L'engrenage euro-allemand
Immédiatement, juillet 2001.

Le coq se débat mais déjà ses pattes sont prises ses ailes battant dans le vide pour un dernier Cocorico. Telle est la première évidence qui émerge dans l’entrelac embrouillé des projets européens : la France a per-du l’initiative et ne peut plus que réagir aux percées allemandes en marche vers le fédéralisme. L’an dernier, Joschka Fisher ayant pris une initiative, Jacques Chirac s’en alla lui répondre au Reichstag. Cette année, après le succès de Nice où l’Allemagne fit prévaloir les critères démographiques et a réuni autour d’elle la plupart des pays européens face à la présidence française, le Chancelier donne un nouveau coup de butoir, et ce fut au tour de Lionel Jospin de répondre. En somme, Allemagne propose, dispose et finalement s’impose, tandis que, réagissant en désordre, les autorités françaises volettent dans un amas de plans architecturaux dont le brouillard masque de moins en moins la lente glissade vers le point où l’Allemagne veut en venir depuis sa réunification, d’étape en étape de Maastricht, en Amsterdam et Nice, et dont elle a déjà fixé le terme ultime à l’année 2004 : le fédéralisme.

Que Lionel Jospin réussisse à passer pour moins fédéraliste que Jacques Chirac (ce qui pour les gaullistes est un comble), alors qu’il s’est à son tour rallié le 28 mai à la formule de fédération d’Etats-na-tions jadis lancée par le plus européiste des hommes politiques français, Jacques Delors, en dit long sur la course folle au « plus fédéraliste que moi tu meurs » où s’agite aujourd’hui la bande des petits partis qui, sous le nom de cohabitation, se partage les dépouilles de ce qui reste d’Etat en France. Une fédération plus ou moins tempérée, ce serait le seul choix, bien dérisoire, et Georges Sarre dit une évidence lorsque, commentant le discours européen de Lionel Jospin, il cons-tate : « comme pour le traité de Maastricht et la mise en œuvre de l’euro, l’opposition entre les deux têtes de l’exécutif est une opposition factice ». Quelle divergence de fond pourrait encore se faire jour à l’intérieur d’une formule absconse, « la fédération d’Etats-nations », dont, mis à part les rares gogos encore dupés par des tours de passe-passe politiciens à la Edgar Faure (on se souvient de « l’indépendance dans l’interdépendance » qui avait fait tant rire de Dunkerque à Taman-raset), le contenu ne peut être que celui d’une fédération à intégration progressive où l’Allemagne nous attire pas à pas ?
Allemand, le projet d’un FBI européen, auquel nos gouvernements successifs avaient tenté de s’opposer quand le Chancelier Kohl l’esquissa en 1995, mais que Lionel Jospin finit aujourd’hui par accepter – sans oser dire qu’à terme plus ou moins rapproché on ouvre ainsi la voie à l’intervention d’une police étrangère sur notre sol… Allemande encore l’idée d’une « fusion des réseaux consulaires européens à l’étranger », c’est-à-dire en clair d’ambassades européennes que reprend le Premier ministre alors que tous ses prédécesseurs lui avaient opposé une prudence polie – trop polie sans doute. Allemand toujours le renforcement du pouvoir du Parlement européen où l’Alle-magne sait bien (notamment sur la PAC, mais aussi sur la politique étrangère ou sur la politique énergétique, ou sur la libéralisation des services publics, etc…) qu’elle réunira une majorité d’autant plus facile que ses députés sont les plus nombreux et le seront de plus en plus (99 contre 72 pour la France à partir de 2004). Et voici que Lionel Jospin lui emboîte le pas au point de proposer « un programme de législature pluriannuel », le choix en son sein du Président de la Commission européenne et même, à la mode américaine, un périodique « discours sur l’état de l’Union ».
Lionel Jospin ou Jacques Chirac peuvent bien, à la manière de ces mondaines poussant de petits cris effrayés tandis qu’elles laissent choir voiles et voilettes, prétendre qu’il n’est pas question de créer une fédération sur le modèle des Län-der allemands ou des Etats fédérés américains : aucun n’ose dire ce qui restera de la compétence des fa-meux Etats-nations, au terme du processus, pour la raison simple qu’il n’en restera rien, ce qui n’est pas confié aux mécaniques fédérales l’étant aux futures euro-ré-gions décentralisées dont il est désormais entendu que le statut de la Corse n’est que l’épure. On programme la fin de la France et l’on se croit obligé de caquetter le contraire d’autant plus haut.

Sur le sujet de la décentralisation, un de ses aspects ignorés vient d’être mis en lumière par un ouvrage de Pierre Hillard, Minorités et régionalismes dans l’Europe fédérale des régions – Éditions FX de Guibert. Quel explosif ! Après un travail d’investigation auquel il consacra plusieurs années, Hillard prouve non pas seulement par des témoignages mais par des documents (34 annexes, pas moins !) q’un grand nombre de mouvements séparatistes en Europe sont financés par divers instituts ou même des institutions allemandes dépendant des Länder ou de l’État fédéral. Signalons par exemple l’Abeitge-meinschaft dénomé Alpen Atria sous le couvert de laquelle furent préparés dans les années 1980 les indépendances des ethnies yougoslaves. L’ethnisme se masque souvent sous les vocables de « coopération transfrontalière » ou de la charte des langues et des minorités (qu’a si bien analysée Yvonne Bollmann – cf. article p. 41) ou de la charte des langues et des minorités. Il s’agit toujours de faire sauter les cadres de l’organisation politique de l’Europe, les frontières au bénéfice des cadres naturels ou raciaux – ce qu’est la conception allemande de l’organisation sociale.
Pourquoi l’Allemagne se gênerait-elle ? Elle recueille les fruits d’une sorte de miracle diplomatique qui, plus impressionnant encore que son miracle économique, l’a porté en cinquante ans de l’inexistence à l’hégémonie, et se trouve désormais parachevé par ses alliances avec les petits pays européens, les liens renoués avec son Hinterland de l’Est, et son partenariat diplomatico-économique de plus en plus étroit avec les Etats-Unis, grâce auquel tout lui est désormais permis en Europe. La Grande-Bretagne étant sortie de l’engrenage en refusant naguère l’euro et aujourd’hui la Constitution européenne, la France dont les alliés sont extérieurs à l’Europe ne peut que suivre ou tout faire craquer : nous voici entraînés dans le type même de l’engrenage dont on ne sort que par la crise, le conflit, ou même la guerre. Car c’est la paix même qui est en jeu pour l’Europe au XXIe siècle. Certes, celui qui domine aime aussi la paix puisqu’il préfère toujours conquérir sans rencontrer de résistance. Mais les peuples tôt ou tard se rebiffent. La prophétie d’André Malraux « Votre Europe fédérale, si elle voit le jour commencera par une guerre de sécession », est en marche.
Ce sont des jours très sombres qui s’annoncent pour la France, et pour les Français qui ne comprendront que trop tard, comme toujours, que la souveraineté populaire ne fait qu’une avec la souveraineté nationale, et que leur participation à la marche du monde ne sera plus qu’un souvenir lorsqu’aura été démembré le seul instrument qui la rend possible, l’Etat démocratique. « La souveraineté, disait de Gaulle à propos de la CED, c’est pour moi l’autre nom de la démocratie ». Dans les tourbillons fort dangereux de la mondialisation, le plus grand nombre des Français ont toute chance de se perdre s’ils s’embarquent sans la France.
Tous les démocrates de quelque horizon qu’ils viennent doivent donc se coaliser pour sauver leur Bien Commun, la démocratie : il est grand temps que les esprits assez lucides pour se rendre compte que la France est prise dans un engrenage dont elle ne pourra plus sortir pacifiquement, soient aussi assez courageux pour mener ensemble ce combat, ce combat au moins. On ne leur demande pas de renoncer à leurs appartenances politiques ni à leurs conceptions du monde : on leur demande seulement d’agir ensemble pour avoir le droit d’en avoir encore.

Paul-Marie Coûteaux

Accueil / Présentation / Actus / Parlement / Tribunes et entretiens / Cabris / Livres / Forum /Liens / Recherche