L’hommage de Paul-Marie Coûteaux
Le premier des souverainistes
(La Une, juillet 2002)
Michel
Jobert est mort le 25 mai, dans son bureau du quai Blériot, peu après
avoir achevé une chronique du Midi libre. Ecrivain parti en écrivant,
solitaire, mort seul, anticonformiste disparu sans avoir succombé aux
plis les plus repassés de l’esprit du temps, il aura jusqu’au
bout personnifié la prédiction de Wilde. « Tout ce qui vous
arrive vous ressemble. » Son inflexible fidélité à lui-même, comme on
n’en peut plus avoir dans la politique aujourd’hui, explique-t-elle le
rayonnement qu’eut ce petit homme, si décidé qu’il paraissait
invulnérable ? Peut-être ; mais il y eut autre chose.
Cet «
autre chose » ne ressort pas seulement de ses livres. Les phrases
ciselées, et drues, de ses Mémoires, romans ou chroniques, nt rencontré
de larges succès, pas au point de lui ouvrir les portes de l’Académie à
laquelle il songeait en secret, ni cette magistrature de plume à
laquelle il aurait pu prétendre si n’étaient pas autorisés à penser
cela seuls qui pensent comme tout le monde. Sa carrière politique ? Il
resta longtemps dans l’ombre de Pompidou, avant une course
ministérielle fort brève : un an ou deux, Mitterrandregnante, au
Commerce extérieur cette seconde expérience fut d’ailleurs malheureuse,
comme peut en témoigner l’auteur de ces lignes, qui fut alors le
benjamin de son cabinet et, dix ans durant, de la petite équipée qui
anima le Mouvement des démocrates, tentative de renouvellement du
gaullisme qui ne modifia pas, c’est le moins que l’on puisse dire, les
lignes de la politique française. Non, l’éclat que connut cet homme, En
France et dans pays francophones de Méditerranée ou d’Afrique, tint
souvent à un geste, lancé à la face de l’Amérique en cette « année
Jobert » dont le Quai d’Orsay cultive encore le souvenir.
Qui ne
se souvient de la crise atlantique de l’hiver 1973-1974 ? Depuis des
mois, celui qu’une presse narquoise nommait Rikkissinger « baladait »,
selon le mot dont il usait lui-même, son ennemi Henry Kissinger
et cette « Charte de l’Atlantique » qui n’attendait plus que
l’acquiescement de la France. Survint en octobre la guerre du Kippour,
puis la crise pétrolière – Washington tentant d’opposer à l’Opep un
club de pays consommateurs, où s’engouffra toute l’Europe à la seule
exception de la France (« Bonjour les traîtres » lança le Français à
ses collègues alignés).
Une France solitaire, mais libre et décidée
A
ce qui préfigurait déjà le « choc des civilisations », Paris préféra
des accords pétroliers, bilatéraux, notamment avec l’Irak et la Libye,
relançant une politique active en Méditerranée où Pompidou jeta ses
ultimes forces et qui, assortie du programme nucléaire civil, assura
son indépendance énergétique. En donnant une chance au monde
multipolaire, la France infléchissait pour la dernière fois le cours de
l’Histoire, avec un succès dont il ne dépendit que des successeurs
qu’il ne soit pas éphémère. Et c’est bien cet épisode, où, le temps
d’un météore, cet homme incarna à merveille une certaine France,
petite, solitaire mais libre et décidée, toute à son image, qui lui
valut son prestige. Se fut-il, surmontant sons scepticisme, et un
dilettantisme hérité de sa terre du Maroc, porté candidat aux
présidentielles de 1974 ou 1981, que bien des choses eussent peut-être
été chantées…
Reste la trace de 1973 : Tandis que la génération
de la Résistance jetait ses derniers feux, la France refusait
l’alignement atlantique. Jobert eut ensuite trente années pour
constater que les instruments de la souveraineté quittaient nos rives
l’un après l’autre : paix et guerre se décident à Washington, partant
la politique étrangère et la défense ; quant aux lois, Bruxelles se
charge des trois quarts, en attendant mieux. Devant la dérive d’un Etat
qui n’est plus souverain parce qu’il ne dispose plus des instruments
minimaux de la décision, et qu’ne somme « le pouvoir n’a plus le
pouvoir », secret le mieux gardé de l’époque, Michel Jobert, dernier
des Mohicans ou premier des 44 souverainistes « se voulait 44
ailleurs ». Il l’est plus encore depuis quelques jours – c'est-à-dire
partout, dans nos cœurs…