La souveraineté du peuple français
n'est pas à vendre !
France soir, le 15 juin 2005
Il y a donc encore un peuple français. Ce peuple ensorcelé depuis trente ans par un gigantesque système d'intimidation n'a pas l'air de croire que les mirages du modernisme ont rendu caducs ce dont il est dépositaire, son appartenance à l'une des plus vieilles nations et des plus grandes civilisations du monde, ses principes, ses traditions et jusqu'à ses intérêts. Ce peuple tant moqué quand il tente de rester libre, comme il le fit déjà voici deux ans lors de l'affaire d'Irak, a certes essuyé depuis des années, et singulièrement depuis des mois, un incroyable déluge de propagande : intimidations, vexations, manipulations, désinformations, intoxications, mensonges, dramatisations et même insultes - on se souvient que le président de la République, lançant sa campagne au Salon de l'agriculture en mars, a traité les partisans du non de "c...". On comprend que depuis dimanche, placé à la tête d'un peuple affublé d'un vocable qui ne devrait pas appartenir au vocabulaire présidentiel, il n'ait pas bonne mine. Madame Chirac avait dit un jour que les Français n'aimaient pas son mari ; mais lui, aime-t-il les Français ? Nous autres, souverainistes, nous les aimons plus que jamais : c'est le premier constat, un constat joyeux que nous inspire ce non providentiel. Ce peuple, le peuple de France, a trouvé la force de résister.
Or, depuis le 29 mai au soir, nul ne semble avoir trouvé les mots pour le dire : à la grise mine des partisans du oui, n'a hélas répondu que la triste grisaille des résistants qu'on a pu croire incapables ou mal préparés à prendre la mesure d'un grand non pourtant d'une immense portée symbolique. Laurent Fabius s'est tu, avant d'annoncer le lendemain... sa candidature à la présidentielle ; Jean-Marie Le Pen, n'en étant plus à rentrer dans l'espérance comme en un temps plus glorieux, demandait la démission du président de la République, semblant accorder à l'homme et à la fonction une dimension qu'ils n'ont plus ni l'un ni l'autre ; Marie-George Buffet et Jean-Pierre Chevènement ont appelé avec gourmandise à la refondation de la gauche, comme si la chose, qui sera de toute façon ratée, avait le moindre intérêt ; Philippe de Villiers qui avait su mettre la campagne à bonne hauteur, demandait bonnement la dissolution de la Chambre ! Nul n'a dit ni osé dire l'essentiel : que les Français étaient seuls détenteurs de la souveraineté, en somme que la nation existait toujours, que toutes les nations du monde peuvent, à notre exemple, rester vivantes au XXIe siècle. La France a offert son non au monde.
Nous avons touché quelques minutes à l'histoire avant de retourner bien vite à la politicaille. Péguy écrivit un jour que tout commence en métaphysique et finit en politique ; cette victoire sans joie en fut une illustration écrasante ; le ciel saupoudra cette grisaille générale d'une petite pluie fine qui gela aussitôt toute tentative de fête. Dans cette abdication générale des mots, Jacques Chirac n'eut guère de peine à réduire l'événement à quelques misérables changements à la présidence du Conseil, faille dans laquelle s'engouffra aussitôt la gent éditorialiste. Voyez-vous Untel aux Affaires étrangères ou aux choux farcis ? Telle était la question. Au lieu d'être le porte-parole des Français à Bruxelles, Jacques Chirac se comporta en représentant des élites européennes à Paris : pour détourner l'attention de l'essentiel - c'est-à-dire le collapsus européen - il tenta peureusement de gagner du temps et de tout réduire en petite politique. Tout occupé à trouver quelques rustines pour tenir jusqu'à la fin de son mandat, il emboîta le pas à M. Juncker, président en exercice du Conseil, qui déjà envisageait de faire revoter les Français après que l'ensemble des autres pays, espéraient ces Messieurs, auront dit oui. En somme, le président de la République française jouait sur l'isolement de la France, au lieu de dire ce que le droit (qui, en matière de ratification des traités, exige l'unanimité des signataires) comme l'évidence politique commandaient : la "Constitution Giscard" était morte, l'Union européenne déconfite.
La vigueur du non hollandais qui enterra mercredi le mort de dimanche annonce à l'évidence que le scénario des prochains mois sera bien plus compliqué, sauf à faire revoter les réfractaires jusqu'à ce qu'ils disent oui. Une double crise s'ouvre ainsi : à la crise internationale opposant à la France la présidence anglaise, les grands pays fondateurs, en particulier l'Allemagne que la probable victoire d' Angela Merckel rendra plus atlantiste et proche de Londres, s'ajoutera une crise sociale peut-être grave entre les élites européennes coalisées, impérieuses et impériales, et les peuples dont la rapide détérioration de la situation économique, l'inquiétude identitaire et le sentiment d'abandon sont en train d'attiser la colère préparant d'incalculables violences. Il ne manquait plus que, venus d'Italie, des doutes sur l'avenir de l'euro, de plus en plus justifiés au vu de son échec, pour que le ciel s'assombrisse lourdement de toutes parts...
Paul Marie Coûteaux