La Une, novembre 2002
Impression d'un pays qui dort obstinément
Lundi, 14 octobre
Cette dernière fin de semaine, j'étais à Menton pour un colloque sur l'avenir de la République, qui réunissait, à l'invitation du député maire, l'excellent Jean Claude Guibal, quelques intellectuels de Paris. Il y avait là Monique Canto-Sperber, Alain-Gérard Slama, Michel Winock, Maurice Agulhon (une fois de plus j'étais seul à représenter "la droite"). Au cours d'un long débat de près de quatre heures devant un public de 400 personnes environ, je fus à plusieurs reprises frappé par l'extraordinaire pessimisme des intervenants qui, tous bons républicains, et pour certains plutôt de gauche, admettent que la République est en train de s'effacer et commencent à parler de "rebarbarisation" de la société. Plus frappant encore, c'est l'effacement de la souveraineté que ces éminences en viennent enfin à incriminer - cet effacement que les souverainistes ont depuis belle lurette, eux, diagnostiqué comme le grand mal qui rongeait non seulement la Res Publica mais aussi la démocratie elle-même : serions nous en train de faire école sur la rive gauche ?
Il y a quelque chose de ravigotant dans ce pessimisme. Rien n'est plus désarmant en effet que l'admiration béate de tout ce qui arrive, cet étrange pli de l'esprit consistant à trouver nécessairement bon tout ce qui est neuf, typique chez des "maîtres censeurs" qui tiennent le haut du pavé à Paris. Juge-t-on que le système éducatif est en grave crise dès lors que, malgré des effectifs en diminution et un budget trois fois plus important qu'en 1960, plus du quart des élèves qui entrent en sixième sont illettrés, comme le ministre l'a reconnu avec courage voici quelques jours en présentant le budget de l'éducation nationale ? Ces beaux messieurs vous rétorquaient jusqu'à présent que vous cédez au catastrophisme ou, pire, à la nostalgie passéiste. Parle-t-on de décadence au sujet de la brutale recrudescence de l'insécurité et de l'incivilité générale ? On est sûr d'être regardé comme une sorte de surgeon d'extrême droite. Juge-t-on que tout "progrès" ainsi entendu n'est pas nécessairement bénéfique et l'on est aussitôt frappé d'interdit pour cause de réactionite aiguë - j'en sais quelque chose ! Que des intellectuels qui ont pignon sur rue, comme Michel Winock, en viennent à dire que les évolutions d'aujourd'hui détruisent tous les piliers d'une République et commencent à s'interroger sur les responsabilités que porte l'actuelle conception de la "construction européenne", voilà qui est encourageant. Quant au public de Menton, il bruissait de questions. Il suffit, après tout, de dire la vérité pour captiver un auditoire.
Mardi 15 octobre
Brouillard épais, si épais, même, que, du pont de Fourchambault, on n'aperçoit plus la Loire, emmitouflée sous des nappes de brume qu'un lointain petit soleil fait jaunir par endroits. On découvre alors quelques fantomatiques bancs de sable flottant dans l'air humide comme des nuages. La route se fait alors plus longue, et nous ne sommes point en avance en arrivant à la gare de Nevers. Or, à la gare de Nevers, c'est tout un monde pour trouver une place de parquine : dès le lundi soir, elles sont toutes prise par les nombreux ruraux qui passent à Paris l'essentiel de la semaine. La question se posait déjà à notre arrivée, il y a trois ans, mais elle empire d'année en année : la municipalité de Nevers s'en soucierait-elle ? Ne songerait-elle pas, par hasard, à aménager certain terrain voisin alloué aux autobus, dont ceux-ci n'utilisent pas le dixième ? Nenni, puisque les transhumants viennent pour la plupart des communes environnantes, en particulier du Cher, qui est un tout autre pays - et qui ne fournit aucun électeur à Nevers... Ce qui concerne une ville voisine, à plus forte raison le département ou la région d'à côté n'a pas grand intérêt à l'heure de la décentralisation - laquelle est tout ce que l'on veut sauf l'aménagement rationnel du territoire... De surcroît, ces quidams qui vont à Paris plusieurs jours, qui sont sans doute parmi les éléments les plus dynamiques de la région, n'intéressent guère la très socialiste municipalité de Nevers...
Les difficultés du stationnement obligent ainsi à partir plus tôt en sorte que, lorsque par hasard une place se trouve, on est en avance. Aurait-on alors quelques minutes pour prendre un café au buffet de la gare ? On commence par en perdre plusieurs à tenter de capter l'attention du serveur. Manifestons-nous quelque impatience ? Le serveur finit par faire savoir, l'air placide, qu'on n'est pas pressé, attendu "qu'il ne prend pas le train" (sic), bonne blague qui doit avoir quelque carrière dans tous les buffets de la gare. Or, ce train que ne prend pas son éminence M. le serveur, on a d'autant moins de chance de le manquer qu'il est presque toujours en retard, en sorte que la correspondance pour Bruxelles se révèle périodiquement acrobatique - à quoi, bien entendu, les préposés de la SNCF affirment hautement qu'ils ne peuvent rien.
Et tout ainsi : impression d'un pays qui dort obstinément, tapi sous ses brumes, drapé dans une sorte de mauvaise volonté générale et complice qui ne poursuit plus qu'un but : que la France ne marche pas. Mauvaise volonté opiniâtre et affichée, qui doit être la seule façon de montrer son mépris au Gouvernement, et plus largement aux "officiels". Ah, le délice que l'on éprouve à dire aujourd'hui, comme je l'ai entendu récemment dans la bouche d'un contrôleur de la SNCF impuissant à faire taire le poste de radio d'un "rasta" démonstratif : "vous savez, monsieur, ce pays est foutu" ! Voilà le bonbon acidulé que suçote aujourd'hui toute la France d'en bas, de très bas...
Strasbourg, mardi 22 octobre
Il se vote au Parlement européen des textes vraiment extraordinaires. Tel, un certain rapport Lambert que nous avons adopté ce matin, par lequel le Parlement européen a entendu élargir les critères ouvrant droit au statut de réfugié. Elargir est encore un faible mot : en réalité, c'est à des dizaines de millions de personnes et peut-être plus de par le monde que ce rapport, s'il est suivi d'effets, fait miroiter un accès facile au droit d'asile en Europe. De propos délibérés d'ailleurs, puisque l'auteur de la proposition, le vert Jean Lambert, explique sans plus de détours que l'Europe manque d'immigrés ! C'est ainsi que pourra être regardée comme réfugiée, aux yeux du Parlement européen, toute personne provenant de pays où l'état de droit n'est pas assuré (on peut le dire de la plupart des pays de la planète), et toute personne capable d'invoquer une discrimination en raison de son "identité sexuelle" - ce qui ouvre la porte ainsi à toute personne homosexuelle, réputée réprimée, ou à toute femme victime d'excision. Mieux encore, ou pire : le Parlement européen outrepasse les souhaits de la Commission en étendant le statut de réfugié, outre à la proche famille du demandeur, "au partenaire stable", même hors mariage, même de même sexe, ainsi qu'aux enfants du partenaire. On pourra ainsi immigrer par famille entière, ou par "fratrie", ce mot pouvant être pris au sens le plus large qui soit. J'ai voté contre avec 240 autres députés, mais il s'est trouvé 278 voix pour l'approuver !
Or ce ne sont pas là rapports adoptés en l'air : ce texte servira de base juridique à la définition du statut de réfugié lorsque la Commission sera, dans à peine plus d'un an (à partir du 31 décembre 2003) seule compétente en matière d'immigration. A quoi sert-il que Nicolas Sarkozy annonce qu'il se voudra plus sévère, et même prépare des projets de loi pour modifier, par exemple, le droit maritime afin de rendre plus difficile l'entrée des étrangers en France ? Dans quelques mois ce n'est plus M. Sarkozy ni même le gouvernement français, ni même la loi française, aussi renforcée soit-elle, qui s'appliquera, mais le droit européen. Ainsi en a décidé en 1997 le traité d'Amsterdam.
Or on voit bien ce qui inspire le Parlement européen : la volonté délibérée d'ouvrir les frontières et d'encourager l'immigration, que finalement les élites européennes souhaitent. La droite libérale parce qu'elle fournit une main d'oeuvre à bon marché qui détend le marché du travail et détruit les statuts protecteurs. La gauche, par humanitarisme, pour soulager la mauvaise conscience de ne pas savoir modifier les rapports mondiaux, et aussi par cet engouement pour le "multiculturel" qui détruit tout.
C'est une politique d'autruche. J'ai longtemps cru qu'elle était plutôt le fait de pays du Nord, notamment des Pays Bas et de la Grande Bretagne. Mais l'Italie, l'Espagne, la Grèce et bientôt Chypre, semblent eux aussi résignés à jouer les passoires. L'autre jour sur France 3, l'excellente émission Thalassa diffusait un accablant reportage sur le détroit de Gibraltar. Chaque jour des centaines de personnes tentent de le traverser au péril de leur vie. Bien entendu, la police espagnole ne peut les refouler - c'est-à-dire en clair de les rejeter à la mer. Hypocritement, elle prétend que les nouveaux arrivants, qui débarquent évidemment sans papiers et sans vouloir dire de quel pays ils viennent, sont informés qu'ils ont un mois pour quitter le territoire espagnol. On veut croire sans doute qu'ils retourneront d'où ils viennent ! En réalité, la plupart franchiront les Pyrénées, ce qui sera d'autant plus facile dans quelques mois que celles-ci ne constitueront plus d'aucune sorte une frontière ; beaucoup d'autres resteront en Espagne. Le reportage traçait d'ailleurs le portrait désarmant d'un bon prêtre catholique qui a créé un assez joli centre d'accueil où peuvent se réfugier quelques dizaines de femmes et d'enfants qui débarquent sur les côtes espagnoles - souvent en piètre état. Très content de lui, le bon père expliquait que sa renommée était grande dans le nord du Maroc où les femmes africaines qui l'appellent "bon papa", savent qu'elles peuvent trouver de l'autre côté gîte et assistance pour plusieurs semaines et quelquefois plusieurs mois. Ce bon prêtre souriait d'aise d'avoir autour de lui tant de femmes qui l'adulaient, et nous restions confondus devant son irresponsabilité. On pourrait dire que, en alimentant la fiction de l'eldorado, ce prêtre et tous les béats de son genre ont sur la conscience la mort de ceux qui périssent au cours de la traversée, et dont on ne compte plus les corps. Ici comme partout, la sévérité serait la solution la plus généreuse : mais, comme partout, c'est la lacheté badigeonnée en humanitarisme qui l'emporte...
Au fait, n'est-ce pas toute l'Europe qui est inconsciente ? L'immigration détruit lentement les fondements même des civilisations européennes, non pas tant pour des raisons raciales, que pro et anti "immigrationnistes" mettent trop souvent en avant, mais simplement parce que les murs, les conceptions du monde et les principes moraux et politiques d'une civilisation ne se confondent pas avec ceux d'une autre civilisation. Lorsque la proportion de nouveaux venus est trop grande, les uns et les autres ne peuvent cohabiter qu'en abdiquant chacun leur civilisation propre et en s'installant dans une sorte de no man's land sans règle, sans foi ni loi parce qu'il est sans feux ni lieu. Le pire est que des Européens semblent y consentir et même le vouloir comme une chose nouvelle et intéressante. Ils trouvent cela moderne...
Paul Marie Coûteaux