La fin du politique ?
La Nef, avril 2007

Il se passe en France ce qui peut arriver de pire dans la Cité : une spirale vertigineuse de délégitimation politique. Aujourd'hui, les élus représentent-ils encore les Français ? Et, si non, que représentent-ils ?

"On ne vous comprend pas, me dit cet officiel tunisien : les Français sont nos plus proches amis, ils investissent, achètent et vendent, nous croyons qu'ils nous aiment ; mais dès que des députés viennent en visite, c'est pour nous accabler de récriminations sur les droits de l'Homme". Et cet autre "ami de la France", Suédois opposant à la Constitution européenne se lamente : "La France devient un pays absurde : ce sont les Français qui ont bloqué le processus constitutionnel et ce sont les ministres français qui sont les plus acharnés à prôner sa relance !".

Clairement révélée lors de la présidentielle de 2002, la crise de la représentation n'a cessé de s'amplifier tout au long d'un quinquennat marqué par une extraordinaire déliquescence de l'autorité publique - et par là, hélas, privée : aucune réforme d'envergure ne fut tentée et la seule qui fut entreprise (une réforme nécessaire du code du travail) tourna au fiasco. Le Président de la République, depuis des années, ne représente même plus les 10 % de Français qui l'ont élu en 2002 - car tel est le vrai chiffre, rapporté non aux suffrages exprimés mais au corps politique réel, soit l'ensemble des Français de plus de 18 ans et non l'addition des suffrages exprimés, la différence avec les suffrages exprimés ne tenant pas seulement aux abstentionnistes mais aussi aux "non inscrits", de plus en plus nombreux, sans compter (bien qu'il le faudrait !) les bulletins dits nuls, ou blancs, lesquels expriment bel et bien une insatisfaction. Certes, le Président Chirac fut élu, au second tour, par un plus grand afflux de voix : nul n'ignore cependant que celui-ci ne bénéficia pas tant, en cette circonstance, d'une massive adhésion à ses perspectives historiques, ni davantage à sa propre personne, qu'à un mouvement de détestation monté contre son adversaire à grands renforts d'intimidations diverses et de propagandes officielles telles que l'on n'en avait pas vues depuis longtemps et qui témoignaient elles-mêmes d'une détérioration profonde des mécanismes de la démocratie, c'est-à-dire, justement, de la représentation politique ainsi que, en toile de fond, de tout souci d'unité nationale...

Car, à la crise de la représentation s'ajoute, d'ailleurs en toute logique, celle de l'appartenance, comme en témoigne l'explosion souvent hargneuse des communautarismes ou celle, non moins agressive, des diverses repentances nationales, pour ne rien dire de la "préférence anti-nationale" qui s'exprime de mille façons, de l'expatriation des jeunes les mieux formés à l'obsession des oligarchies économiques, financières ou intellectuelles à se rattacher à la caste élue des élites mondialisées au détriment de toute solidarité avec leur peuple. C'est peu dire que le "vouloir vivre commun" est désormais mal établi en France, ne serait-ce qu'au regard de la définition minimale que Renan donnait de la nationalité - à laquelle il ajoutait d'ailleurs cet autre critère bien entendu oublié, la "conscience partagée d'un riche legs de souvenirs".

On ne peut faire ici qu'esquisser les conséquences de cette déliquescence fortement corrélative de la conscience nationale et de la légitimité politique, dont l'inapplication d'un nombre croissant de lois (sur l'euthanasie ou les règles encadrant l'avortement, ou sur l'interdiction du commerce le dimanche, pour ne prendre que quelques exemples) n'est que la pointe avancée, la rupture de l'ordre civil la conséquence à plus long terme mais hélas prévisible. Est-il temps encore de s'interroger plutôt sur leurs causes et de redresser une situation politique si compromise ?

La France est née de la volonté d'opposer l'idée d'un Bien commun aux pouvoirs bruts, aux innombrables formes que prennent aujourd'hui les puissances de fait que reproduit sans cesse le jeu spontané des inégalités humaines. De ce fait, la France est toute entière une construction politique ; on pourrait dire que la souveraineté en est la clef de voûte, le sacre (cet intérêt commun est si supérieur que rien ne saurait lui être opposé du moins dans l'ordre terrestre) et la légitimité son indissociable pilier : pas de légitimité qui ne porte et ne soutienne la souveraineté ; pas de souveraineté qui ne procède d'une suffisante légitimité. Or, depuis quelques années, la souveraineté nationale est constamment érodée par la mise en concurrence d'un autre Bien supérieur, la dite "Europe", concurrence brutale et neuve dont témoigne par exemple l'actuelle concurrence des drapeaux ou frontispices d'un grand nombre de mairies ou bâtiments publics, jusqu'aux allocutions les plus solennelles du chef de l'Etat - cela depuis l'élection de François Mitterrand, lequel énonça même un jour cette curieuse phrase : "La France est notre pays, l'Europe notre avenir". Dès lors qu'est remise en question la clef de voûte de tout l'édifice politique, celui-ci ne peut que s'effondrer à mesure, jusqu'à l'idée d'un Bien Commun - d'une Res Publica - dont on ne sait plus à qui il est commun (l'Europe, la nation, la région, la communauté ?) ; finalement l'idée même qu'il y ait un peuple - un "demos" - évidente condition pourtant de la démocratie est remise en cause.

C'est finalement, avec ses mots-clefs, l'instance politique elle-même qui s'évapore - ce "Politique" que l'on entoure d'autant plus de discours et de pompe que sa véritable substance s'évanouit. Après un quinquennat dont l'ambition se résuma à la lutte contre le cancer ou l'insécurité routière, on ne s'étonne même plus que l'actuelle campagne électorale se borne à confronter "de généreux dispensateurs de droits particuliers à des consommateurs avides de saisir pour eux-mêmes tel ou tel soin palliatif" comme s'en plaint Philippe de Villiers. Mais le Système étant parvenu à faire de l'élection présidentielle le tour de rattrapage du référendum du 29 mai 2005, à présélectionner des candidats de sorte que le nouveau pays légal puisse dire oui là où le pays réel a dit non et à marginaliser les souverainistes dans tous les médias, il y a peu de chances que soit restaurée à court terme la dialectique souveraineté/légitimité. Il faudra beaucoup de pédagogie, à commencer par celle des faits, pour que se retrouvent les fondamentaux de toute politique de la France - de toute politique, pourrait-on dire, au sens où la politique entend corriger les effets toujours désastreux de la force, et pour commencer ce démon de toutes les cités, la violence.

Paul-Marie Coûteaux