Les racines du rassemblement national (Sur une phrase de Joseph de Maistre)

(extrait de journal en date de 8 juin 2001) Retour d’un déjeuner avec Philippe de Villiers. Mon amitié pour lui se trouve perpétuellement ombragée par mon impuissance à lui faire comprendre ce que je crois être un point essentiel de stratégie politique, si essentiel d’ailleurs qu’il va bien au-delà de la stratégie : ce point, c’est le rassemblement national.

Aussi fondé soit-il, un mouvement de réaction politique, comme il faut en constituer face à l’abandon de la souveraineté et, partant, de la démocratie, n’a nul effet s’il ne prend pas les êtres tels qu’ils sont, noyés dans un amas d’idées toutes faites, par exemple sur le progrès, la modernité, la « trop petite taille de la nation dans la mondialisation », et tant d’autres... De telles erreurs ne peuvent être combattues de front, en prenant l’esprit public tel qu’il devrait être, ou qu’il fut aux temps jadis (de façon plus ou moins mythifiée), puis en projetant les institutions et les politiques des temps anciens sans se soucier de les adapter à l’esprit du temps et pour cela de les métamorphoser - garder l’essence, changer la forme : c’est la permanente tentation du : «les choses sont ce qu’elles devraient être», qui le nie a tort. Or, ce n’est pas seulement refuser la réalité, telle qu’il est nécessaire de la connaître pour atteindre et servir la vérité, c’est aussi et surtout nier le principe de légitimité, qui oblige tout responsable politique à n’agir qu’en cherchant un minimum de consentement dans le plus profond de l’esprit populaire. Ce minimum en deçà duquel un pouvoir n’est pas légitime suppose bien davantage que la simple condition qu’une majorité de citoyens, ou de sujets, approuve la politique menée : il faut autre chose, le consentement à obéir de la totalité, ou quasi, du corps politique, en somme que, même ceux qui désapprouvent l’orientation générale du Gouvernement lui reconnaissent au moins le droit d’ordonner, ou de représenter. On pourrait dire, en langage essentialiste, que l’homme d’Etat n’est pas celui qui sait la vérité, mais celui qui, la sachant, mesure la distance qui en sépare ses contemporains, la prend en compte, y séjourne, va sans cesse de l’un à l’autre, faisant «monter» la réalité, et notamment la pauvre réalité des esprits, vers la vérité - vers ce qui est permanent, vers l’archaïque toujours caché d’une société... En langage plus politique, le souci de légitimité consiste à réunir des êtres éparpillés sur une multitude de degrés d’expérience et de conscience, à parler aussi bien à ceux qui se trompent et ceux qui ne se trompent pas, ou se trompent moins : c’est-à-dire à réaliser un rassemblement national minimal.

Rien ne permet de mieux saisir cette logique de «Rassemblement» que la fameuse phrase de Joseph de Maistre : «La contre-révolution n’est pas une révolution contre, mais le contraire de la Révolution». Que dit Maistre ? Il ne dit pas seulement, comme chacun le comprend, qu’il n’est nul projet politique capable d’effacer une Révolution, ou toute période de l’histoire assez brutale ou assez longue pour qu’il ne soit plus possible d’annuler ses effets dans l’ordre ou le désordre des choses, et surtout des esprits : vulgairement parlant, qu’il est impensable de «revenir en arrière». C’est le premier sens de la phrase, immédiat mais déjà fort précieux en lui-même : si l’on peut accepter et même désirer qu’une politique soit fondée sur une nostalgie, l’objet du rêve ne saurait être raisonnablement un âge passé, un «âge d’or», mais un archaïque, c’est-à-dire un principe fondateur, une idée organisatrice, un «idéal» que ce monde-ci n’a jamais connu, et qui n’existe, pour de bon cette fois, que dans le monde des idées -l’autre monde. C’est tout le contraire de l’Eternel retour Nietzschéen, qui postule une répétition de la réalité, et non, comme le voudrait une politique nostalgique acceptable, un retour de la réalité à sa vérité première... Une fois faite, la Révolution est inscrite pour toujours dans le paysage, la «réalité», et avec elles les Révolutionnaires, ainsi que tous les esprits qu’elle a modelés, et qu’il faut ramener tels qu’ils sont dans le rassemblement national faute d’éroder sa propre légitimité...

Ce disant, Maistre formule deux idées beaucoup adjacentes, qui tiennent à l’appréciation la plus fine que l’on puisse faire de la Tradition : puisqu’elle comprend toutes les dimensions du temps, et les différents degrés de la mémoire longue (séculaire, pluriséculaire, millénaire), la Tradition prend nécessairement en compte toutes les étapes de l’expérience historique, que celle-ci la poursuive au plus près d’elle, qu’elle la métamorphose, ou même qu’elle s’en éloigne ou paraisse s’en éloigner -le paraisse seulement, car nul ne se quitte et «tout ce qui nous arrive nous ressemble», comme, justement, la pensée traditionaliste le sait mieux que toute autre. Prenant en compte la diversité des expériences, une authentique tradition est obligée de les inclure, toutes, dans son tissu : la contre-révolution est le contraire d’une révolution, en ce qu’elle inclut là où la révolution exclut, renoue là ou la révolution déchire, prend le tout de l’expérience historique là où la révolution se veut rupture et table rase.

Toujours, dit Maistre, la tradition, ramène le fait actuel ou récent, y compris le fait d’apparente rupture, à sa logique propre, à son archaïque : la «Tradition», ce mot, n’en déplaise à bien des traditionalistes, n’est pas équivalent ni en étymologie ni en sémantique au mot «vérité», en ce qu’il désigne ce qui est porté et transmis d’une génération à l’autre, de siècle en siècle, de millénaire en millénaire, c’est-à-dire les métamorphoses historiques de la vérité des origines et non cette vérité elle-même. La Tradition est une histoire, et n’est une révélation qu’en ce qu’elle est précisément histoire, les traditionalistes authentiques n’étant point des illuminés... Non que la Tradition soit d’une envergure moindre que la révélation : au contraire, elle l’inclut, mais ajoute une autre connaissance, qui n’est pas cette fois de l’ordre de la vérité mais de la réalité, la connaissance du cheminement de cette vérité dans l’histoire -son dévoilement dans la ligne d’un Saint Augustin : un traditionaliste est autant un historien qu’un croyant, un connaisseur d’histoire autant qu’un connaisseur de vérité.

Or, au cours de son cheminement dans l’ordre de la réalité historique, la tradition rencontre de nombreux déboires -et c’est là un troisième prolongement de la phrase de Maistre. D’une certaine façon, Maistre donne à entendre que de tels accidents ne sont pas graves -ce que l’on ne peut admettre facilement en songeant à la VendéE, on le comprend. Pas graves, du moins pas irrémédiables, non point en ce qu’ils seraient réversibles, mais parce qu’aucune révolution ne saurait engloutir l’archaïque, le tout du vieux monde, et qu’en somme après une révolution, tout du monde ancien n’est pas perdu. D’abord parce que la Tradition l’inclut dans son processus historique, mais aussi parce qu’elle parvient à se reconnaître en eux, c’est qu’elle a marqué assez les esprits, y compris les acteurs de la «révolution», aussi farouches «révolutionnaires» qu’ils se veuillent, pour que ce qu’ils font contre elle porte malgré tout sa marque. C’est en somme faire le pari que la Tradition est plus forte que ce qui la nie, pari que doit faire tout contre-révolutionnaire puisqu’il prétend que la tradition est supérieure à tout autre principe politique précisément parce qu’il la croit chargée d’une plus grande part de vérité. La révolution française est de ce point de vue éloquente, puisqu’elle ne fait que reprendre, en les survoltant, nombre des traits les plus marquants de la politique capétienne, de l’affirmation de l’autorité de l’Etat face aux féodalités, jusqu’à celle de la souveraineté de la nation face aux hégémonies. La législation révolutionnaire sur la langue française, par exemple, est dans le fil de Villers-Cotterêts, la séparation de l’Eglise et de l’Etat dans la confiscation par Clovis des pouvoirs civils des Evêques des Gaules... Non que la politique républicaine soit la simple poursuite de la précédente, à l’identique : du moins comprend-elle des traits qui sont autant de points d’appuis tendus à la perpétuation ultérieure de la tradition. En somme, dit la phrase de Maistre, il n’est pas de véritable révolution, de véritable «table rase», ce que tout traditionaliste véritable tient nécessairement pour acquis, toute révolution étant absorbée par la tradition comme par un buvard -comme disait de Gaulle du communisme «absorbé» par ce qu’il continuait à nommer la Russie, et comme on pourrait dire que, au fil du temps, sera absorbée par les nations la prétendue «révolution» de la non moins prétendue «mondialisation»... A la fin, c’est toujours l’archaïque d’une société, et l’essence d’une nation, qui gagnent.

Maistre serait secourable à Philippe de Villiers s’il veut un jour, plaît au ciel, faire davantage que sa pelote politique, et prendre le beau risque de tout assumer, y compris ce qu’il désapprouve du passé et du pressent, pour prendre le «beau risque» du rassemblement national. Il n’y a pas de Rassemblement national sans réunion de toutes les traditions de la Nation. Ceux qui coupent l’histoire de France en 1789, ou 1793, pour n’endosser que la tradition républicaine, commettent une erreur symétrique, et aussi grave, que ceux qui prétendent la faire cesser aux mêmes dates -raison pour laquelle JP Chevènement ne pouvait réussir le rassemblement national... C’est toute la gravité de la phrase de Maistre pour ceux que l’on nomme désormais les «souverainistes»...

Paul-Marie Coûteaux