Non, nous ne sommes pas américains
Immédiatement, octobre 2001.
Ce qui est grave dans les attentats du 11 septembre, ce nest pas seulement lacte en lui-même, si impressionnant et condamnable soit-il, mais aussi ses conséquences, et dabord celle qui concerne la France : labandon de notre représentation universaliste du monde au béné-fice dune méfiance générale pour le Sud et le retour en force des liens atlantiques à la faveur dune propagande qui frôle lhystérie, sombre dans livresse de superlatifs le plus souvent injustifiés, et va jusquà déclarer ouverte la «troisième guerre mondiale».
Nous voici bientôt devant une lecture du monde à la Huntington, déjà archi-majoritaire aux Etats-Unis, un monde où ne se discerneront bientôt plus que deux blocs, celui quil est désormais convenu dappeler sur nos antennes «le monde civilisé», ou encore «lOccident», mot pu-dique désignant le syndicat des Blancs blottis sous la bannière étoilée, et tous les autres, les «Bar-bares» sans doute, de plus en plus nombreux, insaisissables, et menaçants. Ce qui est grave, sinon à léchelle de nos émotions mais à celle de lhistoire, ce ne sont pas
tant les morts du 11 septembre que les réactions en chaîne que provoqueraient, que provoquent déjà, à voir le saccage détablissements musulmans dans plusieurs villes de ces Etats-Unis, labsence de discernement des causes et des conséquences, le refus des questions simples (À qui profite le crime ? Qui en est la principale victime politique ? Ben Laden nest-il pas lui-même manipulé ? Est-il si piètre politique pour servir à ce point ses ennemis ?), au bénéfice dune simple incantation aux «représailles», lesquelles nauront plus de fin et seront dautant plus violentes, armées dune bonne conscience qui fait faire tant de bêtises, que nulle voix, même pas celle de la France, ne vient prêcher la modération puisque M. Jacques Chirac, avec sa coutumière étourderie, et un anti-gaullisme devenu systématique, a dores et déjà associé la France aux ripostes que décidera Washington, quelles quelles soient. De Schröder parlant d«une déclaration de guerre au monde civilisé» à Sharon qui, de façon plus intéressée, assimile Arafat à Ben Laden et réclame lunion sacrée contre l«Intifada planétaire», tous les États blancs paraissent préparer une nouvelle croisade ce qui est aussi faire le jeu de lintégrisme. Ainsi, le pire nest pas ce qui est arrivé mais ce qui va suivre, dont nous serons
tenus dêtre solidaires, et qui ou-vrira le siècle sous les plus dan-gereux auspices que nous puissions craindre.
Aussi irrationnels que les simplets se précipitant sur les étals dhuile ou de sucre, les beaux esprits multiplient les déclarations les plus inconsidérées, tel le cri de Jean-Marie Messier que reprend à son compte Jean-Marie Colombani en une du Monde (du 13 septembre) : «Nous sommes tous Américains». Quant à moi, malgré leffroi et la compassion que minspire, comme à tout homme, la pensée de ces milliers dêtres humains prisonniers dune camisole de flammes dans les tours de New-York ou les bâtiments du Pentagone, je crois que jamais je ne me suis senti, non pas le 11, mais dans les jours qui ont suivi, aussi peu solidaire de Washington, de ses hantises, de ses mots, de sa lecture du monde, et de sa politique.
Pourquoi serions-nous aujourdhui solidaires dune politique impériale, et dailleurs passablement désordonnée, dont on commence à apercevoir à quelles extrémités elle mène, et que, jusquà présent, nous navons jamais fait nôtre, et à
laquelle il serait plutôt temps de sopposer ? Étions-nous Améri-cains quand les Etats-Unis jouaient avec lintégrisme islamique, au point de financer ses mouvements et de former ses dirigeants (dont le fameux Ben Laden), et dencourager plusieurs entreprises de déstabilisation de gouvernements laïcs de la région notamment en Algérie, si lon en croit les témoignages accumulés par des enquêteurs impartiaux, tel Alexandre del Valle dans son magistral Islamérique, une Alliance contre lEurope, ou Pierre Gallois dans Le So-leil dAllah aveugle lOccident ? Politique habile, dit-on, qui permit à la résistance afghane de vaincre larmée soviétique, sans nul doute mais alors, pourquoi soutenir à bouts de bras les talibans et laisser tomber Massoud, trop non-aligné, trop «gaulliste» sans doute à leurs yeux ? Habile, aussi, parce que les gouvernements religieux, tels ceux du Golfe, sont plus malléables, et mieux disposés vis-à-vis des compagnies pétrolières, que des gouvernements laïcs qui tentent de profiter de la manne noire pour accéder au développement et asseoir une politique non-alignée, qui fut toujours la grande hantise de Washington et de Tel-Aviv. Habile politique enfin aux yeux des divers stratèges de la région qui savent trop bien que la radicalisation dune partie du monde arabe laffaibit et le divise à mesure doù la fameuse ambiguïté américaine vis à vis des molllahs de Téhéran, révélée par lIrangate Politique aux innombrables effets pervers, menée en sous-main certes, mais pas au point de fermer le très officiel bureau du FIS à New-York, devant la plaque duquel lauteur de ces lignes passait couramment du temps quil était en service à lONU, pendant que lassociation susdite fomentait les attentats que lon vit dans le métro parisien : entendit-on parler, alors, de «solidarité atlantique» ? Pas davantage que de solidarité européenne, dailleurs, puisque plusieurs de nos partenaires ne répondaient même pas aux commissions rogatoires de nos magistrats Sil sagit de punir les États qui abritent des terroristes islamistes, la liste est longue, à commencer par la Grande-Bre-tagne et lAllemagne il suffit de consulter les sites des associations islamistes pour découvrir que beaucoup ont aux Etats-Unis de très légales adresses, ce que la France na jamais toléré
Etions-nous Américains lorsque, au Conseil de sécurité, les Etats-Unis opposaient leur droit de véto aux résolutions dorigine française tendant à rendre opérante la résolution 742, mais encore aux résolutions condamnant la politique de colonisation des territoires occupés, qui nen finit pas denflammer la colère des Palestiniens, mais aussi de toutes
les populations arabes, et dont elle constitue lhumiliant abcès de fixation ? Comment prétendre, quand on en est à ce point partie, être larbitre dun conflit ce que pourrait être la France, avec lEurope latine, si elle navait pas abandonné toute politique indépendante et authentiquement médiatrice ?
Etions-nous Américains lorsque, par un concours de ruses dont de nombreux livres ont révélé les fils, les Etats-Unis jouèrent aux apprentis sorciers en poussant Saddam Hussein à envahir le Koweit, fournissant ainsi le prétexte à la plus complète destruction dune nation quon vit jamais à semblable échelle, et qui se poursuit depuis dix ans, à laune de bombardements quasi-quotidiens alors même que le dit Koweit est libéré depuis dix ans, révélant le véritable objectif de «Desert Storm» : réduire à rien la seule puissance arabe parvenue au seuil du développement, devenue une promesse pour les peuples arabes dune place digne dans le concert des nations ? Noublions jamais, à propos du si commode Saddam Hussein, dont les États-Unis se gardent bien de renverser la dictature, quun acteur de lhistoire ne sait pas toujours, et même rarement, de quelle politique il est le jouet cela vaut peut-être aussi
pour le sieur Ben Laden aujourdhui, mais il faudrait, pour étayer ces hypothèses, de nombreux développements A propos de lIrak, dont le drame est un élément central de celui du 11 septembre, on ne peut sempêcher de penser que, si sa naissante puissante navait été étouffée dans luf, elle eût assuré par son contrepoids léquilibre régional équilibre dont Washington et sans doute Israël nont pas voulu prendre le risque, ruinant ainsi toute chance de paix. Et lon ne peut davantage sempêcher de penser au million et demi de morts que provoquèrent la guerre du Golfe et lembargo qui suivit, à ces morts clandestines, aussi innocentes que celles de Manhattan, mais pour lesquelles nous navons pas assez de générosité, sans doute, pour imaginer le drame solitaire, parce que nous ne sommes pas conviés à en voir et revoir en boucle les images, et qui nont jamais eu droit à une minute de silence. Sur la balance glacée où se mesurent les compassions des humanistes, combien faut-il de milliers de morts dans un pays du sud pour nous émouvoir autant que celle dun seul occidental ?
Car le pire est là, dans la spirale exactement raciale, pour ne pas écrire raciste, dans laquelle est prise peu à peu notre conception du monde ou, pour mieux dire,
notre sentiment du monde. Trop dimages, trop démotions désormais saisissent les opinions publiques du Nord pour que, sous le vocable ô combien trompeur de «mondialisation», laquelle est lexact contraire dune unification pacifique du monde, et qui semble élargir sans fin le fossé séparant les riches, de plus en plus riches et de plus en plus apeurés, de pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus haineux, nous ajoutions au fossé économique un fossé politique, et que nous jouions, liés à cette politique impériale dont nous devrions aujourdhui moins que jamais épouser les querelles, une nouvelle politique de bloc. Pour ma part, je suis Français, héritier de cette politique de main tendue à lInfidèle quinaugura jadis François Ier en salliant au Grand Turc contre les Impériaux, au prix de laccusation de «Renégat» dont laffubla aussitôt la Chrétienté. Je reste Français, militant de lunité méditerranéenne, de la francophonie, de la coopération, laquelle suppose labandon du libre-échange intégriste qui ruine toute chance de développement, et par-dessus tout
de léquilibre international (équilibres européen, atlantique, méditerranéen, Nord/Sud), contre les délires dune politique de puissance qui ne se connaît nul autre but quelle même quitte à ce que la France soit de nouveau la grande traîtresse de «lOccident».
Paul-Marie Coûteaux
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