La Une, octobre 2002
Le souverainisme prend son indépendance
Lundi 9 septembre 2002
Premier signe d'automne ; la brume est si épaisse ce matin, si sûre de son bon droit, qu'elle s'est partout installée dans le parc et que, poussant mes volets, je n'aperçois de ma fenêtre qu'une suite diffuse de cîmes jaunissantes et bleutées découpées dans le ciel. Sous les plus hautes branches que les perles de rosée font scintiller comme des étoiles, tout est noyé dans un vaste nuage. Délicieux automne ! Chaque jour, bien davantage que toute autre saison, il recompose les paysages alentours, de métamorphose en métamorphose, de surprise en surprise : allant au poulailler ramasser les ufs du jour, puis au potager de l'estragon et les dernières fraises blotties sous les feuilles, j'avance dans une sorte de féerie brumeuse où je ne me reconnais plus, comme un nageur enchanté par la mer. Parfum très spécial, après cela, du thé.
Chaque année, l'approche de l'automne, puis l'automne lui-même
est une fête ; elle pourrait être gâtée, cette fois
encore, par une succession d'échéances qui vont mettre à
l'épreuve les forces encore fragiles du jeune « souverainisme »
- si jeune qu'il vient juste de faire son entrée dans le dictionnaire.
Travaux de la Convention européenne en marche vers une constitution fédérale
annoncée pour les derniers mois de 2003 ; réforme des modes de
scrutin qui va interdire de facto tout autre parti que les deux mastodontes,
UMP d'un côté, parti socialiste de l'autre, sur le modèle
des démocraties du Nord ; réforme de la politique agricole commune
qui pourrait achever de ruiner la moitié de nos agriculteurs ; menaces
renouvelées sur la langue française, en France et dans les organisations
européennes ; nouveaux exploits du système impérial qui
accumule partout les démonstrations de force, le plus souvent, d'ailleurs,
contre les alliés de la France, après la Serbie l'Irak, et maintenant
la Côte d'Ivoire - mais pourquoi se génerait-il puisque personne,
ou presque, n'a le courage de penser l'Empire comme un système ?
Autre sujet : la France s'est dotée, comme bien d'autres pays, d'une
législation linguistique dont l'une des principales dispositions vise
à donner aux consommateurs une information dans leur langue, notamment
par la traduction obligatoire, sur les produits importés, des notices
et modes d'emploi. Or, cette disposition est jugée par Bruxelles contraire
au traité de Rome. A la question écrite que j'ai posée
en octobre 2000 à la suite de l'arrêt Geoffroy, il m'a été
répondu qu'il suffisait pour « informer le consommateur »,
de recourir à une « langue aisément compréhensible
», pudique habit désignant l'anglais. Devons-nous considérer
qu'il y a deux catégories de Français, ceux qui se meuvent dans
un univers anglophone et ceux qui n'ont même pas le droit de savoir de
quoi est fait le service ou le bien qu'ils achètent ?
Dimanche 15 septembre 2002
Dans le train, retour de Valence, où se tenait pendant deux jours la
première « université d'été » de l'Entente
Souverainiste. Contrairement à ce que j'avais souhaité, les inscriptions
étaient largement ouvertes, en sorte que nous fumes plus de quatre vingt,
auxquels se sont joints quelques passants.
A la vérité, j'avais peur qu'un trop grand nombre de voix discordantes
rompent l'unanimité de notre comité directeur sur la question
si épineuse de l'unité du monde occidental, thème qui pulvérise
toute logique nationale, mais auquel hélas bien des esprits légers
cèdent autour de nous, si puissante est en ce moment la propagande sur
le « choc des civilisations ». Or, ces voix, qui eurent longuement
la parole pour défendre, au nom du principe de souveraineté, celle
de la Maison Blanche, qui serait dans leur esprit ce chef d'orchestre de l'Occident
menacé par le monde entier, se sont révélées fort
minoritaire : une très large majorité reste fidèle à
la logique des nations (beaucoup rétorquant que les Etats-Unis comme
l'Islam les pulvérise également, et d'ailleurs de connivence).
La politique de la France va tout à l'inverse du choc des civilisations,
qui pourrait même tourner au « choc des races », que les Etats-Unis
tentent de mettre dans les têtes pour nous couper de toute influence au
sud, en Méditerranée et en Afrique. Sur ce point crucial, l'accord
se fait entre les sensibilités « ex-communistes » et les
monarchistes, l'arc-boutant du souveraînisme bien compris. Dans la résolution
finale sont approuvés, outre un programme d'action contre les menaces
qui pèsent sur la langue française, un appel à la constitution
d'un « comité pour l'exercice du droit de véto français
au conseil de sécurité ». Après tout, puisque le
Président de la République, qui me semble jouer assez finement
dans cette affaire est en passe de réussir, à force de paroles
belliqueuses, excessives sans doute, mais pleines de ruse (du moins veut-on
le croire), à amener Washington à soumettre la question irakienne
au Conseil de sécurité, il n'est plus absurde que la France rappelle
au monde, lequel n'attend que cela, qu'elle y dispose d'un droit de véto,
l'un des plus solides instruments de notre souveraineté. A moins que
la résolution française ne recueille la majorité des quinze
membres, hypothèse qui n'est pas absurde compte tenu des soutiens chinois
et russe. Une fois encore, la France montre l'exemple de la résistance
universelle à l'Empire. Mais Jacques Chirac aura-t-il le courage de tenir
bon ?
L'Entente souverainiste, elle, tient bon, et la réussite de notre Université,
assurée par une magnifique petite équipe me met en joie. Le souverainisme
fait son chemin.
Samedi 28 septembre 2002
Retour de Rabat après deux jours (d'un de ces voyages-éclair
qui paraissent longs tant le programme est chargé). J'ai été
reçu avec deux de mes collègues du Parlement européen,
l'un Espagnol, l'autre Italien, à un niveau qui témoigne non pas
de notre importance, mais de celle qu'accordent les autorités marocaines
aux relations avec ses « voisins du Nord », comme elles disent.Nous
avons été reçus, et longuement par le Premier Ministre,
le Président de l'Assemblée Nationale, le Ministre des Affaires
Etrangères, le Ministre de l'Intérieur, et les chefs des quatre
principaux partis parmi les 26 (pas moins !) concourant ce vendredi aux premières
élections que l'on peut dire pleinement libres au Maroc.
De cette série d'entretiens, dont le dernier avec le Ministre de l'Intérieur,
qui s'est prolongé au-delà de minuit je retiens deux choses.
Certes, les élections peuvent être dites « transparentes
» : chacune des formations a disposé d'un très long temps
à la télévision, chacune a sa presse, ses antennes locales,
des observateurs dans tous les bureaux de vote. Mais une question surgit par
ailleurs. Quelle est l'appétence réelle des Marocains pour le
bulletin de vote ? On a l'impression d'un processus démocratique voulu
d'en haut mais, par le fait, plaqué sur un peuple qui dans sa masse ne
le demande pas réellement. Le taux de participation, soit 52 %, témoigne
d'un scepticisme très argumenté sur l'incapacité des mécanismes
démocratiques à résoudre les problèmes du pays.
En témoigne ce dialogue que j'eus le soir de mon arrivée avec
un pharmacien de Rabat. Tandis que je lui demandai si sa boutique serait fermée
le lendemain pour élections, il me répond : « les élections
n'ont pas d'importance ; le problème du Maroc c'est le chômage
et l'eau. Il est si difficile de trouver de l'eau. » « La démocratie
vous aidera à trouver du travail et de l'eau », lui répondis-je
un peu mécaniquement et sans trop y croire moi-même. « Mais,
rétorqua-t-il, nous avions de l'eau quand on ne nous parlait pas de démocratie.»
Les Marocains, à la vérité, ne sont pas très sûrs
que la démocratie soit la condition absolue du développement.
Le peuple n'est d'ailleurs pas seul à se poser des questions sur ce grave
sujet. Il suffisait de voir avec quel plaisir nos hôtes m'entendaient
dire que le décollage industriel de la France avait précédé
et non suivi la démocratie. Mes collègues étaient moins
ravis, mais ce n'était pas à eux que je parlais. J'ai plusieurs
fois repris ce raisonnement pour me démarquer de la pause de donneur
de leçons que prennent si souvent les Européens lorsqu'ils enfourchent
la cause des droits de l'homme et de la démocratie, oubliant de grands
pans de leur histoires nationales.
Il reste que, avec un taux de participation de 52%, le Maroc s'inscrit dans ce qui tend à devenir la moyenne des pays démocratiques. Il y a deux ans, les Etats-Unis ne sont pas même parvenus à ce niveau - ni nous-mêmes aux européennes... En réalité, il se lit presque partout en ce début de XXIe siècle ce que l'on pourrait appeler une « fatigue de la démocratie ». Les peuples sont il est vrai, tant dépossédés d'eux-mêmes au bénéfice de féodalités hors d'atteinte, les médias d'abord, mais aussi les bureaucraties, les puissances économiques et financières transnationales sans parler de l'oligarchie impériale, qu'ils savent bien que la plupart des grandes questions leur échappe et échappe même à ceux qu'ils élisent. On s'apercevra peu à peu que la grande question dans le XXIe siècle dit « mondialisé », n'est pas la démocratie mais la souveraineté, ou plus exactement le couple souverainté-légitimité sans lequel la démocratie est impuissante.
Lundi 30 septembre 2002
Les premières indications sur le résultat des élections
au Maroc révèlent un net succès du parti de la Justice
et du Développement (PJD), seule formation islamiste à présenter
des candidats, et dont le programme parait fort modéré. Si modéré
que, lorsque vendredi après-midi nous avons rencontré ses chefs,
ils tinrent à nous dire, avant toute chose, qu'ils redoutaient eux-mêmes
un trop grand succès. Ils ont « peur de faire peur » selon
l'expression de l'un d'eux, au point qu'ils ont présenté de candidat
que dans 56 des 91 circonscriptions.
Aujourd'hui je me demande si leur succès n'a pas été plus
grand que les chiffres ne l'avancent, et cela avec leur plein accord. Au Maroc,
le débat n'est pas entre la droite et la gauche, et cela encore moins
qu'en France, ni même entre laïcs qui seraient démocrates
et islamistes qui ne le seraient pas, entre deux systèmes d'alliances,
l'alliance européenne, ou l'alliance américaine. Contrairement
à ce que l'on peut penser, les islamistes, modérés ou non,
sont uniformément favorables à l'option américaine. Ils
le disent d'ailleurs ouvertement, nos interlocuteurs du PJD s'étonnant
même lorsque nous sommes arrivés à leur siège, que
nous ayons demandé à les rencontrer : « C'est rare de la
part des Européens. Les Américains, eux, sont en général
beaucoup plus compréhensifs ». Regardant leur Président
je lui demandai alors s'il voulait dire que les islamistes entraient d'avantage
dans les vues de Washington que des capitales européennes. Hélas,
je ne parvins même pas à l'embarrasser, il répondit tout
bonnement oui, ajoutant qu'il avait confiance en la politique des Etats-Unis.
C'était vendre la mèche, une mèche découverte depuis
longtemps déjà, mais la connivence entre l'islamisme et les Etats-Unis,
cette « Islamérique » qu'Alexandre Del Valle a prouvé
depuis belle lurette dans son ouvrage remarquable « Une Alliance contre
l'Europe », constitue l'une des clés de compréhension de
la société internationale contemporaine.
Aussi longtemps que cette mèche sera cachée par un système
dit d'information qui présente l'islamisme comme une opposition à
Washington, il sera difficile de dessiner clairement la seule voie qui pourrait
permettre à l'Europe d'échapper à la tenaille dans laquelle
elle est prise, entre la Méditerranée au Sud et l'Amérique
à l'Ouest : jouer, partout au Maghreb, en Egypte, au Machrek, le parti
européen, et même ce que l'on pourrait appeler "le parti français"
qui y garde de solides bastions.
Cette politique plus offensive en Méditerranée, l'Europe n'y consent pas, ou du bout des lèvres. Pourquoi ? Parce qu'à l'évidence, il faudrait pour cela qu'elle change son architecture d'ensemble et qu'elle renonce à ce fédéralisme qui imbrique à ce point les politiques et les sociétés, que toute association plus poussée des pays méditerranéens est rendue ipso facto impossible. Si elle se « construisait » sur le mode confédéral c'est-à-dire si elle respectait les souverainetés des Etats et donc la singularité des civilisations nationales, elle pourrait tenter cette grande aventure méditerranéenne qui ferait de chacune de nos nations, et de la France en tête, des acteurs majeurs du monde au XXIe siècle. En revanche, si l'on persiste dans une conception étriquée d'une Europe supranationale qui prétend intégrer les politiques, les civilisations et les peuples en un seul super-Etat qui du coup la coupe de ses voisins les plus essentiels, alors le choc des civilisations pourrait bien la réduire au simple rôle de comparse apeuré, qui ne se trouve plus de secours que dans une alliance ou plutôt un accrochage en catastrophe à Washington. C'est bien ce que visent les Etats-Unis en poussant l'islamisme
Mardi 1er octobre 2002
Les Etats-Unis font bien les choses : tenant avec Wattara, ancien dirigeant du FMI qui est leur homme lige, une sorte de casus-belli, voici que leurs affidés, des Ivoiriens du Nord (islamique) cités par la perspective d'une partition et fort bien armés, s'emparent d'une partie du pays. Bien entendu, les médias se gardent de dévoiler les ficelles, que tout le monde connait, et ne traitent la question que sous l'angle humanitaire.
Paul Marie Coûteaux