Europe et langue française
La Nef, mai 2000
Les Français continuent à croire que parce quelle a pour siège trois villes francophones, Strasbourg, Luxembourg et Bruxelles, lUnion européenne fait une place de choix à la langue française, voire même, pour les plus béats des européistes, quelle contribue à son rayonnement. Il est vrai que pendant longtemps le français fut la langue dominante, très largement dailleurs dans les années 60 et 70, privilège auquel nos gouvernants veillaient avec soin. Ainsi, au début des années 70, Georges Pompidou informa M. Heath que la France était disposée à lever le veto du Général sur lentrée de la Grande-Bretagne dans ce que lon nommait encore le Marché Commun, mais il lui demanda que, en contrepartie, les Britanniques acceptassent de sexprimer en français dans les instances communautaires, et de bénéficier en tant que de besoin de cours de langue française, ce que le gouvernement britannique assura pendant plusieurs années.
Las ! la conception française de lEurope seffaça à vive allure au tournant des années 80 pour faire place à une conception britannique, celle dun libre-échange pur et simple, avant dailleurs de glisser dans les années 90 vers une conception allemande, plus strictement fédéraliste, qui démantèle les Etats au bénéfice dinstances supranationales et des régions, ou plutôt de " länder " ; ces glissements successifs, au bénéfice de la Grande-Bretagne puis de lAllemagne, chacune accompagnée de sa clientèle respective, lEurope Atlantique pour lune, lEurope du Nord et du Centre pour lautre, ne laissèrent pas déroder au fil des ans la position de la France en général et de sa langue en particulier.
Cest ainsi quau cours des vingt dernières années, la langue française perdit peu à peu le statut privilégié qui avait été le sien jusqualors. Cest peu dire que la chose se fit dans lindifférence presque totale des gouvernements de François Mitterrand puis de Jacques Chirac, au point que de très nombreux hauts fonctionnaires français utilisent langlais dans les instances européennes, toujours à tort et à travers le plus souvent. A lautomne dernier, pour ne prendre quun exemple, M. Christian Noyer, ancien directeur du Trésor, et directeur adjoint de la Banque Centrale Européenne (BCE), fit le plus naturellement du monde son rapport devant les députés européens nouvellement élus à lassemblée dite de Strasbourg, en ne sexprimant quen anglais. Laffaire fit quelque bruit puisquun député français, M. William Abitbol, Vice-Président de la commission des affaires économiques, lapostropha vivement, puis multiplia les communiqués indignés, et que le Président du Groupe Union pour lEurope des Nations, M. Charles Pasqua, écrivit quelques lettres bien senties au personnage, ainsi quau Président de la Banque Centrale Européenne, M. Duisenberg, et à la Présidente du Parlement, Mme Fontaine. Le Président du RPF neut guère de peine à montrer quil était dautant plus incongru que M. Noyer sexprimât en anglais, quil le faisait au nom dune institution et sur un sujet qui ne concernait pas la Grande-Bretagne puisque, comme on le sait, Londres se tient prudemment à lécart de leuro. La réponse de linterpellé fut éloquente : il sexprimait en anglais, protesta-t-il de bonne foi, parce que cétait la seule langue en usage à la Banque Centrale Européenne de Francfort, laquelle en effet ne publie jamais nul document en quelque autre langue que ce soit.
Lobjectif étant, comme on sait, de résister à lhégémonie du dollar, avec le succès que lon voit, cette anecdote résume toute léquivoque, et finalement le drame, de lentreprise européenne, fascinée jusquà laliénation par la puissance quelle prétend, et encore les bons jours, concurrencer.
Anecdote parmi dautres, qui passent de plus en plus inaperçues puisque partout dans les couloirs comme dans les réunions de Bruxelles et de Strasbourg, langlais a promptement pris ses revanches avec le secours de pays nordiques nouvellement admis dans lUnion, pays qui ont accepté de très longue date de considérer langlais comme seconde langue, le poids de lEurope du Nord et de lEurope Centrale ne cessant de croître au détriment de la vieille Europe latine du Traité de Rome.
La Commission elle-même ne semble plus utiliser que langlais, du moins dans sa " communication ". Le nouveau Président de la Commission, M. Prodi, a choisi pour porte-parole un Britannique, qui ne semble point parler français. Les documents que diffuse son service des " relations publiques " sont en anglais et en italien, à lexclusion de toute autre langue. Et quand la Commission est interpelée par des parlementaires sur certaines de ses directives qui requièrent, par exemple pour les soumissions de marché, ou des mentions obligatoires de sécurité sur les emballages ou les notices demploi, lusage de langlais, elle répond benoîtement que cette langue est désormais comprise de tous (cf. question écrite P 2789/99 sur létiquetage en langue française des produits vendus en France et réponse de M. Kekönnen au nom de la Commission).
Cen est au point que le français est nettement moins présent à Bruxelles et Strasbourg, au moins quant aux documents soumis au vote, quil ne lest à New-York, où les pays francophones constituent près du tiers des délégations. Le poids francophone ne se retrouve guère dans le cadre européen, où la France est privée de son relai naturel quest la francophonie, institutionnelle ou non. Paradoxe qui est dailleurs lun des aspects du piège européen : sur le vieux continent, Paris compte infiniment moins dalliés naturels quil nen compte en Afrique, en Amérique Latine et en Orient
Du moins la France peut-elle défendre, dans le cadre de lONU, quelques règles linguistiques dailleurs inscrites dans la Charte de lorganisation universelle fixant 2 langues de travail, le français et langlais, à quoi sajoutent désormais 4 autres langues officielles, le chinois, le russe, lespagnol et larabe. Dans le cadre européen, nul ne veilla jamais à poser la question linguistique ni à codifier quelque règle que ce soit dans les traités, la question des langues étant pour ainsi dire taboue en " Euroland ". Résultat, cest Babel ; plus exactement, le plus fort lemporte et il est très difficile pour un député européen, même si lusage ly autorise, d'empêcher quun vote ait lieu en séance plénière ou en commission aussi longtemps quil ne dispose pas de la version française, en sorte que lhabitude sinstalle de débattre sur des textes anglais. Moyennant largument classique de lurgence, de nombreux débats suivis de votes ont lieu à partir de documents qui ne sont pas encore traduits et qui, lorsque des amendements sy incrustent, comportant plusieurs langues que la plupart des députés ne sont pas à même de comprendre : "Nous navons pas eu le temps de faire traduire ", invoquent pour toute excuse les secrétariats des commissions.
A largument de lurgence sajoute un autre, de plus en plus fréquent : le coût. Calculer la dépense que représente la traduction en onze langues aujourdhui, en une vingtaine de langues bientôt (puisque lobjectif est de parvenir à 35 pays membres dans les prochaines années !), conduit à des dépenses faramineuses. Traduire 2 heures de réunion en prenant en compte lensemble des couples de langue (par exemple du finois au portugais, du grec au danois, etc.), approcherait du million de francs du moins si lon inclut le coût total des personnels dinterprétation et de traduction qui suivent " la caravane " parlementaire entre ses trois sièges de Bruxelles, Luxembourg et Strasbourg, indemnisés dailleurs de confortables primes... Quand lélargissement aura atteint son terme, cest la majorité du budget de fonctionnement du Parlement européen qui sera englouti dans les frais de traduction. Perspective quon assure ne pas pouvoir écarter, à moins de fixer tôt ou tard une règle simple : que langlais soit la langue de lEurope une fois pour toutes ou lesperanto, dont les partisans demeurent actifs à Bruxelles.
La question des langues devra bien être abordée tôt ou tard. Elle pose en effet de très nombreux problèmes, la plupart de haute politique. Lauteur de ces lignes demanda un jour par lettre à Mme Fontaine où il était écrit quil était obligatoire de parler la langue anglaise ou plus exactement anglo-ricaine pour être élu député européen et remplir son mandat à peu près correctement. La présidente ne put que répondre quelle veillait au respect du plurilinguisme, qui est la règle selon larticle 117 du règlement du Parlement, article qui fixe légalité de toutes les langues de lUnion, mais ne put sempêcher dajouter quelle ne le faisait que "dans la mesure du possible "
Laffaire est donc scellée et, à terme, langlais obligatoire simposera sans doute dans le cadre européen. Il apparaît de plus en plus nettement que la position du français en Europe ne se rétablira plus guère sous leffet des protestations, mises en demeure, et encore moins dactions dassociations méritantes sagitant dans lindifférence de lopinion. La langue française ne se rétablira en Europe, comme ailleurs, quà proportion de la restauration de la politique même de la France, de sa capacité à affirmer une voie différente dans le monde unipolaire, cest-à-dire américain, daujourdhui, empire dont lUnion européenne nest quun appendice, bref, dêtre, comme le prophétisait M. Boutros-Ghali, la langue du " non-alignement " : tout dépend finalement, pour le français, de la volonté politique de maintenir le poids de la francophonie, en particulier en Méditerranée et en Afrique, toutes choses qui ne sont guère possibles pour la France aussi longtemps quelle ne quittera pas les instances de lEurope fédérale qui normalise à mesure sa politique. Où lon voit que la question de la langue nest quune question dérivée, lEurope fédérale se révélant être pour la France un piège, non seulement pour la langue, qui est son âme, mais aussi pour sa politique, et, par là, pour son existence même.
Paul-Marie Coûteaux
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