La haine de nous-même
(Pour La France, 7 octobre 2005)
C'était, il y a quelques mois, une soirée en famille devant la
télévision un vendredi soir : une série policière pour une fois
produite en France. Scénario banal : un meurtre, plusieurs coupables
possibles. Parmi eux, un jeune homme "issu de l'immigration" comme on a
coutume de dire. A mon grand étonnement, chacun s'accorde à dire qu'il
ne peut être le coupable, la série étant beaucoup trop politiquement
correcte selon les dires de mon entourage plus habitués que moi à ce
genre de série. Parmi les suspects restants, l'un est un Monsieur d'un
certain âge à la voix sonore, protestant en permanence de sa qualité
d'ancien combattant et féru de décorations militaires, d'insignes et de
drapeaux bleu-blanc-rouge. Très vite il fait figure autour de moi de
coupable idéal toujours pour les mêmes raisons, l'orientation
obstinément politiquement correcte de la série policière. Et la fin du
téléfilm leur donne raison : c'est bien le vieux bonhomme national qui
a tué et les imprécations dont il abreuve les policiers, tandis qu'il
se dit défenseur de la France, ne font qu'aggraver son cas d'autant
qu'il les répète avec un exaltation proche de la folie.
Nous ne sommes pas à Moscou dans les années 60 mais en France et
le manichéisme entre les bons, jeunes et progressistes et les mauvais
qui sortent d'un vieux monde honni, "la vieille France", est tout aussi
implacable. Une discussion suit sur le sujet : à ce que je comprends,
ce genre de propagande n'est pas réservée au vendredi soir mais se
trouve déversée sous de multiples formes à longueur de journée et
d'émissions.
Telle est la France officielle
d'aujourd'hui pleine de haine pour elle-même, ce qu'elle fut, ce
qu'elle est et ce qu'on nous promet qu'elle ne sera jamais plus. Les
stigmates de la haine de soi sont d'ailleurs partout. Des sujets de
baccalauréat invitant les élèves à disserter sur les horreurs du
colonialisme au cinéma ridiculisant notre histoire (pensons aux
singeries médiévales, aux caricatures de la cour de Versailles ou à
l'horrible "Reine Margot" de Patrice Chéreau faisant de la
Saint-Barthélémy, nécessaire massacre qui évita une guerre civile
voulue et fomentée par le Premier ministre Coligny en une tuerie
supposément emblématique de l'histoire sanguinaire des Rois), la
bien-pensance d'aujourd'hui ne se lasse pas de décrire la France comme
une succession d'ignominies, la conception qu'elle a de la nation comme
dépassé, l'Etat pour criminel et détenteur de tous les records de
gabegies, de prévarications, de pressions fiscales, de corporatismes
etc. enfin et surtout la civilisation comme une succession
d'hypocrisies, matinée de vieille vertu désuète, l'ensemble étant
obstinément destiné à faire en sorte que les derniers Français qui
osent encore se dire tels finissent enfin à se haïr eux-mêmes.
Comme l'herbe est verte chez nos voisins ! - ou plutôt les
civilisations les plus lointaines car nos voisins et nos partenaires
francophones nous ressemblent trop encore pour qu'il soit convenable de
les aimer : les uns chantent les beautés de l'Amérique (comme disait
Henri Gobard de Gaulle se faisait une certaine idée de la France au
moment où les Français se faisaient une certaine idée de l'Amérique),
les autres les mystères du Japon, d'autres les mirages de l'Inde
enchanteresse, et il semble bien que plus une civilisation est éloignée
de la nôtre, plus elle est belle, pure, radieuse. Au vieil amour
biblique pour le prochain, celui qui est proche, répond désormais un
amour obligatoire pour celui qui est loin, le plus étranger possible à
ce que nous sommes. Or cette xénophilie quasi-obligatoire est en train
de conquérir les esprits aussi profondément que peut le faire une
idéologie archi-dominante et de ravager de par en par l'ensemble de
notre vie sociale. Bien des touristes en visite en France regrettent
que, alors même qu'ils s'adressent à nous en français, beaucoup leur
répondent en anglais, ou plutôt en états-unien, ne comprenant pas cette
honte d'être soi-même qui s'affirme d'abord par notre langue, cette
langue française qui est avant tout notre manière d'être - au sens
ontologique du mot "être". Quant aux populations émigrées elles-mêmes,
on ne voit guère à quoi elles sont censées s'intégrer puisque la
culture d'accueil se désintègre elle-même avec une rage qui va
croissante. Philippe de Villiers réfère à juste titre cette étrange
haine de soi à la culture soixante-huitarde dont presque tous les
slogans trahissaient notre désamour de la civilisation, du fameux
"cours camarade, le vieux monde est derrière toi" jusqu'au non moins
fameux "sous les pavés la plage" comme si la destruction de la
civilisation garantissait ipso facto le nirvana. Si Jean Daniel, homme
de gauche s'il en est, n'a pas tort d'écrire que "XXXX", il doit dire
aussi en quoi la France mérite d'être aimée et si elle ne l'est pas il
faut alors la quitter, car c'est la guerre civile qu'on mettrait alors
en place.
De notre passé nous avons ainsi
fait table rase, et il n'est point étonnant que dans ce désert
intellectuel et spirituel, tant de pauvres hères privés de repères et
de cet amour de soi qui est certainement la condition de toute
ouverture au monde, de toute communication et par là de tout dialogue
avec les autres, les cultures à bon marché réduites au dénominateur
commun de quelques idées simples qui leur donne aussitôt une vocation
mondialiste d'américanisme comme son compère d'aujourd'hui l'islamisme
finissent par éclore comme autant d'oasis où s'abreuvent les esprits
coupés depuis si longtemps de leurs racines qu'ils sont prêts de
s'assécher. Quel que soit le problème majeur de la France
l'immigration, le désastre de l'école, la perte de légitimité d'un Etat
qui ne trouve plus aucun rôle à jouer en dehors de la distribution pour
ainsi dire compensatrice de crédits, pensions ou allocations diverses,
on ne voit nulle part de remède envisageable sans un retour à notre
sève propre, c'est-à-dire à nos racines, à ce que nous sommes,
héritiers d'hier, responsables d'aujourd'hui, sûrs du chemin où nous
marchons parce que nous savons d'où nous venons.