Le Gouverneur Sarkozy
La Nef, Octobre 2007


Train Paris-Châtellerault, 14 septembre 2007 - Radieux soleil sur les paysages de Touraine qui défilent à grande vitesse, agréablement traversés par un train silencieux et tranquille. Humeur par là excellente, d'autant que Le Figaro d'aujourd'hui confirme de tant de façons ce que je prévoyais que, pour une fois, sa lecture me met en joie. Le mieux est le nouveau coup de M. Sarkozy, que j'annonçais avant-hier sur Courtoisie, grâce des indiscrétions : l'Élysée s'apprête à utiliser la prochaine réforme constitutionnelle pour supprimer l'article 88-5 faisant obligation au chef de l'État de soumettre à référendum tout futur élargissement de l'Union européenne.

Adorable Jouyet (secrétaire d'État chargé des Affaires européennes) ! Il ne l'envoie pas dire : l'obligation de référendum " risquerait de bloquer, le moment venu, le processus d'adhésion, alors même que toutes les conditions seraient par ailleurs réunies ". Il faut donc comprendre que la France ne peut risquer de désapprouver une adhésion validée par la majorité des autres membres, ce qui est déjà fait. Et le brave Jouyet d'expliquer ainsi la suppression de la voie référendaire : " elle ne connaît aucun équivalent dans d'autres États membres ". Pardi ! Alignement complet.

Le rejet du référendum

Le plus beau est que M. Jouyet ajoute benoîtement que l'initiative de Jacques Chirac, lequel fit changer la Constitution nationale, voici deux ans, pour inclure cette précaution, était à son avis " ni faite, ni à faire ". Joli toupet ! Il reste que la manœuvre réussit à merveille pour calmer les oppositions populaires à l'ouverture des négociations turques, le 3 octobre 2005 : on annonce qu'un référendum sera organisé le moment venu ; pour faire bonne mesure, on modifie la Constitution. Les esprits étant ainsi apaisés, les négociations s'ouvrent donc. Ceci fait, on supprime la précaution constitutionnelle et le tour est joué ! Passez muscade !

Et ce n'est pas tout. Ledit Jouyet ajoute que cette suppression ne fait que reprendre la sortie du candidat Sarkozy contre la formule même du référendum, quel qu'en soit le sujet. Pour qu'il n'y ait aucune ombre nulle part, Jouyet précise que la voie parlementaire fera aussi bien l'affaire. Preuve supplémentaire que nos gouvernements ont parfaitement intégré cette donnée essentielle de notre actuelle démocratie : les élus sont censés représenter le peuple même quand ils sont d'un avis contraire au sien, et sur des points essentiels. Dire que la voie parlementaire fera aussi bien l'affaire, c'est admettre comme allant de soi que le Parlement peut parfaitement dire Oui là où le peuple aurait dit Non. En somme, nous sortons gentiment de la démocratie, comme je l'annonce depuis des années. Soleil décidément radieux ; comme tout est clair !

Pour que ma joie demeure, Le Figaro annonce dans un autre article que Gordon Brown " est appelé à consulter les Anglais sur l'Europe ". Mais Gordon Brown est confronté désormais à la demande presque unanime d'un référendum, formulée à la fois par le parti conservateur, par le parti UKIP (souverainistes de l'United Kingdom Independance Party, qui obtint 18 % lors des dernières élections européennes), par la Confédération du Trade Union Congres regroupant tous les syndicats britanniques, ainsi que par une notable partie du Labour où l'on se souvient de la promesse faite par Tony Blair d'organiser un référendum dans toutes les hypothèses - à quoi s'ajoute ce fait énorme que 82 % de la population britannique le réclame aussi, selon tous les sondages.

Et ce n'est pas tout. Le même numéro du Figaro, décidément à mettre sous cadre, relate une " visite éclair de Nicolas Sarkozy " à Budapest : l'auteur de l'article, même pas signé (!), insiste sur le fait que " l'entourage " du Président de la République a demandé à ses interlocuteurs de " ne pas lui parler de ses racines hongroises. Cela pourrait l'indisposer " (sic !). Et d'ajouter que notre pauvre hère " ne veut pas rencontrer son passé " (re-sic !), précaution qui laisse ses hôtes " un peu déçus ". A l'Élysée, on fait valoir, toujours selon l'anonyme article, que si la tournée en Europe de l'Est du Président de la République commence par la Hongrie, ce n'est peut-être qu'un hasard. Un diplomate hongrois rappelle cette anecdote épouvantable : " lorsque M. Sarkozy, alors ministre de l'Économie et des Finances, était venu en visite à Budapest le 1er novembre 2004, le gouvernement hongrois s'était donné la peine de constituer à son intention un épais dossier contenant plusieurs siècles d'archives sur la famille Sarkozy ; comble de délicatesse, il l'avait même fait traduire en français, ajoutant au cadeau un magnifique arbre généalogique tout spécialement confectionné à son intention ". Et le diplomate hongrois d'ajouter amèrement : " C'est incroyable, on a retrouvé le cadeau intact dans sa chambre d'hôtel après son départ ". Et ce n'est pas tout, il n'est même pas prévu au programme une rencontre avec sa tante, la sœur de son propre père. Fait-on plus inhumain ? " Il veut faire 18 000 choses ", écrit un journaliste hongrois, toujours rapporté par Le Figaro. " Résultat : il va tout survoler et on ne va rien en retenir ".

Alignement complet sur Washington

Vingt heures - Arrivé à Mirebeau, j'écoute les informations sur le poste de la cuisine : éloquente journée indeed ! Pour que la mesure soit parfaite, M. Sarkozy a profité de son escale hongroise (sept heures au total !), pour désavouer Jacques Chirac, qui, en 2004, avait reproché aux nouveaux membres d'avoir appuyé l'invasion de l'Irak par les États-Unis, perdant ainsi, avait-il lâché en plein Conseil européen, " une belle occasion de se taire " ; reprenant le mot, M. Sarkozy glose aujourd'hui sur l'apport des petits pays, que " nul n'a le droit de faire taire " : ce qui se nomme au fouteball un tacle, si j'ai bien compris… Décidément, les fleurteries estivales de M. Sarkozy avec M. Bush, engagées en juillet et répétées en août, auront rapidement porté leurs fruits : sur l'Irak, sur l'Europe et sur l'entrée de la Turquie, la nouvelle politique étrangère française est une parfaite rupture : alignement complet sur Washington, en dépit de ce que pensent les Français. Mais, si infidèle qu'il est à la mémoire du pays d'origine de son père, comment le sémillant Gouverneur ne le serait-il pas aussi à la politique traditionnelle du pays dont il préside ce qu'il reste de République ? À quoi se rattacher sinon à la puissance impériale, quand on est à ce point coupé de ses origines - coupé de toute fidélité, et de soi-même ?

Paul-Marie Coûteaux