Que le siècle commence !
Immédiatement, décembre 1999.

Avec plusieurs livres en préparation, Paul-Marie Coûteaux redouble d'activité et considère toujours que le travail des idées est irremplaçable. Au milieu du vacarme médiatique, les révolutions intellectuelles sont lentes et silencieuses car le vieux tarde à mourir alors que le neuf n'a pas encore pris ses marques. Voilà pourquoi lorsque l'on pose des questions d'actualité au député au parlement européen, celui-ci prend du champ et se veut philosophe.

Immédiatement : Une poignée d'anciens héros du Larzac regroupés contre le géant multinational Mc Donald's. "L'affaire José Bové", qui rejoint la posture biblique de David contre Goliath, a eu ces dernières semaines un retentissement formidable. S'agit-il seulement d'un phénomène médiatique ?

Paul-Marie Coûteaux : Cela va évidemment très au-delà : il s'agit certainement de l'épisode le plus significatif de l'année — avec l'élection européenne et la double émergence du souverainisme — désormais le premier mouvement dans l'opposition — et d'un vote dit "chasseurs" qui est en réalité beaucoup plus large en ce qu'il se veut surtout fidèle à une certaine tradition française. L'année 1999, trente ans après mai 68, amorce le grand renversement des valeurs que nous pouvions prévoir et qui, de proche en proche, est en train de ruiner ce qui reste de la "pensée unique", vague mourante du mouvement soixante-huitard. Bové, comme Pasqua et Saint-Josse, ont choisi la résistance et le plus remarquable est qu'ils l'aient fait dans les trois cas au nom de la tradition. Ce pourrait être une illustration de la phrase si profonde de Péguy : "seule la tradition est révolutionnaire".

Au nom de quoi ces trois personnages ont-ils en effet résisté ? Au nom d'une certaine tradition, Bové la tradition agricole et culinaire, qui est un peu la marque de fabrique de la France dans le monde et que viennent illustrer à leur tour les grands cuisiniers français, dressés contre les privilèges impériaux du fast foude ; Saint-Josse la tradition d'une certaine ruralité dont le droit de chasser est l'une des figures emblématiques, Pasqua au nom d'une tradition nationale, indissociable depuis Philippe-Auguste et Philippe IV Le Bel d'une conception précise de la souveraineté coupant le rapport de suzeraineté avec des puissances étrangères. Ces formes de résistance font d'ailleurs penser à la phrase par laquelle De Gaulle expliqua son geste de 1940 dont il dit qu'il obéit à un "appel du fond des âges". Face à ce que j'ai appelé ailleurs les trois hystéries du XXe siècle, le mondialisme marchand, le communisme et le nazisme, hystéries modernistes et anti-nationales exaltant chacune un homme nouveau qui fait "table rase" du passé, seule l'invocation d'une tradition fonde la résistance et nourrit la volonté de sauvegarder l'humanité de l'homme.

Souvenez-vous cette autre phrase de De Gaulle : "Une porte a livré passage à tous les malheurs qui frappèrent la France à travers son histoire; c'est la porte par où avaient fui les enseignements du passé" : qu'est-ce d'autre que le gaullisme sinon une réactualisation permanente de l'Histoire, c'est-à-dire une fraternité retrouvée avec les âmes qui ont fait ce que nous sommes, la volonté farouche de garder leurs voix présentes aujourd'hui et le pari qu'elles garderont un écho dans la suite des siècles.

Réhabilitons la dimension première de la politique, le temps, — non pas le temps humain mais le temps politique qui ressort à une toute autre échelle. Que le XXe siècle aujourd’hui heureusement révolu n’ait pas aimé le temps, rien ne le montre mieux que son obsession à le raccourcir ; alors que le Moderne veut continuellement élargir l’espace (vieille obsession impériale), il n’a eu de cesse de diminuer le temps, de le rabougrir, de raccourcir les séquences, d’aller plus vite en toute chose lors même que cette accélération n’a guère d’utilité, par simple réflexe, pour rien en somme, sinon la prolifération de l’otium, finalement pour tuer le temps, littéralement. Le comble de l’an 2000 c’est la mort du temps, le temps mort.

I : Est-ce cette question du temps qui réconcilie tradition et modernité ?

PMC : Nous devons penser la tradition en des termes neufs, la dégager de son assimilation au passé qui est l'une de ses séquences, certes, mais point la seule. La tradition a aussi une séquence dans le présent, et une séquence dans l'avenir. La tradition est comme l'Histoire, elle ne se réduit pas au monde révolu, elle est précisément une lecture intemporelle de la vie où passé, présent, et futur sont conduits par les mêmes fils, où l'homme est engagé par le temps dans une aventure qui le dépasse. La tradition le précède, l'engage pour aujourd'hui, et l'inclut dans la configuration du monde à venir. Il y a certainement pour le XXIe siècle beaucoup à dire, beaucoup à retrouver autour du mot de tradition — et nous pourrions en particulier inventer le concept de traditionnisme pour l'opposer au traditionalisme, comme le nationisme s'oppose au nationalisme.

Le gaullisme est résolument un "traditionnisme". De ce point de vue, il ne pouvait pas ne pas être vilipendé comme il le fut pendant trente ans par une génération qui, à force de vouloir sortir du passé avec une exaltation puérile, est parvenu à le statufier et par exemple à figer De Gaulle sous les traits d'une sorte de militaire du XIXe siècle. C'est là où le pli intellectuel des trente dernières années est devenu criminel : à force de vouloir sortir du passé, et corrélativement, de confondre l'Histoire avec ce passé, on en est fatalement arrivé, en bonne logique, à sortir purement et simplement de l'Histoire — du goût de l'Histoire et de l'idée même que nous en étions les ac-teurs contemporains. Regardez la politique : elle est si bien détachée de l'histoire qu'elle a sombré dans un épouvantable babil et ne peut littéralement plus rien dire. Or, faire de la politique sans faire de l'Histoire, c'est une errance infinie...

De ce point de vue l'année 99, grâce au trio Bové, Saint-Josse, Pasqua, aura certainement jeté les bases d'un nouveau cycle intellectuel, renversant le cycle soixante-huitard qui ne fut peut-être qu'une exaltation ultime d'un modernisme que le XXe siècle a porté très loin, pour le meilleur quelquefois, mais le plus souvent pour le pire.

I : Dans quelle mesure peut-on parler de réveil de la "France enracinée" dans un pays essentiellement urbanisé où les paysans, qui sont pour beaucoup devenus des industriels de l'agriculture, représentent moins de 3 % des actifs ?

PMC : La manière technocratique de poser les problèmes contemporains me semble faire de très sérieux ravages puisque je vois, à votre question, qu'elle vous atteint vous-même. Méfiez-vous des statistiques, qui peuvent dire — et encore ! — la réalité, c'est à dire la surface, mais jamais la vérité. Ce n'est pas parce que l'agriculture représente 3 % des actifs que la France n'est plus un pays agricole. Cela à plusieurs titres d'ailleurs, aussi bien quant à la structure de son économie et de ses exportations, qu'au regard de ses formes d'expression artistique, culturelle, sans même parler de son art de vivre et notamment de ce qui concerne la cuisine ou l'art de la table. Les États-Unis comptent plus de 3 % de ruraux et pour autant n'ont pas une société enracinée. On peut lire l'enracinement profond des Français dans les différentes figures de la vie citadine autant, sinon plus, que dans celles de la vie rurale. Par exemple, observez nos rites culinaires : les Français aiment déjeuner ou dîner comme autrefois avec certains rites que la plupart de nos partenaires étrangers ont abandonnés. Il y a aujourd'hui en France un véritable culte pour la cuisine, les bonnes tables, les dîners en ville ou entre amis, etc... J'ai vécu aux États-Unis, j'ai vécu en Égypte, je connais bien l'Allemagne et un peu l'Italie, je ne trouve nulle part l'équivalent de notre respect pour la tradition culinaire qui est l'une des formes de la nostalgie contemporaine de l'enracinement.

On en trouve d'autres : dans les dîners en ville, il est toujours question à un moment ou à un autre des origines provinciales des convives : l'un est bourguignon, l'autre bordelais, le troisième corse ou berrichon, etc... Et quand on ne parle pas des racines familiales, on évoque les racines neuves, c'est-à-dire la maison de campagne ou la villégiature habituelle de l'été. Les exemples abondent de cette nostalgie farouche d'un monde enraciné : telle la place croissante des livres d'histoire — essais, biographies, romans — dans la production éditoriale.

I : Comment expliquer que les gouvernements se dessaisissent des maigres moyens d'action qu'il leur reste en bradant la souveraineté des États et les secteurs publics au seul profit des marchés ou d'ins-tances internationales comme l'Union européenne ou l'OTAN ?

PMC : La raison est très simple : nous arrivons à la fin d'un siècle où presque tout ce qui a été dit et pensé a dévalorisé la souveraineté des États, et les États eux-mêmes, dont le secteur public est, au moins en France, l'un des caractères les plus marquants. En 1999, cela donne partout autour de nous, dans presque tous les esprits, un réflexe irrationnel mais apparemment irrépressible de valorisation des cadres supranationaux, et une méfiance instinctive de tout ce qui évoque les singularités nationales, l’État, les frontières, la tradition, etc... Ce fut pendant un siècle, un véritable rouleau compresseur intellectuel ! Si les gouvernements en France, en Europe et partout dans le monde se laissent à ce point déposséder, c'est qu'ils baignent dans une culture non pas internationale mais largement anti-nationale.

Évidemment, il s'y ajoute un progrès technique fulgurant des communications, qui a bien entendu favorisé, comme jamais avant dans l'histoire, les échanges continentaux ou planétaires. Les gouvernements sont prisonniers de tout cela, le progrès technique dans une certaine mesure, mais surtout l'idéologie dominante de leurs peuples. C'est d'ailleurs sur ce point là qu'il faut agir, selon un mode "gramsciste", consistant d'abord à renverser l'idéologie dominante à son sommet — ce que Gramsci appelle les intellectuels centraux, principalement les écrivains et les intellectuels reconnus — puis à alimenter la vulgate qui a cours parmi les intellectuels secondaires — professeurs d'université, professeurs du secondaire, journalistes, publicistes de toute sorte, etc... afin que se crée une nouvelle idéologie dominante. Si nous parvenons à renverser la vulgate mondialiste et à fonder de nouveau la diversité du monde, dont la grande famille des nations souveraines est la plus belle figure, alors nous redonnerons un peu d'air, un peu de légitimité aux gouvernements. C'est ce processus là que nous sommes en train d'engager !

J'ajoute que ce renversement idéologique est nécessairement lent, opaque, souterrain, beaucoup plus que celui qui éclata dans la séquence 68-74 et qui a triomphé depuis lors. Le renversement d'aujourd'hui est si clandestin que la plupart de nos contemporains ne l'aperçoivent pas. Pourquoi clandestin ? En surface, à cause de la conjonction d'une superpuissance politique mondiale, les États-Unis, et de l'idéologie adoptée par la jeunesse de presque tous les pays du monde — conjonction à quoi il faut ajouter le puissant renfort du système de communication mondial dont les médias forment un sous-groupe particulièrement pugnace.

Mais, plus profondément, la clandestinité actuelle des forces contestatrices vient d'ailleurs, d'une sorte de pudeur que Philippe de Saint Robert analyse, dans son dernier ouvrage*, avec une lucidité effrayante : pour lui, les contestataires sont d'autant plus clandestins que d'une certaine façon ils se taisent, ou du moins ils n'atteignent pas à ce qui fait la force de tous les contestataires depuis que le monde est monde, la violence, à tout le moins la violence des sentiments : "nous aurions honte de nos sentiments si nous en avions encore", écrit-il. "On va jusqu'à changer les mots pour ne pas dire ce qui est, ni ce qui semble. Dans une transparence totalement vide, il nous faut tout cacher."
Moi-même, pour vous faire cet aveu, je me demande si, récupéré comme je le suis de tous côtés — et même à présent par le Parlement européen ! —, je pourrai atteindre jamais à cette violence sans laquelle aujourd'hui, dans le vacarme du débat permanent, la contestation est quasiment invisible ou pour mieux dire à la fois factice et inaudible. Ou bien, il faut croire que nous avons perdu la violence parce que nous avons perdu le rêve, cet autre foyer des résistances...

I : Le prochain sommet de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC), baptisé pompeusement "le Cycle du Millénaire", s'ouvre aux États-Unis, à Seattle, en novembre prochain. Il va regrouper 134 pays autour de questions aussi diverses que la santé, l'agriculture ou la propriété intellectuelle. Quels en sont les véritables enjeux ?

PMC : L’enjeu est bien simple, c'est l'absorption par le marché de toutes les activités humaines qui lui échappent encore. La sphère privée est dé-jà parfaitement engloutie, de l'amour à la foi — puisque celle-ci est fournie obligeamment par le marché des sentiments via le journal de vingt heures qui, à grands coups d'images lugubres sur les divers drames qui parcourent la planète, nourrit chaque jour une sorte de religion préfabriquée des droits de l'homme.

Résistent encore quelques pans de la vie publique, ce dont la République — ou plus exactement la Respublique — s'est chargée selon une certaine tradition du service public : l'éducation, les transports, la santé, etc... Je voudrais citer une fois encore cette phrase effrayante de Mme Barshefsky, conseillère de William Clinton pour le commerce international, qui s'étonne sur le ton du scandale que la santé soit "l'un des derniers domaines encore placés sous contrôle étatique". Le Cycle du Millénaire porte bien son nom. C'est un véritable millénarisme parvenu à son apogée, qui refuse que le moindre domaine lui échappe : un totalitarisme pur et parfait !

I : Cent sociétés multinationales constituent aujourd'hui le moteur du "système de production mondial intégré" en réalisant un chiffre d'affaire de 2100 milliards de dollars. Cette hausse spectaculaire est due à un mouvement de fusion-acquisition transfrontalier impressionnant. Quel est le poids des nations face à ces nouveaux maîtres du monde que sont General Electric ou Shell ?

PMC : Pardon pour cette banalité, mais, si l'on veut bien se détacher de la lecture technocratique des évolutions du monde, qui est devenue une "culture" totale — la "technoculture" — on entre assez vite dans le royaume rayonnant des évidences : face aux multinationales, beaucoup plus fragiles qu'elles n'en ont l'air, les nations pèsent du poids de l'Histoire. Du poids du temps et de la tradition, le poids de ce qui ne meurt pas. C'est cela le poids des nations face aux "nouveaux maîtres". Ceux-là appartiennent à la réalité : ils sont de passage. Car la réalité n'est jamais vraie, du moins au sens ou n’est vrai que ce qui dure. Toute réalité est passagère, fugitive, perpétuellement dépassée par elle-même, en somme perpétuellement fausse. Les nations ne sont pas de l'ordre de la réalité, en ce sens du moins ; elles sont de l'ordre de la vérité — en ce qu'elles sont inscrites dans la durée, dans une autre échelle du temps. Les "vieilles" nations ont ainsi vaincu le nazisme, et détruit le communisme, elles renverseront aussi votre Shell et votre General Electric !

Il nous faut apprendre à distinguer la réalité et la vérité — faute de quoi la politique n'est que molle et désespérante errance dans le monde tel qu'il est, où l'intelligence humaine ne trouve nul appui pour concevoir et créer un monde à venir. C'est là tout le sens de l'appel du 18 juin : De Gaulle n'a pas résisté au nom d'un réalisme, mais, d'abord, au nom d'une idée — au service de laquelle il a certes placé une analyse précise des rapports de force, c'est à dire de la réalité au jour le jour — et cette idée, "une certaine idée de la France", ressortait à quelque permanence mystérieuse, irréelle mais vraie, et qui devait donc avoir raison, c'est à dire s'imposer tôt ou tard.

A la réalité que nous refusons, celle du triomphe des organisations multinationales, et des constructions supranationales, ayons le courage, chacun en nous-même, de ressusciter la vérité, celle des nations — la Russie qui ne meurt pas sous la banquise communiste, la France qui ne meurt pas sous la banquise européo-atlantiste etc... — et de nous convaincre que cette vérité aura raison, forcément raison, des réalités de passage...

I : L'allocution très souverainiste prononcée récemment par M. Bouteflika aux Nations-Unies ou encore les premières mesures sociales prises par le président vénézuelien Hugo Chavez, en dépit des menaces que fait peser le FMI sur certains pays comme la Russie, peuvent-elles faire des émules dans les pays en voie de développement ?

PMC : Non seulement elles peu- vent faire des émules, mais elles en font et partout à travers la planète. Que la Russie n'obtienne des aides du FMI qu'en remettant en cause l'universalité des allocations familiales, ce genre d'affaire reste de l'ordre des épiphénomènes, misérable amas de digues de pacotille que la Russie balaiera en un tournemain.

Croyez-vous que les nations meurent ? Que l'humanité de l'homme, que l'homme même puisse mourir ? Ce serait croire à la mort : une ineptie typique du XXe siècle. Mitterrand a cru que la France pouvait mourir, et même qu'elle était morte — parce qu'il l'avait vu rouler dans le fossé en 1940, traumatisme dont ce monarchiste, ou plutôt ce "nationaliste", qui était athée, et donc ne croyait pas à la métamorphose comme loi du monde, ne s'est jamais remis. Il a cru que l'inadmissible, l'Allemagne nazie puis le mondialisme marchand avaient gagné, que la France était morte — qu'elle ne pouvait plus que "passer entre les gouttes", selon l'une de ses expressions favorites. Croire à la mort, à la décadence, à l'irréversibilité des rapports de force et de la puissance, c'est toujours se coucher. Le bonhomme Mitterrand n'a pas oser se confier au mouvement de l'Histoire, en 1940 comme en 1980 ; il n'a pas cru dans la vie — observez comme cet homme a aimé la mort, et tout ce qui pouvait y ramener, du Panthéon au véritable culte de cimetières qui marqua son second septennat. Comme je préfère la foi dans le renversement permanent du monde qui fut, de bout en bout, celle de De Gaulle ! Il y a cette phrase que le restaurateur de la France libre prononça un jour à Rome : "Quoi que nous fassions, nous allons à la vie !" Un chrétien ne va guère se balader dans les cimetières : il sait d'instinct que rien de ce qui nous importe, la liberté des peuples par exemple, ne meurt jamais.

Paul-Marie Coûteaux

Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche