Courte relation d'une supercherie
La Nef, Juillet 2007
Au lendemain de l'adoption en sommet des grandes lignes d'un nouveau traité
européen, le 23 juin, un titre du Monde (24 et 25 juin) avouait l'inavouable
: " Les symboles disparaissent, le fond reste ". Nous sommes bien
en face d'une Constitution-bis ; Quelques jours après la fin du cycle
électoral privant les Français de toute expression nationale avant
des années, le sommet n'a d'autre but que de reprendre le texte rejeté
en 2005, en le remaquillant pour éviter un nouveau référendum.
Ne nous laissons pas abuser par les malicieuses déclarations des partisans
les plus acharnés de la supranationalité qui font mine de regretter
la Constitution, ni par une presse qui, largement dupe du maquillage, parle
à tue tête de victoire diplomatique de M. Sarkozy, comme si la
France qui a dit Non sortait victorieuse de l'épreuve : en réalité
les nonistes sont refaits, ce que montre toute étude précise dudit
" compromis " et de ses cinq points- clefs :
1-Personnalité juridique accordée à l'Union : c'était le point cardinal glissé dans le texte Giscard, celui qui permettait de parler de Constitution, puisqu'il crée un nouvel Etat, qui peut désormais être reconnu comme tel sur la scène internationale; il est repris tout aussi discrètement, mais tel quel, dans le traité dit " modificatif ".
2-Présidence stable de l'Union : si ce traité était ratifié, l'Union se trouverait aussitôt placée sous l'autorité d'un Président, réputé " stable " en raison d'un mandat allongé (de six mois à 2 ans et demi, et vraisemblablement porté ensuite à 5 ans comme le mandat parlementaire européen. Surtout, ce Président est désormais indépendant de tout Etat -alors qu'il était auparavant un chef de gouvernement en exercice ; il sera donc doté dune autorité propre, ainsi que d'un secrétariat, puis d'un cabinet, etc.. gageons que cet instrument supranational d'autant plus efficace qu'il sera incarné
3- Haut Représentant pour la politique étrangère : comme l'a avoué imprudemment Nicolas Sarkozy lors de son allocution télévisée du 20 juin, c'est un " ministre des relations extérieures sans le nom " (pour ne pas choquer les Anglais) ; mais, à l'instar du texte Giscard, il sera vice-président de la Commission, ce qui lui donnera un grand poids auprès des autres Commissaires, et sera doté d'un " service diplomatique " -en clair d'ambassades, les quelque 120 actuels bureaux de l'Union dans les capitales étrangères étant débaptisées et étoffés, leurs agents bénéficiant, (grâce à la personnalité juridique) d'immunités et privilèges diplomatiques. A terme, lorsque ce super-ministère aura pris son allure et son poids, les ministères nationaux seront marginalisés, ce que symbolise parfaitement la délocalisation du Quai d'Orsay annoncé par M. Kouchner. Quand à la référence à l'OTAN, elle peut disparaître puisque le nouveau texte renvoie explicitement au traité de Maestricht, dont le titre V fixait que " Les Etats veillent à la conformité de leurs politiques nationales avec les positions communes " (art.J-2), et précisait que celles-ci devaient être compatibles avec " les cadres de l'OTAN ". A la politique étrangère commune, il manquait un instrument : le voici.
4- Décisions à la majorité qualifiée. Quel que soit le mode d'adoption (système de Nice ou système appliqué partir de 2014), le nombre d'affaires qui échappent à l'unanimité, déjà important (ce sont toutes les affaires communautaires, la politique agricole, commerciale, douanière et, surtout, industrielle -dite " de concurrence ", où la commission est pleinement compétente- s'élargit à quarante nouveaux domaines, d'ordre économique (marché intérieur, énergie, recherche, politique sociale " partagée " avec les Etats) mais aussi d'ordre régalien (coopération judiciaire en matière pénale et coopération policière, porte ouverte à une " police fédérale ") en sorte que la compétence de l'Union concerne désormais presque tous les domaines de la décision et de la responsabilité politique -manquent encore la culture, l'éducation Schéma fédéral classique, d'autant que le compromis de Luxembourg qui permet à un Etat d'invoquer ses intérêts vitaux, et dont le candidat Sarkozy avait fait grand cas au cours de sa campagne, n'apparaît plus : une décision adoptée à la majorité qualifiée s'appliquera dans tous les cas, et même un Etat qui n'y est pas favorable devra le mettre en uvre, sus peine de sanctions.
5- Charte des droits fondamentaux. Elle s'applique désormais de droit (sauf pour la Grande-Bretagne, qui jouit d'une dérogation générale) ; non reprise in extenso, elle fait l'objet d'une référence, ce qui en droit revient au même -d'autant que le droit est ici interprété par la très supranationale Cour de Luxembourg. Ses dispositions justifient les critiques que nous avions développées en 2005 : comment admettre par exemple le droit pour tout citoyen de saisir la Cour européenne des Droits de l'Homme aux fins de condamner un Etat pour non respect de principes très généraux ? Tel celui de l'égalité, qui inspire déjà la reconnaissance de l'homoparentalité ou du mariage homosexuel, ou celui de la liberté religieuse contre un Etat appliquant une législation laïque -loi sur le voile à l'école par exemple, mais les cas sont multiples.
Il n'est bien entendu pas question d'accepter un tel traité ; contrairement à ce que prétend une propagande fort bien orchestrée, les concessions aux souverainistes n'en sont pas. Certes, ne figurent plus les symboles de l'Union, drapeau, hymne et devise ; mais ils ont déjà été adoptés en Conseil et continueront à sévir sans qu'il ait été besoin de les rappeler. Il en va ainsi de l'ancien art. 6 du texte Giscard posant la supériorité de la norme européenne sur la loi nationale. Si celle-ci ne figure plus dans le traité, il y est cependant renvoyé explicitement dans une déclaration additionnelle, qui elle-même rappelle la jurisprudence de la Cour de Justice européenne, ce qui revient au même. D'ores et déjà, outre les juges de Luxembourg, toutes les juridictions françaises adoptent depuis des lunes les normes européennes, écartant lois nationales, principes et dispositions constitutionnelles chaque fois qu'ils entrent en contradiction avec la loi européenne. De même, c'est une escroquerie intellectuelle de prétendre, comme le fait M. Sarkozy, que le principe de " concurrence libre et non faussée " a disparu du traité, puisque celui-ci renvoie à un protocole additionnel qui le proclame, et le présente même comme un " instrument politique majeur " au service des objectifs du nouveau traité -la gauche semble n'y voir que du feu. Habiletés qui sont autant d'escroqueries morales, la pire étant de nommer traité simplifié un texte qui crée juridiquement un Etat et lui attribue de nombreuses compétences : il s'agit bien d'une Constitution, moins ronflante que le texte Giscard, mais d'autant plus habile.
Il y a deux ans, les supranationaux étaient décontenancés
par le double non français et hollandais ; nous savions qu'ils chercheraient
une parade. Elle fut simple et terrible : le problème essentiel venant
de la France, c'est elle et ses Français qu'il fallait circonvenir ;
pour les oligarchies européennes, il aura suffit d'attendre l'élection
présidentielle et de trouver un homme assez rusé pour s'imposer
(avec leur aide, abondamment fournie par le système médiatique)
et capable, une fois doté d'une fraîche légitimité
d'annihiler en leur nom le non des Français : la supercherie a parfaitement
fonctionné. Restait à faire quelques concessions aux récalcitrants
: un plus long délai pour la consultation des parlements nationaux, à
la demande des Pays-Bas (et de partis danois) ; la prolongation pendant dix
ans d'un système de pondération des voix qui avantage beaucoup
une Pologne qui, elle, s'est bien battue -essuyant des quolibets innombrables
: on moqua une phrase de son Président rappelant que, sans l'agression
allemande de 1939, la Pologne aurait aujourd'hui quelque vingt millions d'habitants
supplémentaires : un pays qui en détruit un autre peut-il, soixante
ans plus tard, arguer de sa faiblesse pour le faire taire ? Il est vrai que
l'habitude est désormais prise de tourner en dérision tout pays
qui prétendra s'affirmer...
Il y a quelque chose d'insupportable dans l'actuelle fanfaronnade de M. Sarkozy assurant que " en un mois et demi, il s'est passé plus de choses qu'en deux ans ", ce qui est vrai : il s'est passé ceci que la France a été trahie par un ensorceleur qu'elle a pour son malheur placé à sa tête et qui peut désormais parler en son nom. Ceux qui, en votant pour M. Sarkozy ont permis cette supercherie portent une lourde responsabilité devant notre histoire.
Paul-Marie Coûteaux