La condition de l’autorité
France soir, le 24 juin 2002

Le cycle électoral qui s’achève a été dominé par une question, la sécurité. Mais, derrière elle, n’est-ce pas celle de l’autorité qui est posée, autorité de l’Etat à travers ses agents, policiers, magistrats, professeurs ? N’est-ce pas un déni général d’autorité que les Français ressentent comme une menace, non point seulement pour leur vie quotidienne mais pour la pérennité de l’ordre public tout entier, et peut-être même celle de notre civilisation.

Or, l’autorité est une alchimie difficile qui dépasse de beaucoup la simple question du nombre et de l’efficacité des forces de police, aussi nécessaire que soit aujourd’hui leur renforcement. Car l’autorité ne peut s’exercer pleinement que si celui qui en est détenteur est par ailleurs maître chez lui. Autrement dit, il n’y a pas d’autorité en dehors d’un attribut minimal de souveraineté.

Une image fera comprendre plus aisément cette règle d’allure savante et qui est pourtant au cœur de la fonction politique : un père de famille ne peut exercer dans son foyer vis-à-vis de ses enfants une autorité suffisante que s’il paraît à leur yeux doté d’une certaine marge de liberté, et d’un certain prestige. Si un intrus s’installe dans la maison et se met à lui donner des ordres devant ses enfants, il y a alors toutes chances pour que ceux-ci ne lui obéissent plus, ou beaucoup moins. Il n’y a pas d’autorité sans prestige et celui-ci est infiniment diminué si son détenteur n’est plus capable de se gouverner lui-même. Il en va ainsi en politique : un Etat qui n’est plus maître de ses décisions est bien incapable d’exercer pleinement l’autorité minimale que requiert la vie en société, encore moins si celle-ci nécessite, comme la nôtre aujourd’hui, de puissantes réformes. Cela peut être toute l’essence du gaullisme, cela dès le 18 juin lorsque de Gaulle expliqua qu’il n’y avait nul sursaut à attendre d’un gouvernement qui, tel celui de Vichy, avait abdiqué toute souveraineté.

Bien entendu, la situation de la France aujourd’hui se présente sous un jour tout différent. Mais le nouveau gouvernement ne doit pas oublier une leçon souvent administrée au cours de notre histoire : l’Etat doit d’abord veiller à protéger sa souveraineté s’il veut exercer une autorité suffisante face à nos démons intérieurs, communautarismes, corporatismes, féodalités financières, économiques ou politiques redevenues aussi puissantes aujourd’hui que l’étaient jadis les grands féodaux. Or, la plus grande part de notre souveraineté en passe d’être abandonnée lorsque les décisions de politique étrangère, et jusqu’à la décision de la paix ou de la guerre, sont prises à Washington ou bien dans les cénacles de l’Otan, lorsque beaucoup des cadres de l’activité économique sont fixés par l’OMC ou par la Banque européenne de Francfort, lorsque la grande majorité de nos lois ne font que reprendre sans pouvoir en dévier les directives et règlements élaborés par la bureaucratie bruxelloise. Si un minimum de pouvoir n’est pas « rapatrié à Paris » selon la formule de Philippe de Villiers, il est illusoire de prétendre restaurer dans le pays l’autorité qui lui manque tant. C’est d’ailleurs dans ce raisonnement que s’instruit peu à peu ce qu’il est convenu d’appeler le « souverainisme », auquel le Président de la République et sa majorité seraient avisés de prêter une oreille attentive : la souveraineté est la condition de l’autorité.

Paul-Marie Coûteaux