Charlemagne, une péripétie impériale

La Nef, 21 novembre 2000

Le succès de Charlemagne au XXème siècle ne s'est pas démenti tout au long du XXème siècle. Voici que les Allemands perpétuant une vieille tradition du premier Moyen-Âge s'arrachent ses reliques, chacune des places où il vécut, nombreuses comme tous les Empereurs, tenant à exposer qui un tibia qui un peronnet, et que c'est à grand mal que l'essentiel a pu être rassemblé et exibé en grandes pompes à Berlin. Les marques de fidélité au vieil Empereur à la barbe fleurie, ou plutôt au mythe qu'il incarne, n'ont pas cessé au long de ce siècle. L'un des plus importants bâtiments qui abrite les eurocrates de l'Union européenne s'appelle « Charlemagne » ; quelques nobles défenseurs de la cause européiste ont aussi inventé un prix Charlemagne. Et lorsque Philippe Séguin, comprenant dans le choix d'Alain Juppé comme Premier Ministre avec l'élection de Jacques Chirac à la Présidence de la République en 1995 qu'il eût fallu, pour être acceptable, se faire plus « Européen », c'est à Aix-la-Chapelle qu'il se rendit pour chanter sa palinodie. Et chacun connaît aussi la célèbre division Charlemagne qui fut pour l'Allemagne nazie un appoint de taille pour la réalisation de ce que les dignitaires du IIIème Reich appelaient l'Europe nouvelle, et qui a pour nous l'avantage de montrer, malgré bien de coupables équivoques, de quelle Europe Charlemagne est le symbole, de cette Europe qui est, qui a toujours été et qui sera toujours, sous quelques formes que ce soit, une métamorphose du Saint Empire romain germanique et peut-être même son rêve accompli.

Car s'il est une ambiguïté que nous pouvons et même que nous devons lever sans trop de peine, c'est bien celle qui plane sur l'appartenance de Charlemagne : c'est un personnage, grand sans doute, de l'histoire allemande et rien de plus. Il n'appartient nullement à l'histoire de France, pas davantage que Charles Quint qui pourtant, après Pavie, tint aussi le Royaume de France à sa merci – et pas davantage non plus que certains personnages allemands qui tentèrent dans les siècles qui suivirent l'avenir impériale. «L'Europe» de Charlemagne s'effondre à sa mort en 818, ce qui fait d'ailleurs une expérience à peu près aussi courte que les autres, d'où s'ensuit une longue période d'anarchie et de calamités où n'émergera que lentement, notamment à partir de 842 et des « serments de Strasbourg », l'idée nationale beaucoup plus durable comme on le sait. Faut-il répéter à ce sujet que le successeur de Clovis et de Dagobert ne sera nullement le Carolingien, mais bien plutôt Hugues Capet à la fin du Xème siècle et ces dynasties capétiennes qui se compteront à partir des Mérovingiens et sauteront par-dessus l'Empire – c'est ainsi que Louis XVI sera le quinzaine Louis après Clovis, que l'on pourrait aussi dénommer Louis Ier. De même, le fameux Clovis, alias Clodoveg, choisit son nom en mémoire de Vercingétorix, les deux mots signifiant l'un en langue franque, l'autre en gaullois, la même chose, c'est-à-dire « le vainqueur du glorieux combat ». Tant qu'il est vrai que si les Empires s'effondrent toujours, et d'ailleurs souvent assez vite, les nations elles perdurent à travers les siècles et les millénaires, quand bien même connaissent-elles certaines interruptions dans leur cours, comme on le voit abondamment aujourd'hui.

Paul-Marie Coûteaux