Une nouvelle génération de germanistes
Préface au livre d'Édouard Husson, Comprendre Hitler et la Shoa, PUF, février 2001, 2ème édition.
Rien ne dit mieux le regard quun peuple porte sur lui-même que la petite société de ses historiens. Ceux-ci sont comme tous les commentateurs, guidés ou inspirés par lesprit de leur temps, au point quil est frappant, lorsquon se donne la peine dobserver les sinuosités des modes historiographiques, de mesurer leurs écarts dune génération à lautre. Un Michelet au XIXème siècle, un Bainville au début du XXème, exaltaient lhistoire nationale avec autant dérudition que les actuels conscrits du " devoir de mémoire " mettent de passion, et même dacharnement à ne retracer le passé que sur le mode accusatoire. Ce va-et-vient est, plus encore quen France, fort aigu en Allemagne, comme le montre avec maestria le dernier ouvrage dun de nos meilleurs germanistes, Edouard Husson, " Comprendre Hitler et la Shoah " .
Husson part de ces étonnants contrastes des regards sur lhistoire dabord entre les générations dhistoriens, mais aussi entre eux et leurs " concurrents " venus de la philosophie, de la sociologie, ou de la littérature. Son célèbre préfacier Ian Kershaw (dont Flammarion vient de publier le deuxième volume de la monumentale étude sur Hitler) distingue dentrée de jeu 4 périodes entre lesquelles a évolué, se contredisant souvent, lhistoriographie allemande sur le IIIème Reich : entre 45 et 60, le silence de ce quil appelle " la génération des jeunesses hitlériennes " ; entre 60 et 75, le début dune prise de conscience qui néglige toutefois la question de lholocauste ; puis vint, de 75 à 90, une génération qui, au contraire, fit de lholocauste le point central dune histoire allant de proche en proche jusquà mettre en accusation lidée même dAllemagne, minimisant ce faisant tous les autres points noirs du siècle, Hiroshima et le Goulag (" on compare le communisme au nazisme et non linverse ", écrit Husson). Les années 90 sont marquées par le fameux historischerstreit, la " querelle des historiens " qui consacre la division entre deux camps antagonistes, une nouvelle école issue de la réunification et très présente à Berlin, niant la singularité de lholocauste dans lhistoire et allant quelquefois, tel Ernst Nolte, jusquà faire du nazisme une réponse aux menaces de limpérialisme communiste. Ce que lon traduit improprement par " national socialisme " et quil faudrait nommer " impérial-socialisme " (car le mot nation est le faux ami type, qui désigne en allemand une volonté impériale, cest-à-dire exactement le contraire de ce quil signifie en français, phénomène que nos meilleurs esprits et jusquà P.A. Taguieff ne veulent pas voir), est-il le produit de causes extérieures, la révolution russe de 17, le traité de Versailles de 19, la crise américaine de 29, comme beaucoup dhistoriens allemands ont voulu le donner à croire, ou bien le produit, non pas certes dune " mentalité " allemande, mais du modèle politique unitaire que lAllemagne a adopté à partir de Bismark ? Pour répondre à cette question, Edouard Husson fait ce que nous aurions dû faire depuis longtemps : non seulement il sort de la séquence 33-45 pour envisager la séquence plus large 1871-1945, mais surtout il engage une lecture de lhistoire allemande à travers son historiographie, cest-à-dire la succession des regards que les historiens allemands portent sur lAllemagne.
Cest alors quapparaît, comme il lécrit avec une simplicité cruelle, son idée-force : ce sont les tensions internes de la société allemande qui déclenchent la première Guerre Mondiale, puis lavènement du nazisme et lon aurait pu montrer que sexplique ainsi, également, la première des trois guerres que lAllemagne déclencha en un siècle, celle de 1870.
Fort éclairante à ce titre est la plongée dans lécole historique allemande de la fin du siècle dernier dont le chef incontesté, Treitschke, fonde le travail historiographique sur les bases du Volksgest, que lauteur traduit par " lesprit du peuple au sens des liens du sang " : Treitschke est larchétype de lhistorien militant capable en 1879 de nommer " naturel " le " sentiment sain de la race allemande contre un élément étranger qui occupe un espace disproportionné dans notre vie ". Et de conclure : " les Juifs sont notre malheur ". On suit sans mal les démonstrations dEdouard Husson selon lesquelles on a " minimisé le poids des idées dans lhistoire allemande menant au nazisme par rapport aux facteurs socio-économiques ". En 1915, pas moins de 1300 signatures dintellectuels furent rassemblées au bas dune " pétition des professeurs au Chancelier du Reich " évoquant la nécessité de défendre ce quils nomment " notre vie intellectuelle " en luttant pour " la culture de lAllemagne et de lEurope (sic) " contre le " déluge de barbarie venu de lEst et la volonté de revanche et de domination venue de lOuest ". Ces intellectuels, en grande partie des professeurs dhistoire, ne demandent rien moins à lEmpereur que dassurer " par tous les moyens ", la " croissance saine de lénergie de notre peuple ", et réclamant dadjoindre à lAllemagne " une terre qui nous donnera des paysans sains, la fontaine de jouvence de toute énergie raciale et étatique ". Thème que ne fera que reprendre 20 ans plus tard la génération des historiens nazis, nombreux, brillants et bruyants, tels que les décrit Husson qui conclut : " lhéritage historiographique de la première unité allemande nest pas moins lourd à porter que lhéritage politique "...
Ainsi mis en lumière et plongé à la fois dans lhistoire et dans lhistoriographie allemande, le nazisme parvient peu à peu à se comprendre au sens précis du verbe comprendre, " inclure dans un ensemble qui éclaire le sujet ". Il est impossible de retracer tout le cheminement dun ouvrage rigoureux, qui réussit ce tour de force dêtre à la fois modéré et implacable, et que lon ne peut lâcher une fois que lon a saisi son éclairage. Les chapitres consacrés par exemple aux thèses de Fischer sur le comportement des dirigeants et de lopinion allemande durant la première guerre mondiale, ou ceux qui portent sur les impasses de la pensée post-nationale, et sur le plaidoyer de Martin Broszat pour " lhistorisisation du national socialisme ", ou encore sur " la querelle des historiens " sont si éclairants quils méritent dêtre lus au moins deux fois par quiconque sintéresse au sujet
Dans lombre de ce livre sen profile un autre qui porterait sur le regard des historiens français en face de lAllemagne : son évolution accuse lui aussi de sérieuses dents de scie. Les générations sont fort contrastées dans les études germanistes, lesquelles suivent dassez près les évolutions de la politique franco-allemande. De 45 à 63 règna le lumineux Vermeil dont louvrage " lAllemagne, essai dexplications " expliqua le IIIème Reich par les antécédents de lhistoire allemande. Puis vint, après le traité de lElysée, la génération Grosser-Rovan qui singénia à faire du nazisme une parenthèse explicable par des facteurs socio-économiques ou géopolitiques extérieurs. Génération à son tour disqualifiée depuis quelques années comme en témoigne la multiplication actuelle douvrages portant sur lAllemagne et sa conception de lappartenance, conception raciale, ethniciste, et littéralement anti-nationale au sens français du terme. On se souvient de Pierre Behar " lAllemagne du Ier au IVème Reich " (1991 Desjonquières), de lexcellent " France-Allemagne parlons franc " de Jean-Pierre Chevènement (Plon 1996), du " Deutschland uber alles " de Michel Korinnam (Fayard 1998) et de Yvonne Bollemann " La tentation allemande " (1998 Michalon), à quoi sajoute le récent ouvrage de Michel Meyer " le démon est-il allemand ? ". Sont annoncées dans les prochaines semaines aux éditions F-X. de Guibert la passionnante étude de Pierre Hillard sur linstrumentalisation par la politique allemande du thème de " lEurope des régions ", puis la traduction en français de louvrage anglais de John Laughland sur les " sources cachées " du nazisme, traduction dailleurs assurée par Edouard Husson en personne. Et cest le même Husson qui, on sen souvient, avait dans un remarquable petit ouvrage tiré la leçon française de la polémique soulevée en Allemagne par louvrage de Daniel Goldhagen sur les " Bourreaux volontaires au service de Hitler " (F-X. de Guibert). Nous tenons, peut-être, avec ce jeune penseur toujours incisif, mais jamais excessif, le nouveau maître à penser dune nouvelle génération détudes germanistes dont nous avons bien besoin.
Paul-Marie Coûteaux
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