis à vis des puissances tierces et qui de ce
fait, n’a guère conquis de légitimité forte au sein des peuples,
qu’elle devrait défendre et qu’elle ne défend pas…
Ainsi,
du moins à mes yeux, la souveraineté extérieure, celle de la nation vis
à vis des hégémonies, fonde et nourrit la souveraineté intérieure,
celle de l’Etat vis à vis des féodalités. Certes j'aperçois ici une
objection très recevable : la revendication de souveraineté peut
parfaitement être mise au service d'un gouvernement indigne,
oligarchique ou despotique, pour imposer leur toute-puissance à
son propre peuple et l'on ne manque pas d'exemples de ce genre de par
le monde ; c'est pourquoi il faut insister, dès que l’on parle de
souveraineté, sur l'idée de légitimité : un gouvernement ne peut
accroître son autorité que selon la stricte mesure de la reconnaissance
accordée par son peuple, de son droit reconnu à gouverner. Ce
qui est aujourd'hui le mode le plus admis de la légitimité
c'est la démocratie, ce qui ne veut pas dire évidemment qu'il n'y en a
pas d'autres - notamment la monarchie Française fut tout au long
légitime et reconnue telle par la majorité du peuple français ; mais,
justement, plus il est démocratique, plus un gouvernement doit être
reconnu comme souverain, car c’est alors le droit de son peuple, et
plus précisément, le Bien Commun qu’il faut alors réaffirmer et
défendre – ce n’est pas par hasard que vient ici la formule de « Bien
Commun », on pourrait dire d’un mot bien dévoyé depuis de Res-publica
sans cesse utilisé par le premier théoricien de la souveraineté, Jean
Bodin, au XVIème siècle. On pourrait dire que la souveraineté est la
protectrice du Bien Commun, et peut-être même de la politique en
elle-même et que, mieux est distingué un Bien Commun, plus est
nécessaire une Souveraineté.
Le terme de "souveraineté"
est donc plus large qu'on ne le croit mais il me semble qu'il ne peut
être parfaitement fondé que si on l'élargit encore c'est à dire si l'on
peut l'asseoir sur une conception extrapolitique, une conception
générale du monde et de la vie. Nous avons dit que la souveraineté
traduisait la volonté d'un peuple de défendre son "être-soi" - ce que
l'on appelle parfois d'un mot plus précis, peut-être trop précis, son
identité -je préfèrerais dire son essence ou à tout le moins en termes
plus juridiques et historiques ses principes fondamentaux, ses
principes fondateurs, ceux qui sont au fondement historiques de son
existence de peuple, on pourrait dire son « archaïque » -archè : ce qui
fonde, perdure dans le temps, organise et finalement rassemble un Etre
dans son unité intrinsèque. Notre notion de souveraineté appliquée
d’abord à la Cité a bien entendu quelque chose à voir avec la
représentation grecque du monde, en tout les cas de ce corpus
platonicien qui pose que « les choses sont ce qu’elles sont » dans leur
identité, ou leur Etre propre, conception antique dont il est si
fructueux, à mon sens, que l'on reconnaisse l'apport à ce que sera la
cosmogonie chrétienne. Que le monde soit une diversité d'êtres, et que
cette diversité d'êtres doive être constamment protégée des
déchaînements de la force qui les asservi, les trouble, ou même nie
leurs principes fondateur, que la souveraineté de tout ce qui est, au
sens le plus ontologique du verbe être doit être sans cesse réaffirmé
contre la domination du plus fort, que finalement la
souveraineté
inclut tout ce qui permet à l’être d’être pleinement ce qu’il est,
voilà ce qui à la fin des fins la fonde. Et c'est par là d'abord, et
c'est par là surtout que la souveraineté me semble avoir partie liée
avec la représentation chrétienne du monde, laquelle, faisant de chaque
être, qu'il s'agisse d'une être individuel ou d'un être collectif le
reflet terrestre de l'Etre suprême tel qu'il a conçu le monde dans sa
diversité suppose leur reconnaissance en tant qu'êtres, leur respect
absolu, et leur protection. Je crois profondément que la souveraineté a
précisément pour but de limiter le déchaînement de la puissance en ce
qu'elle nie l'être même des êtres, des êtres ou des peuples tels qu'ils
sont et c'est par là qu'elle rejoint me semble t-il un message
chrétien, ce message du respect absolu de tout être qui, conséquemment
se méfie de la puissance, de n’importe quelle revendication « toute
puissance » terrestre, et qui tend à la contenir, à l’adoucir, afin
qu’aucune n’en étouffe d’autres, afin -comme disait de Gaulle du jardin
à la française, ce jardin si allégorique et si emblématique de notre
conception du monde « qu’aucun arbre n’en voile un autre de son ombre
»…
Sans doute sont-ce là des développements un peu théoriques
mais de multiples épisodes de l'aventure chrétienne l'illustrent
pourtant fort clairement. Je partirai par exemple du fameux rêve de
Saint-Martin, rêve ou cauchemar au cours duquel le Saint si précisément
situé aux origines de la France s'effraie lui-même d'avoir cru voir en
songe un Christ omnipuissant dictant toute loi et l'imposant au monde ;
au réveil, Martin se ravise : ce qu'il a cru voir en songe n'est
pas un Christ omnipuissant car dit-il "le Christ n'est pas empereur, le
Christ est roi, il est humble roi. Voici qui nous renvoie à la figure
du bon gouvernement telle qu'elle est dépeinte dans la Bible et
incarnée par le petit roi David, le bon roi de la Bible, se veut
d'abord un prince modéré : il croit aux frontières d'Israël et ne veut
point les étendre au-delà; c'est bien la figure du roi David qui
inspira pendant si longtemps la monarchie Française, celle d'un Roi au
sceptre court qui ne veut en principe pas étendre son autorité au-delà
de ce dont il procède c'est-à-dire de son ou de ses peuples, en sorte
qu'il borne son pouvoir et pour commencer respecte les frontières. De
cette puissance délibérément bornée, on en vit souvent l'image au cours
de notre histoire, par exemple celle de Louis IX, le bon roi
Saint-Louis qui, ayant reçu du Pape des terres situées au-delà du Rhin
afin de le remercier pour un arbitrage favorable, les refusent tout
uniment parce qu'à ses yeux elles ne sont pas « terres françaises ». De
même vit-on Louis XIV refuser d’annexer Pignerol et Tende, ou, plus
près de nous, en 1945, Charles de Gaulle refusant le val d’Aoste qui
s’offrait pourtant à la France par referendum. Il y a dans cette
logique toute nationale et je dirais toute française, (logique qui n’a
certes pas toujours été respectée, nul n’en disconviendrait, notamment
pas par la IIIème République), il y a dans cette logique du pouvoir
borné, c’est à dire du respect des souverainetés, de la reconnaissance
mutuelle des peuples et de leur gouvernement, une revendication de
modération territoriale, un refus de la guerre, du moins de la guerre
offensive, qui répond parfaitement à la diversité du monde tel que l’a
fait le Créateur.
Il y a là le vieux rêve d'un monde en ordre,
un monde de souverainetés qui se respectent mutuellement pour faire
vivre ce que les Ecritures Saintes appellent si souvent « la famille
des Nations ». Nous sommes ici à l'opposé parfait de la logique
impériale, cette logique toute autre de gouvernement qui justement ne
se reconnaît point de bornes. Cette logique de l’empire, que l’on
pourrait dire aussi bien cette logique de l’unité, convie Alexandre à
étendre son empire aussi loin qu'il le peut, pleurant finalement sur
les rives de l'Indus qu'il ne pouvait franchir – car il y a toujours
une frontière quelque part, c’est une des lois de notre monde, et même
le mondialisme contemporain est en train d’éprouver que, dans sa
perpétuelle fuit en avant, il finit par atteindre une frontière, un «
pas au delà », qui sont les limites mêmes du globe terrestre. Mais on
peut penser tout aussi bien à l’Empire de Rome s'endiablant
pendant plusieurs siècles dans une conquête infinie des terres connues
et ne se reconnaissant que bien trop tard