Jean-Paul II, la France, l'Europe

La Nef, Mai 2005


Le Père Joseph Vandrisse, qui suivit longtemps pour Le Figaro les voyages officiels du Pape Jean-Paul, raconte que celui-ci lui confia un jour son regret d'avoir été empêché de rencontrer de Gaulle alors en visite officielle en Pologne. Le Pape ajouta, comme en confidence, que la France était pour lui, Polonais, un pays cher entre tous parce qu'elle était dans ce monde un signe de différence, de résistance, signe qu'il retrouvait particulièrement dans la figure du Général de Gaulle, comme, ajoutait-il, dans celle de Jeanne d'Arc. Il aurait aimé, d'après le même témoignage, visiter Domrémy et Colombey-les-Deux-Eglises ajoutant que Mme de Gaulle, femme courageuse qui tenait si bien son rang, l'avait toujours impressionné.

Du cri qu'il lança au Bourget, en 1980, lors de son premier voyage pontifical en France, "France, fille aînée de l'Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?", ce cri où se mêlaient attente et déception, on ne cite pas toujours la seconde phrase, "France, éducatrice des peuples, es-tu fidèle à ton alliance avec la Sagesse éternelle ?". C'était pourtant assigner à notre pays la plus haute des missions, mission intellectuelle et même spirituelle. Comme l'écrit le même Joseph Vandrisse dans un bel article du Figaro du 18 septembre 1992, c'est à une résistance multiforme aux forces de la matière que Jean-Paul appelait, ou plutôt rappelait la France contre tous les déchaînements impérialistes de notre siècle. Il n'y en eût pas deux mais trois.

Comme de Gaulle, son premier adversaire fut le "national" ou plutôt l'impérial socialisme qui manqua détruire la Pologne comme la France. Puis vint le stalinisme qui lui aussi mit quarante ans durant sont pays sous tutelle. Mais "la chute du mur" n'avait pas détruit toute tentation totalitaire, à laquelle ce monde semble si souvent tenté de succomber. Dès le 1er mai 1991, l'encyclique Centesimus annus, si remarquable et si vite oubliée rappelait, écrit Vandrisse, que les "chrétiens qui ont joué un rôle capital dans la chute du système marxiste-léniniste doivent exercer la même vigilance face à un libéralisme effréné qui mènerait au surgissement de sociétés socialement déséquilibrées et à une Europe duale, celle des riches et celle des pauvres". N'est-ce pas clair ?

Un résistant-né

Ainsi après avoir puissamment contribué à détruire l'édifice soviétique répandu sur une moitié de l'Europe, ce Pape, qui était un résistant-né - et dont Frossard avait écrit : "des visages comme celui de Jean-Paul II, je peux vous dire, pour avoir eu la chance de l'observer d'assez près, que je n'en ai jamais vu qu'aux maquisards des Glières" -, se tourna vers le troisième totalitarisme du siècle, ce matérialisme insidieux qui se nomme pudiquement "mondialisation", mais qui est en réalité une américanisation du monde et dont il disait qu'il "réduisait les âmes et les coeurs".

Or, c'est dans ces profondeurs, dans cette nouvelle résistance au règne de la marchandise, du marché et des marchands, que Jean-Paul rencontra le mieux la France. Ainsi, par exemple lorsqu'il s'opposa aux guerres américaines contre l'Irak en 1991 d'abord et avec quelle force, puis en 2003 lorsque la France fut, avec le Vatican et mezzo voce l'Allemagne et la Belgique, la seule puissance qui sut dire non à un empire qui ne se connaît plus de bornes. Le Père Jean Toulat rappela dans un ouvrage intitulé "Le Pape contre la guerre du Golfe" (F.-X. de Guibert, 1991) les propos de Slimane Zeghidour, écrivain français d'origine algérienne, qui lui dit : "Jean-Paul II est la seule autorité spirituelle dont les préoccupations dépassent sa propre Eglise pour se soucier de l'humanité entière. Il est le seul qui aura fait des gestes nécessaires pour éviter que la guerre du Golfe soit perçue comme un affrontement entre l'Occident chrétien et l'Orient musulman et il y a réussi. Savez-vous quelles sont les deux personnalités occidentales les plus populaires dans le monde arabe ? Ce sont de Gaulle et Jean-Paul II". Nul étonnement d'ailleurs à ce que Jean-Paul ait choisi chaque fois qu'il l'a pu la langue française. Jean-Pierre Péroncel-Hugoz, suivant pour Le Monde le voyage papal au Liban, évoque toujours avec émotion cette anecdote : devant des dizaines de milliers de jeunes brandissant des pancartes où était écrit "Jean-Paul, we love you", il eut ce cri répété à plusieurs reprises "Dites-le en français !". Et c'est en français aussi qu'il dit en 1992, recevant au Vatican le secrétaire général de l'ONU, M. Boutros Boutros-Ghali, que "la langue française que vous défendez si bien, est le symbole de la résistance des Nations au nivellement culturel, ces nations qui sont la garantie d'une unification non totalitaire du monde".

Plusieurs commentateurs ont relevé l'usage abondant que Jean-Paul faisait du mot souveraineté. Il le fit par exemple lors de son discours à l'Unesco le 2 juin 1980 : "Veillez par tous les moyens à votre disposition sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque nation en vertu de sa propre culture. Protégez-la comme la prunelle de vos yeux pour l'avenir de la famille humaine. Protégez-la ! Ne permettez pas que cette souveraineté fondamentale de la nation devienne la proie de quelque intérêt politique ou économique. Ne permettez pas qu'elle devienne victime des totalitarisme, impérialisme ou hégémonie, pour lesquels l'homme ne compte que comme objet de domination et non comme sujet de sa propre existence humaine". C'est dans ce même discours que Jean-Paul qualifia la nation de "grande éducatrice des hommes" développant un raisonnement qui vaut d'être relevé : "l'Homme vit toujours selon une culture qui lui est propre disait ce jour là le Souverain Pontife. La nation est la grande communauté des hommes qui sont unis par des liens divers, mais surtout, précisément, par la culture, de sorte qu'elle est la grande éducatrice des hommes en ce qu'elle permet d'être davantage dans une communauté qui possède une histoire dépassant celle de l'individu et de la famille". Grand discours en vérité qui fut la matrice de nombreuses interventions et déclarations, comme, par exemple, ce message final du synode des Evêques européens réunis à Rome en décembre 1991 : "Les Nations sont des réalités culturelles vivantes qui constituent l'expression de la richesse spirituelle de notre continent. Les différences nationales ne doivent donc pas disparaître. On doit au contraire veiller sur elles et les développer comme le fondement historique de la solidarité européenne".

Le problème de l'Europe

Ce n'est donc pas sans quelque amusement que l'on observe aujourd'hui l'étrange mise en scène par laquelle les partisans de la fusion des nations européennes tentent de faire accroire que l'Eglise fait voter oui lors du prochain référendum. Peut-être ici ou là des instances secondaires comme la COMECE, Commission épiscopale des communautés européennes, se hasardent-elles à publier des communiqués approuvant une Constitution pourtant dépourvue, aux fins d'y inclure bientôt la Turquie, de toute référence aux racines chrétiennes de notre continent. Les prises de positions de ce genre passent un peu vite sur le caractère et l'ambiance de plus en plus anti-chrétiens dans laquelle se construit, ou se détruit, l'Europe - ambiance dont l'affaire Buttiglione fut en octobre 2004 un excellent révélateur. Et l'on s'étonne que la prise de position de cette fameuse COMECE, qui ne fait que réunir les évêques les plus favorables à ladite "construction européenne" fondée sur la destruction des nations, soit reprise comme étant celle de l'Eglise catholique tout entière par un quotidien habituellement sérieux comme La Croix, dans sa surprenante édition du 24 mars 2005, ou qu'un autre quotidien, Ouest-France, répète tous les jours que les catholiques ne peuvent pas ne pas voter oui.

Plutôt que d'écouter vicaires ou officines, écoutons plutôt Jean-Paul II qui, recevant à Rome le 5 avril 1979, Emilio Colombo, alors Président du Parlement européen, mettait celui-ci en garde contre une construction européenne qui ne reposerait que "sur des structures théoriques et ne tiendrait pas compte du droit à l'identité souveraine des peuples concernés". Ou bien encore le Cardinal Ratzinger, aujourd'hui Benoît XVI, qui, plus radical que Jean-Paul, s'élevait dans un article du Figaro-Magazine d'août 2004 contre l'entrée de la Turquie dont il disait qu'elle "serait une erreur" ajoutant : "il s'agirait d'une perte de richesse, de la disparition du culturel au profit de l'économie". Le même cardinal Ratzinger s'exclamait dans l'homélie d'ouverture du conclave le lundi 18 avril dernier : "Combien de vents de doctrines avons-nous connu ces dernières décennies, combien de courants idéologiques, combien de modes de pensée ! La petite barque de la pensée de nombreux chrétiens est souvent agitée par ces vagues, jetées d'un extrême à l'autre, du marxisme au libéralisme jusqu'au libertinisme, du collectivisme à l'individualisme radical (...) Peu à peu se construit une dictature du relativisme qui ne reconnaît rien comme définitif et qui laisse comme ultime mesure à l'homme son propre ego et ses désirs". C'est cette dérive qui conduit à détruire les êtres, leur "Mémoire et leur Identité", titre du dernier livre de Jean-Paul II. De claire, la mission de l'Eglise en ce monde de dépossession générale se fait désormais d'une limpidité pure - et immense ! C'est celle de l'Eglise mais aussi dans l'ordre séculier celle de la France, son bras armé de toujours.

[La Nef - N° 160 - Mai 2005]

Paul-Marie Coûteaux