La Une, décembre 2002

11 novembre

Puisque ce jour prête aux souvenirs, en voici un, que me remet en mémoire une information entendue à la radio sur l'augmentation de la délinquance dans nos villes : lorsque j'étais enfant, et que j'allais à la messe avec mon grand-père le dimanche matin, nous achetions "Sud Ouest Dimanche" (nous habitions à Bordeaux) à un petit monsieur qui vendait ses journaux à la criée sur la place de l'église. Or, ce marchand de journaux était catholique : il allait donc à la messe, et pour ce faire laissait ses journaux en pile sur le trottoir. La vente n'en continuait pas moins : on déposait la monnaie sur l'une des piles et l'on prenait un exemplaire. Il me semble que jamais ne fut volé le moindre journal ni l'argent que déposaient les acheteurs du dimanche. Plein de confiance, sinon dans l'humanité, du moins dans la civilisation (ce qui est autre chose, plus intéressant à mon sens), le marchand de journaux passait ainsi près d'une heure loin de la pile, car il faisait sa messe complète. Je me souviens assez clairement que, lorsque nous faisions, selon l'expression de mon grand-père "une petite messe" (c'est-à-dire quand le temps était assez beau pour que, repassant prendre les dames à la maison, nous partions en pique-nique soit dans "les vignes", soit dans "les pins"), il y avait sur le tas de journaux un très grand nombre de pièces et même des billets car, si l'on n'avait pas l'appoint, on faisait soi-même la monnaie.

Quiconque n'a pas connu la sociabilité, ou la civilité qui régnait dans les années 60 dans une ville de province, ne peut pas, je crois, avoir une idée précise de ce que veut dire le mot civilisation. D'ailleurs, des jeunes gens nés dans les années 70 ou 80 ne voudront sans doute pas croire cette histoire; de même, ils ne croiront pas que, lorsqu'on ne mettait pas la voiture au garage le soir, on n'éprouvait nullement le besoin de la fermer à clef. Comment le croirait-on puisque l'on est désormais habitués à boucler sa voiture même en roulant ! Le pire est que l'on n'ose plus qu'à peine raconter de telles anecdotes. Au mieux, on estime que vous affabulez ; au pire, on tient que vous ne faites qu'idéaliser le passé, que cette nostalgie confine au passéisme, que la chose paraît-il se soigne. En somme, on vous prend pour un malade.

Or, si je ne dispose pas de connaissances médicales suffisantes pour qualifier de malades les innombrables contemporains qui succombent à "l'absurde superstition du nouveau", comme disait Paul Valéry, je ne peux pour autant m'empêcher de juger stupide ce pli de l'esprit progressiste (que n'ont pas seulement hélas les progressistes !) qui consiste d'une part à rejeter dans les ténèbres de l'obscurantisme le passé dans son ensemble, qu'il soit proche ou lointain, lesquels sont d'ailleurs le plus souvent mélangés, d'autre part, à qualifier de pathologique la formulation tendre des souvenirs qui serait de proche en proche en train de devenir un exercice interdit. Or, je tiens que le souvenir est la condition même de notre existence ou plus exactement de notre essence, le fil conducteur qui mène à ce que nous sommes. Il est l'instituteur de notre vérité, et donc de notre liberté d'être. Si l'on ne se souvient pas de ce que fut la civilisation française des années soixante, comment résisterions nous à la progressive déliquescence qui l'atteint de toutes parts, visible à l'oeil nu. Les Québécois ont pour devise "Je me souviens". S'ils ne se souviennent plus, ils ne sont plus rien, hormis de banals consommateurs américains dont l'essence profonde s'évapore.

S'il faut pour dire cela aligner quelques références, je citerais deux de mes auteurs favoris, Proust et Freud ; sur ce point, qui est capital, ils montrent par des voies différentes une même chose - que j'ai développée, en pure perte me semble-t-il puisque personne ne me parle de ce chapitre, dans mon De Gaulle Philosophe - à savoir que le souvenir, ou plus précisément cette chose subtile que Freud nomme l'anamnèse, ne conduit pas seulement au passé (comme le croit le déplorable traducteur anglais de la Recherche du Temps perdu devenu Remembering of Past Thinks (!) ) mais bien plutôt à l'intemporel, c'est-à-dire à la vérité des choses et des êtres, et aussi bien des nations.
C'est ce que, a contrario, ont sans doute compris les modernistes qui veulent tout fondre dans l'indistinct et l'indifférencié baptisé du nom pompeux et d'ailleurs trompeur de "mondialisation". "Ce que veulent les socialistes, écrivait Bonald, c'est abolir et supprimer nos souvenirs". A quoi nous opposerons toujours "l'appel venu du fond des âges", auquel De Gaulle écrit dans ses Mémoires de guerre qu'il a obéi le 18 juin, car cet appel là, appel à la résistance, appel à être soi-même, est au fond le simple Appel de la liberté. Et si nous nous souvenons aujourd'hui du 11 novembre, si nous consentons à évoquer en nous même, profondément et silencieusement, ce que furent ces années de Grande Guerre, c'est aussi pour connaître la vérité de nous-mêmes, cachée aujourd'hui sous l'écorce épaisse des apparences : la vérité de ce peuple qui dut endurer de terribles sacrifices pour résister à l'hégémonie du Deuxième Reich puis du Troisième. Et cette vérité aussi, qu'il faut souffrir pour demeurer libre. Un souvenir est plus qu'un souvenir, c'est une vérité...

Phrases jetées tandis que la nuit se clôt devant moi sur le grand parc du Fournay, triste et merveilleux, à titre de contribution au souvenir du 11 novembre...

18 novembre

Je n'ai pas encore parlé dans ces pages d'une aventure qui pourtant occupe depuis un mois toutes mes pensées, ou presque. Elle a pour nom l'Indépendance, titre d'un mensuel de 12 pages, et de 16 pages bientôt, que j'ai lancé le mois dernier et dont nous préparons en ce moment le deuxième numéro. Si je me retenais de l'évoquer, c'est que, après tant de déboires accumulés cette année, je craignais fort que cette nouvelle initiative ne rencontre guère d'écho. Or à lui seul, un premier courrier de lancement, adressé au cercle le plus large de mes amis, ainsi qu'un premier numéro, a déjà rapporté 800 abonnés, à quoi s'ajouteront bientôt les quelques centaines d'abonnés d'un autre mensuel, la Lettre de la Souveraineté lancée voici près de cinq ans par les très aimables Jean-Paul Bled et Alain Bournazel, qui ont accepté d'associer leur titre et l'Indépendance, et de fondre leurs colonnes dans les nôtres. L'abondance inattendue des abonnements (nous tablions sur 500 à Noël, mais nous atteindrons, à ce rythme, trois ou quatre fois ce chiffre) .

Mais cette bonne nouvelle ne me remplit pas de joie seulement parce qu'elle me surprend, et me surprend même tous les jours lorsqu'on m'annonce qu'arrivent boulevard Saint Germain chaque matin entre 20 et 30 bulletins auxquels sont souvent joints de belles lettres. Elle me réjouit surtout parce qu'elle signifie que, malgré le contexte politique actuel, un très grand nombre de gens ne baissent pas les bras et que malgré la désertion des partis et des hommes qui ont tenté tour à tour d'endosser l'espérance nationale, il est encore, en de multiples lieux, de multiples milieux, de multiples appartenances intellectuelles et politiques, des hommes et des femmes qui gardent au coeur l'exigence de la souveraineté nationale. Car tel est bien l'objet de ce mensuel, qui donnera certes des informations sur la vie des organes de l'Union européenne, comme le faisait ma précédente feuille "les Cabris" mais qui aura une intention politique plus large, faire en sorte qu'un point de ralliement réunisse, fusse le temps de la lecture de quelques pages, tous ceux qui, venus de multiples horizons, croient encore possible de rassembler les Français sur la France. Mais pourquoi s'étonner ? Ce n'est pas un parti, ni une association qui y parviendra - la preuve me semble désormais faite -, bien plutôt un journal, et des mots, c'est à dire du corps et du coeur*.

22 novembre

Novembre, cette année laisse un goût de cendre. Outre celui de la Toussaint lentement recouvert des oripeaux d'Allouine, deux autres escamotages me chagrinent. D'abord, le Onze novembre est presque passé inaperçu, réduit aux pauvres témoignages de quelques vieillards égrotants là où devrait être célébrée la gloire d'une nation qui fut assez rassemblée pour que des millions de ses fils consentissent à la vraie liberté. La vraie liberté, celle qui peut faire mourir, consiste, en effet, je crois, non point à faire tout ce qui passe par la tête, mais à être fidèle à soi-même, à son héritage et finalement à son essence impérissable. Or il semble désormais que, de ces morts si vivants, et si riches de sens quant à la perpétuation de notre aventure de nation libre, nous n'avons cure. Là où la Grande-Bretagne et l'Allemagne consacrent quelque 150 MF annuels à l'entretien des sépultures de leurs soldats, le gouvernement français a tant diminué ses crédits qu'à peine 8 MF y sont désormais consacrés. Le 11 novembre à 11 heures, tous les services publics anglais sont tenus de respecter une minute de silence : rien de tel en France où ce genre de recueillement semble réservé aux morts de New York...

C'est significativement en 1970, l'année où de Gaulle mourut et tandis qu'émergeait la terrible "génération 68", que fut supprimé le commissariat général aux monuments. En réalité, l'élite française érode, à travers l'Histoire, toute notion d'appartenance : voici quelques années nous étions en demeure d'être "Européen", sans grand succès d'ailleurs ; désormais, "nous sommes tous Américains", à quoi les tribunes de quelque stade eurent beau jeu de répondre "nous sommes tous musulmans", en attendant d'être "Corse", "Poitevin", ou "du Centre", ou toute autre forme de consommateurs amnésiques qui ne songent plus à résister à rien. Tel fut par exemple le symbole du premier acte de résistance sur le sol national du 11 novembre 1940, quand un millier de lycéens et d'étudiants remontèrent les Champs Elysées pour aller s'incliner sur la tombe du soldat inconnu : le souvenir est décidément toujours une résistance.

Autre escamotage : le pèlerinage officiel à Colombey, le 9 novembre, jour de la mort du général, est supprimé. Il avait aussi un sens, le même: celui du souvenir comme acte de résistance. Et puis de Gaulle va bien avec novembre : né une nuit du 22, il meurt le 9, quand la nature se recueille dans l'hiver. Fils d'un professeur d'histoire, il puisait dans l'armorial de la chevalerie française l'inspiration de ses jeux d'enfant, comme il puisa dans le long déroulé des dynasties, des Républiques et des Empires, dont nulle fracture semblait pouvoir rompre l'unité profonde, celle de l'acte par lequel il entra à son tour dans l'histoire. De ce personnage qui hante encore nos imaginations, on ne peut rien dire de plus simple qu'il fut par excellence l'homme de la longue mémoire, et il n'est point besoin de chercher ailleurs la source de cette légitimité qu'il conquit d'un coup. Si son fils aîné eut bien des raisons d'exiger que cesse ce pèlerinage annuel sur sa tombe, auquel seuls ont droit les Français Libres, on n'en regrette pas moins cet effacement supplémentaire, si symbolique de la lente plongée de notre nation dans une de ces longues nuits où l'Histoire "avec sa grande H." précipite les peuples qui s'oublient.

25 novembre

"A la sainte Catherine tout prend racine". Si ce dicton est bien connu, si les plantations des derniers jours de novembre le vérifient chaque Printemps, il n'en est point pour autant compris dans sa sagesse : il signifie simplement que si la terre semble s'enfermer à l'automne dans une sorte de petite mort saisonnière, ce n'est qu'apparence, comme toute mort, et que ce sombre novembre n'est qu'un recueillement ; en silence, la mère nourricière travaille déjà aux métamorphoses des saisons, de l'ombre et de la lumière, et à cet éternel retour qui est la loi du monde. Cette douce mort de novembre n'est au fond qu'une promesse.

C'est bien ce qui chagrine dans la substitution de la célébration dénommée Allouine à l'ancestrale Toussaint : dans le culte de la mort brute et de ses oripeaux païens, la laideur et l'effroi, disparaît peu à peu la grande leçon de la Vie éternelle qui, au VIIème siècle, avait inspirée à la papauté cette décision féconde de placer côte à côte la fête des saints et celle des morts, qui est la simple leçon de l'éternel retour, c'est-à-dire de la vie éternelle. Telle est la grande saveur de novembre, mois de la mémoire et de la longue durée, peut-être le plus beau et sans doute le plus philosophique des mois du calendrier.

* Inutile de dire que mon plaisir serait plus grand encore si nombre de mes bons lecteurs de la Une, ce grand journal qui demeure notre navire amiral, voulaient bien s'abonner à ce petit journal, on précisera que jusqu'au 6 janvier, l'abonnement dit de lancement est au prix de dix euros (65 F) pour 10 numéros. Envoyer un chèque, vos noms et adresses sur papier libre à L'Indépendance, Groupe EDD, 288 boulevard Saint Germain, 75007 Paris.

 

Paul Marie Coûteaux