La résistance de Jean-Paul II
La Nef, 10 novembre 1999
Pourquoi Jean-Paul II, indiscutable vainqueur des années 80 après qu'il fit lever en Pologne les vents de la liberté devint-il soudainement au tournant des années 90, l'homme à abattre ? La réponse est simple, et insupportable pour le monde des gnomes : il commit le crime de démontrer la force politique que pouvait avoir un mouvement spirituel. Que les premiers signes de libération des pays de l'Est arrivassent en 1980 d'un pays, la Pologne, dont l'Eglise venait, quelques mois plus tôt, de donner un pape à la chrétienté tout entière, provoquant une si grande inquiétude du mouvement communiste qu'un de ses "réseaux" tenta ni plus ni moins de l'assassiner, c'était illustrer d'éclatante façon la force de la foi dans un monde qui s'était cru, ou auquel on avait voulu faire croire, qu'il était déchristianisé à tout jamais. "Le pape, combien de division ?" : la reprise de cette phrase de Staline comme titre de collection par le trésorier du Réseau Voltaire s'avère ici fort éloquente... La grande hantise des militants anti-chrétiens se révélait ainsi au grand jour : l'univers était, comme il le fut toujours, d'abord mené par la lutte des hommes pour leur dignité, c'est-à-dire par une revendication essentiellement spirituelle, à rebours d'un matérialisme duquel trop d'esprits lâches préféraient se repaître. On connaît la phrase de Nietzsche : "Plus on vole haut, plus on paraît petit à ceux qui ne savent pas voler"... petits, et surtout insupportables, tant il est vrai que seule la foi permet d'affronter et d'éclairer le néant où plonge à bien des égards le monde moderne, et où se jettent avec obstination les incrédules de profession...
Pour la grande ligue des biens-pensants, Jean-Paul II fit pire : une fois abattues les citadelles du communisme, il révéla avec constance les impasses de la société dite libérale, qui nie si constamment l'humanité de l'homme sous le déluge du commerce, des images et de la consommation de masse. Plusieurs encycliques, de nombreuses allocutions à la jeunesse comme celles de Denver, ou de Strasbourg, la condamnation de la guerre du Golfe qui sacrifia huit cent mille innocents aux intérêts de quelques compagnies pétrolières, rencontrèrent partout un écho incomparable, mais fort inquiétant pour les maîtres du monde. La dignité, l'amour, la charité silencieuse et gratuite (mot si mal vu d'une société marchande...) et finalement la paix : de quoi ce pape se mêlait-il ?
Pour finir, Jean-Paul II commit l'irréparable : en 1980 à l'UNESCO, en 1995 au siège de l'ONU à New-York, à Reims encore en 1996, il exalta la permanence des nations, développant des conceptions fort opposées à la vulgate mondialiste de l'heure, et à sa version européenne (voir sur ce sujet le n°1 de la revue Liberté politique, qui reproduit et commence ces textes). Plus grave encore, aux yeux de l'anticléricalisme français, il exalta souvent le rôle universel de la France et de la langue française : "les Français sont les pionniers de l'avenir", lança-t-il un jour au cardinal Poupard ; et encore : "une fois qu'un texte est traduit en français, il fait le tour du monde : le français exerce la magistrature de l'universel". Le jour même où, sur la scène du festival de Cannes, le président de la République s'exprimait en anglais, le pape, en visite à Beyrouth, reprenait un jeune Libanais qui lui lançait : "we love you" par un vigoureux "dites-le en français !" : et la foule de répondre : "nous vous aimons !". Pour les mondialistes anglomanes, l'insupportable était atteint.
On comprend dès lors l'irrationnel de la "riposte au pape"
et de ceux qui, lors de la célébration du quinzième centenaire
du baptême de Clovis, organisèrent les manifestations dites de
"Malvenue au pape". Mais ce mépris n'était-il pas le
signe que la poignée de chrétiens qui se dressaient contre la
"pensée unique", dont, en France, La Nef est l'insubmersible
point de ralliement, ne prouvait-il pas que leur route était décidément
la bonne, celle d'une longue et lointaine fidélité. "L'honneur
de l'homme est sauvegardé parce que la foi et la vérité
n'ont que des moyens pauvres ; loin de triompher, leur lot perpétuel
est d'être méprisé, jeté au rebut comme sont l'orphelin
et la veuve", écrit le philosophe Michel Villey, cité
par Philippe de Saint-Robert, qui ajoute : "Jean-Paul II est le seul
à dire aujourd'hui dans le monde que l'on ne peut parler de la vie sans
penser au salut, ce reflux de nos désirs vers une plus haute mer"
(1). Dans un univers obèse de violence, d'argent et, précisément,
de désirs minutieusement instrumentalisés pour les besoins du
nouveau Dieu unique que sont le marché et la monnaie du même nom,
Jean-Paul II est ainsi le premier et le plus solide des môles de la Résistance.
Pour les troupes de la "pensée unique", c'est le dernier obstacle
au triomphe : mais la digue ne cèdera point...
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(1) "Le pape serait-il interdit d'expression ?", Valeurs
Actuelles du 29 avril 1995.
Paul-Marie Coûteaux