Promenades et préambules
La Une, 18 mai 2001
Cette semaine dite de Strasbourg fut le théâtre dune petite scène parlementaire qui dit tout du Parlement européen. Mercredi après-midi, mes collègues de lintergroupe SOS Démocratie qui regroupe les députés eurosceptiques, décident de faire un coup à propos dun rapport aux termes duquel les partis européens (comprendre : les trois gros partis de lassemblée, socialistes, libéraux et démo-chrétiens) sattribueraient eux-mêmes des crédits au motif quils ont une dimension européenne. En somme une tombola au profit des organisateurs de tombola comme le dit W. Abitbol.
Tandis que le rapport dit Schleicher du nom de son rapporteur, députée allemande de la CDU, est discuté dans une salle quasi-vide (une vingtaine de députés en séance), nous arrivons en force (37), et, invoquant larticle 138 du règlement qui dispose que le Parlement ne peut intervenir en dehors des cadres fixés par les traités, nous imposons le renvoi dudit texte au motif que nul traité ne prévoit lexistence de partis politiques européens : ces derniers ne sauraient donc avoir la capacité juridique de recevoir un quelconque financement communautaire. Le droit étant manifestement pour nous, le Président de séance tergiverse longuement, espérant que les rares députés des grands groupes en séance parviendraient, en téléphonant frénétiquement aux collègues dispersés (spectacle dailleurs comique), à les faire revenir en assez grand nombre pour renverser la majorité de lheure Les minutes passent, nous exigeons bruyamment le vote, que nous emportons finalement de quelques voix.
Or voici que le lendemain, dès louverture de la séance à 10 heures devant un hémicycle bondé (les grands groupes ont chapitré leurs troupes), N. Fontaine ne trouve rien de mieux que de proposer un nouveau vote sur le même sujet. A nos véhémentes protestations elle oppose une parade : proposer à lassemblée de trancher de trancher, en somme, pour ne pas appliquer son propre règlement ! Bien entendu elle obtient sans peine et dans la foulée la réinscription du rapport Schleicher puis son vote, avec les crédits correspondants. Le tour est joué.
Dans le charivari qui suit, la dame Fontaine refuse de donner la parole à ceux qui sindignent de fait, un député ne peut prendre la parole en plénière que sil est préalablement inscrit, au moins deux jours plus tôt, ou sil invoque dans des cas graves la procédure dite du rappel au règlement. Comme la première voie est impossible, je cherche donc un motif de rappel au règlement, me jurant in petto de ne pas laisser passer laffaire sans mot dire. Jen trouve un, si énorme que nul ny a songé : mettre en cause le manquement au devoir dimpartialité de la Présidente. Mon micro enfin ouvert, je parviens à le développer et à laccuser de forfaiture, accusation qui la pique dautant que je conclus que la démocratie étant impossible dans une assemblée qui sassoit sur son propre règlement, jen ferais la démonstration par voie de presse. Mais depuis lors hélas je nai trouvé nul journal qui se fasse lécho de lincident En somme, remuant des eaux peu claires, dame Fontaine a gagné la partie, et les grands groupes avec elle.
A noter deux défections importantes dans le camp eurosceptique : dune part les deux chevènementistes intégrés au groupe socialiste. Mais ce nest point une surprise puisquils sont allés jusquà approuver le traité de Nice. Dautre part les deux députés RPF restés dans le groupe Pasqua, et M. Pasqua lui-même, ont approuvé le rapport Schleicher pour la raison simple que le RPF sest associé au Fianna Fail irlandais et à lAlliance Nationale italienne pour créer également un parti européen pour lequel ils escomptent une part de la manne. Est-il convenable pour un mouvement qui sest dit dans le passé souverainiste démerger au budget de lUnion européenne ? Et comment sallier à ce Fianna Fail qui fait approuver le traité de Nice en Irlande par un référendum dont le résultat est dailleurs, à ce que je pressens, beaucoup moins garanti quon ne le croit.
Une consolation cependant : cette fronde fut menée majoritairement par des Français. Le sous-groupe des Chasseurs, celui des Souverainistes (F. Kuntz, W. Abitbol et moi-même), les Villiéristes et les élus du Front National, soit 20 députés au total qui constituent bel et bien le fer de lance de lopposition souverainiste en Europe.
28 mai 2001
Le plus consternant dans laffaire Loft Story, outre lincroyable immaturité de ces jeunes quon prendrait pour des nourrissons sagitant dans un bocal à bébés au milieu des pleurnicheries, des nounours et des biberons, nest-ce pas surtout la misérable pauvreté de leur langue ? Lévidence saute aux yeux et à la gorge : à 25 ans en France, on ne possède de la langue que des balbutiements ; on ânonne. La jeunesse française ignorant sa langue, elle na plus recours quà une sorte de sociolecte tribal de quelques dizaines de mots et lon se croit revenu aux borborigmes. I mprends la tête indique le déplaisir dans toutes ses nuances ; Yapasfoto a valeur dinsistance ; un choix existe pour exprimer la satisfaction entre cest cool, super et denfer, mais on ne saisit que de très loin les nuances de sens quils pourraient daventure distinguer Lensemble fait penser à un zoo où les cris seraient compris des seuls pensionnaires. On attend quils avalent des cacahuètes et quils montent aux arbres.
2 juin 2001
Tout file, que faire ? Seuls me consolent encore mes grands arbres, et lélégance du parc enfin dégagé des rejets, des branchages et des ronces qui lencombraient depuis des années, les précédents propriétaires ayant négligé de lentretenir autre signe de labandon général. Du coup se découvre des essences et des perspectives insoupçonnées, dune harmonie si profonde (il fut planté au siècle dernier, à lheure où la civilisation gardait encore assez de sève pour quon ait à coeur de tailler son parc, ses arbres et ses mots) que jen viens à sourire de mes colères et je crois bien sentir pousser quelques tendres roseaux dindifférence, que je laisse bercer au petit vent venu de la majestueuse Loire.
Je songe au Malraux Chênes quon abat, à ce que lui dit de Gaulle dans le crépuscule : si je pouvais revoir une jeunesse française. Sans doute la reverra-t-il un jour, si quelques épreuves salutaires redressent les caractères. Mais, pour lheure, la France ayant à peu près disparue et la civilisation française disparaissant corrélativement avec elle, cela de toute nécessité, quel peut être le mode dacculturation des nouveaux venus au monde, ceux que lon appelle les jeunes, sinon le minimum que requiert la Marchandise ? A croire quon ne leur apprend à lire et à écrire que par habitude, ou pour taper sur Internet Mais en quoi ce minimum-là nous distinguera un jour des espèces animales ? Que la marchandisation générale du monde et des hommes, des corps et des esprits, nous ramène à une sorte dâge pré-langagier, voilà bien le problème du jour.
Je ne peux mempêcher de penser quil ny eût point de civilisation romane sans le coup darrêt que Clovis, et les siens après lui, mirent aux invasions barbares venues du Rhin ; quil ny eût point de Renaissance sans la grande oeuvre de Louis XI, ni même sans la politique italienne, certes gourmande mais point dépourvue de bon goût de Charles VIII ; ni quil ny eût dAcadémie française sans la restauration de la paix par Henri IV, lélan vers la prospérité de Sully, lorganisation rationnelle de la France par Richelieu ; pas davantage que nous naurions connu le bel âge classique sans Mazarin et Louis XIV. Ainsi de suite, cest toute lhistoire de France, celle dune civilisation qui suit pas à pas sa construction politique. Que la Souveraineté, de la Nation vis-à-vis de lextérieur, et de lEtat à lintérieur, soit la condition de la civilisation, et en quelque sorte en fournisse lhumus, je nen démordrai jamais, et lengrenage de la logique inverse, qui voit aujourdhui, sous nos yeux, lesprit de civilisation, et notre langue même dégringoler à mesure que sétiole la souveraineté, et avec elle toute politique, ne fait que chaque jour conforter ce raisonnement, simple, qui est sans doute le socle le plus solide sur quoi fonder ce que jai appelé voici dix ans bientôt, bien seul alors, le souverainisme mais, si jai réussi à faire passer le mot en France, il meut fallu, pour le faire comprendre correctement, écrire bien davantage ce qui dailleurs me reste à faire
6 juin 2001 :
Rentré au Fournay ce soir sur un coup de tête, envoyant balader mes rendez-vous à Paris et, aussi, le voyage que je devais faire demain à Bruxelles confessons-le, je ne vois plus très bien en quoi jy puis servir mon pays Jenvoie aussi balader les rendez-vous du week-end, à Versailles pour la réunion du RPF, à Marseille pour celle du MDC. Lidée de saisir les chants des oiseaux, si clairs en ces premières belles soirées de lannée, de retrouver le parc et dy passer ce soir quelques heures fut plus forte que tout. Il y avait aussi la déception du déjeuner, tout à lheure à la table de J-P. Chevènement, chez lui, ce qui fut certes un grand honneur, mais qui ne permit jamais de faire décoller la conversation ni de tracer quelque perspective précise, bienvenues pourtant aux approches de sa de plus en plus probable candidature aux présidentielles mais le voulait-il seulement ? Jai décliné son invitation réitérée à me rendre samedi à Marseille pour le Congrès du MDC quy dirai-je de plus que je nai dit lan dernier lors de son université dété de Grasse, et qui neut pas dautre effet que de curiosité ? Laissons Chevènement à ses hésitations politiciennes : sil veut rassembler la gauche, il na pas besoin de moi. Sil sagit de rassembler la France, cest autre chose, mais quil le dise ! Pour lheure, mieux vaut décidément se replier dans mes bois
Dailleurs, je mavise que, en moins de trois semaines, jai trop chargé mon carnet de bal, ayant déjeuné ou dîné avec plusieurs candidats aux présidentielles, ce dont je ne sais ce que je puis ici relater. Il y aurait pourtant beaucoup à dire de mon long dîner en tête à tête avec Jean-Marie Le Pen, le 14 mai trois heures à table, dans le charmant restaurant de son hôtel près de Strasbourg sur les bords de lIll, qui furent au moins instructifs, mais le plus souvent passionnants, et même émouvants. De même, jaimerais pouvoir écrire par le menu les très favorables impressions que me laissa, le lendemain 15, un non moins long déjeuner avec François Bayrou (celui-ci non point en tête à tête, car nous fumes rejoints par Marielle de Sarnez et William Abitbol), personnage dont, au fil de nos déjeuners désormais réguliers, je découvre lauthentique épaisseur et le goût sincère des idées, une sorte de scrupule intellectuel quil gâche hélas par une croyance obstinée à lidée que la France est trop petite, quil la faut reconstruire à léchelle européenne, ce que dont tout dément la possibilité. De même faudrait-il décrire le déjeuner du surlendemain avec lexcellent J. de Boishue et lénigmatique Jérôme Monod, et aussi le déjeuner du lendemain, samedi 19 mai, dans lancien hôtel Chateaubriand inondé de soleil, à la table de Monseigneur le Prince Louis de Bourbon, dont il ma semblé que laccent espagnol, qui me déroutait lors de nos premières rencontres, sétait agréablement élimé, et dont jai tant apprécié, dans le fil de la conversation, quil me suive, si jose dire, sur le sujet de nos relations avec lempire américain. De même aimerais-je trouver, en racontant le déjeuner de la semaine suivante avec Philippe de Villiers au Récamier de quoi sont faites nos relations si spontanément amicales sans doute son tempérament, dune fraîcheur plus sincère, et plus naïve, que ne le peuvent soupçonner ceux qui ne le connaissent pas
Mais est-il possible décrire tout cela, ou du moins de le publier, tant lesprit public est aujourdhui enfermé dans ses vieux cloisonnements lesprit public et, hélas, aussi, celui de mes divers commensaux du mois ? A quoi bon si nul ne rassemble la France, étape indispensable pour qui veut larracher aux filets où la voici prise ? Qui le fera ? Pas moi, certes et mon aquoibonisme, ou ma négligence habituelle nest pas allée jusquà me retenir de demander au charmant correspondant de Nancy qui a cru bon de lancer sur le forum de mon site personnel un appel à la candidature de PMC aux présidentielle de bien vouloir cesser son entreprise, et de le dire lui-même à ceux qui lui ont étourdiment emboîté le pas. Tout est verrouillé, lavilissement de la France, et progressivement des Français, suit son cours silencieux, et je ne puis plus rien quécrire. Oui, il ne reste que les arbres, hélas !
Paul-Marie Coûteaux
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