L'énigmatique M. Védrine
Immédiatement, 16 mars 2001.

Depuis quelques mois, s’il serait beaucoup dire que la France a recouvré l’indépendance de sa politique étrangère, du moins notre diplomatie laisse-t-elle entendre un son très légèrement différent du discours de la puissance que tiennent les maîtres du jour, Washington, Londres et Berlin.

Ainsi en Yougoslavie, la France a-t-elle joué dès la première minute, avec une certaine intelligence, la carte Kostunica, le président élu de la Serbie ; et de même, Paris semble ne se joindre que par intermittences aux criailleries des puissances pour obtenir le jugement de M. Milosevic, à quoi le Président serbe a parfaitement raison de répondre que si son prédécesseur doit être jugé, il ne saurait l’être que par le peuple serbe – lequel l’a d’ailleurs régulièrement élu et réélu… Doit-on autoriser Washing-ton, sous couvert de droits de l’homme, de tribunal pénal international (TPI) et autres fariboles supranationales, c’est-à-dire impériales, à juger tous les chefs d’Etat indésirables, Saddam Hussein, Pino-chet, Milosevic, Khadafi et consorts. Dans cette vaste liste ne figurent pas les véritables fauteurs de guerres de ces dernières décennies, Kennedy pour le Vietnam, Sharon pour le Liban, Bush pour le Golfe, et Clinton pour le Kosovo comme d’ailleurs pour la guerre du Rwanda et du Kiwu…

De même, la France semble en retrait dans l’affaire des bouddhas d’Afghanistan. Nul ne dit que les fameux talibans ont été armés, puis mis en place à Kaboul, non seulement avec la bénédiction, mais aussi avec l’aide des Etats-Unis d’Amérique, qui depuis vingt ans les utilisent non seulement contre les Russes, mais aussi contre les dangereux nationalistes afghans du général Massoud, lequel contrarie leurs plans dans une région du monde particulièrement chaude et qu’ils entendent tenir under con-trol. Au reste, les Français se souviennent peut-être que lors de la Révolution française, et souvent depuis lors, nombre des joyaux de notre patrimoine ont été saccagés par les diverses barbaries républicaines ou impériales, des tombeaux de Saint-Denis aux merveilleux ouvrages de l’abbaye de Royaumont, en passant par les différents saccages haussmaniens. Eûssions-nous alors supporté quel-ques remontrances venues d’Afgha-nistan ? Les Etats-Unis n’ont certes semblableproblème, n’ayant nul patrimoine. Ils se sont d’ailleurs retirés de l’Unesco comme s’il nous fallait une preuve supplémentaire du profond dédain dans lequel l’actuelle génération texaco-californienne au pouvoir à Washington tient la culture en général et les civilisations en particulier…
Peut-être la modération française sur ces sujets tient-elle à une sagesse venue sur le tard à l’énigmatique M. Védrine, dont plusieurs entretiens accordés récemment à Marianne, au Monde diplomatique et au Figaro, révèlent tout à coup quel-ques pointes de scepticisme bienve-nues à l’égard du conformisme impérial. L’ancien conseiller diplomatique de François Mitterrand et actuel ministre des Affaires Etran-gères, qui aura été associé au plus haut niveau à la définition de la politique étrangère de la France pendant dix huit années depuis 1981, en vient à dire que « l’érosion continue de la souveraineté nationale risque de laisser libre cours au règne de méga-entreprises globales » (Le Figaro du 6 février 2001), ce qui n’est pas loin de rejoindre l’un des prémisses centraux du souverainisme. Dans un ouvrage intitulé Les cartes de la France à l’heure de la mondialisation, (Fayard, 2000) voici le ministre énumérant les atouts de la nation française dans ce qu’il appelle par convenance la « mondialisation » mais qu’il n’est pas loin de décrire chapitre par chapitre comme étant en réalité une sorte de vaste américanisation du monde, rejoignant ici aussi l’analyse maintes fois faites par les souverainistes. Dans l’entretien qu’il accordait en novembre à l’hebdomadaire Marianne (entretien mené par notre amie Elisabeth Lévy), il répète en maniant la litote que l’Union européenne ne saurait résoudre tous les problèmes et que les Etats-membres doivent aussi accepter leurs responsabilités propres.

Voilà qui en matière diplomatique est fort loin de l’inspiration générale du traité de Maëstricht dont il fut un des négociateurs principaux, et qui disposait pourtant, dans son titre V, que dans la conduite de leurs affaires étrangères, les Etats-membres s’abstiennent de prendre des positions unilatérales sans consulter leurs partenaires et rechercher avec eux une position commune… Dans Le Monde diplomatique, il développe sur tous les tons cette évidence, largement oubliée hélas, selon laquelle l’avenir et le poids diplomatique de la France dépendent de ses relations méditerranéennes et africaines, ce qui contredit de plein fouet les actuelles orientations de la diplomatie bruxelloise, parvenue l’an dernier à réduire à quia le FED (fond européen de développement servant au financement des accords de Lomé). De même la référence à la politique méditerranéenne contredit-elle le désengagement européen en Méditerranée, désengagement visible à l’oeil nu par l’absence de l’Union européenne sur la scène du Proche-Orient et par l’enlisement des conférences « Euromed ». Lancées voici dix ans dans le cadre du « processus de Barcelone », la diminution des crédits de la coopération euro-méditerranéenne n’est même pas masquée par l’incroyable fiction imposée par les Allemands qui fait figurer les crédits de reconstruction des Balkans au titre de la coopération méditerranéenne.

Il est vrai que la prise en main de la diplomatie européenne depuis le début des années 90 par les Etats du Nord, en particulier l’Allemagne, obsédée par la coopération avec l’Europe de l’Est et le partenariat de plus en plus exclusif avec les Etats-Unis, place la France dans une situation fort difficile au regard des axes principaux de sa diplomatie, l’indépendance vis-à-vis de Washington et la coopération privilégiée avec les Etats du Sud, méditerranéens et africains : Ceux-ci sont en effet à l’exact opposé...

La question est de savoir jusqu’où ira l’indépendance d’esprit que manifeste ici ou là M. Védrine. En resterons-nous aux mots ? Il faudrait alors conclure que l’offensive médiatique que mène calmement le ministre, en choisissant les organes de presse qu’affectionnent les esprits critiques (Marianne, Le Monde diplomatique, pages « Dé-bats et Opinions » du Figaro), n’a d’autre visée que de politique intérieure, comme si M. Jospin avait habilement demandé à son ministre de faire entendre de temps à autre la petite musique nationale dont la partition était jusqu’à présent réservée à Jean-Pierre Chevènement, et qui se trouvait sans héritier de-puis son départ.

Autre hypothèse : que le ministre joigne le geste à la parole et fasse entendre, lorsque l’occasion s’en présente, la voix de la France. On pourrait conclure à cette hypothèse en pensant à la façon assez chevaleresque dont M. Védrine fit capoter, à l’automne dernier, certaine conférence organisée à Varsovie sur les droits de l’homme, thème dont il dénonça la fragilité et même, entre les lignes, l’hypocrisie. Pourtant c’est le même homme qui, en décembre, fut le chef d’orchestre de l’interminable marathon de Nice débouchant sur un traité rempli de concessions à l’Allemagne. Il faudra donc davantage que quelques déclarations plus ou moins bémolisées, M. Védrine, pour que nous puissions démêler l’authentique et le toc…

Paul-Marie Coûteaux

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