La Une, janvier 2003

Hors journal :

Au moment de souhaiter à mon tour une bonne année aux lecteurs de la Une (une année de combat, certainement, mais il faut aussi que ce soit une année de réussites !), je tiens à remercier les nombreuses personnes qui, à la suite de ma chronique de décembre, se sont abonnées au nouveau mensuel, l'Indépendance en m'envoyant souvent des lettres fort aimables. L'Indépendance en est à son numéro 4 et compte aujourd'hui 1700 abonnés, ce qui est un grand encouragement pour notre petite équipe.

23 décembre

Lecture des journaux de la semaine dernière, aussi fastidieux que ceux du jour même. Tout de même mon sang ne fait qu'un tour lorsque je lis que Dominique Baudis, Président du Conseil Supérieur de l'Audiovisuel, se félicite de ce que le pluralisme politique soit respecté à la télévision. Je lui écris donc :

"Monsieur le Président, le Conseil supérieur de l'audiovisuel a rendu public, mercredi 18 décembre, le décompte du temps de parole des partis politiques à la télévision. Dans ce rapport, le Conseil se félicite que "les journaux télévisés ne pénalisent pas la gauche" puisque était respecté le principe de référence selon lequel le temps de parole accordé à l'opposition ne doit pas être inférieur à la moitié de celui du Gouvernement et de la majorité réunis. Ainsi par exemple, France 2 a consacré, pour la période étudiée, 39,5% de temps de parole au Gouvernement, 18,3% à la majorité, 37,8% à l'opposition et 4,4% aux autres partis.

J'ai l'honneur d'attirer votre attention sur le sort réservé à la catégorie dite des "autres partis", lesquels sont partout réduits à la portion congrue (4,6% pour France 3, 5% pour TF1 et 1,1% pour M6). Il est évident que cette misérable proportion ne reflète pas du tout l'état réel de l'opinion. En tant que député Français au Parlement européen et directeur d'une publication, L'Indépendance, dans laquelle s'expriment diverses voix qui se réclament de ces "autres partis", j'élève auprès de vous une protestation solennelle devant un tel déséquilibre.

Puis-je vous rappeler que, le 21 avril dernier, lors du premier tour des élections présidentielles françaises, les "autres partis" ont réuni plus du tiers de l'électorat, soit 11% environ pour les trois candidats trotskistes (Melle Arlette Laguiller, M. Alain Krivine, M. Daniel Glückstein) et 23 % pour les trois candidats souverainistes (Mme Christine Boutin, M. Jean-Pierre Chevènement, M. Jean-Marie le Pen) ? On se demande comment le CSA peut se féliciter d'un équilibre dans lequel les représentants d'un gros tiers de l'électorat (34% environ) ne disposent que de 4,5% du temps d'antenne en moyenne.

Je vous serais obligé de bien vouloir examiner les voies et les moyens de remédier à l'avenir à un tel manquement, fort préjudiciable au principe de liberté d'expression, et plus largement aux principes de la République et de la démocratie françaises.

Sûr que vous saurez examiner dans un esprit d'équité la présente requête, dont il ne vous échappe sans doute pas qu'elle est partagée par un très grand nombre de citoyens Français, et me tenant à votre disposition pour affiner, de concert avec vos services, une analyse dont je dois ici me borner à exposer les grands traits, je vous prie de croire, M. le Président, en l'assurance de ma considération distinguée."

24 décembre 2002

Autre plaisir de la campagne : les arbres. Il m'est devenu si indispensable, d'en voir, d'en avoir, d'en sentir autour de moi que je m'en passerais moins que de chien ou de chat ; il me faut désormais, en somme, des arbres de compagnie. Leur magnificence demeure mystérieuse, et je tiens bien entendu à ce qu'elle le reste, mais j'ai une hypothèse : cette idée d'accomplissement qu'ils tirent vers le ciel en toute circonstances, même l'hiver, est la seule qui soit parfaite, qui échappe au Temps, quand tout le reste de l'univers, fleurs, bêtes et hommes, semble aller vers la mort. Je ne fus pas mincement heureux de découvrir l'autre jour, lisant le "C'était de Gaulle" d'Alain Peyreffite, que le Général avait un jour (date), comparé les Nations à "l'arbre de Platon", qui, disait le Grec, est vieux de vingt cinq siècles... C'est d'ailleurs la seule mention que de Gaulle fait de Platon, auteur dont il est pourtant si proche, dont il coule, dont il retrouve la veine métaphysique, celle des essences. L'arbre est le symbole de ce qui dure au-delà des siècles. Et que le monde se divise pour moi en deux catégories, ce qui dure, que je vénère, et ce qui ne dure pas, dont il faut détacher sa vie, je n'en vois pas de meilleure image que celle des arbres.

PS. Relisant ce passage, je m'avise d'une homonymie bouleversante : la métaphysique des essences, cet essentialisme platonicien dont j'ai fait, dans le premier tome de mon de Gaulle le cœur de la philosophie du Général, est reliée par son nom même à la grande aventure des arbres - qui s'appellent aussi justement des essences... Comme le monde, par éclairs, se met aimablement en ordre ! ...

27 décembre 2002

Vacances. Plein plaisir de "la province". Mais qui sait profiter de la vie de province ? A la sortie de B., gros village voisin du mien, se trouve un préau en ciment installé sans doute à l'intention des voyageurs qui attendent le car de la Charité sur Loir. Chaque fois que qu'y passe (et tout à l'heure encore), même étonnement : ce préau ne désemplit pas. Entouré d'un nombre variable de mobylettes, il abrite à diverses heures de la journée, et souvent tard le soir, un ou plusieurs groupes de jeunes gens qui l'ont choisi pour point de ralliement. C'est pour ainsi dire la salle des fêtes du village, et peut-être des environs.

Qu'y font-ils ? Boule de gomme. Piqué de curiosité, je me suis un jour arrêté à leur hauteur, sous le prétexte de demander mon chemin, que l'on m'indiqua d'ailleurs avec beaucoup de gentillesse ; mais je n'en savais pas davantage. J'imagine que l'on s'y rencontre, que l'on y échange et que l'on y fume quelques joints, que des idylles, peut-être, s'y nouent et s'y dénouent ; mais l'essentiel du temps est sans doute consacré à la conversation. "Ils discutent" m'a dit un jour la boulangère installée non loin... Et certes, il ne s'agit pas exactement de converser, activité qui consiste à échanger des idées, ou des récits, quelquefois des mots d'esprit, dans la tradition, souvent enjolivée sans doute, des précieuses en leurs salons ; "discuter" est tout autre chose, et les aperçus que j'ai des "discussions" contemporaines m'ont toujours étonné, ou, pour être précis, exaspéré par leur extraordinaire longueur, et, non moins par le triste sans gêne avec lequel chacun s'y répand sur un sujet unique, soi. On ne "converse" pas, au sens où Madame de Rambouillet, Madame du Tencin, Madame du Deffand cultivèrent cet art précisément pour se mettre à distance d'elles-mêmes et commenter le monde ; on parle, sous les préaux comme lors des interminables "communications" téléphoniques ou les non moins interminables traineries d'après-dîner que les ôtes s'infligent en ville, de soi, de ses chagrins et divers malheurs, comme on le voit d'ailleurs chez la plupart des jeunes romanciers contemporains -et cela semble prendre des heures.

Certes, je n'imagine pas qu'il se puisse tenir sous les préaux de tous les B. de France, aujourd'hui, des conversations comme il s'en trouvait rue Saint Dominique au XVIIIème siècle - et pourquoi pas, puisqu'il parait que la société démocratique a remplacé pour le mieux l'ancien monde aristocratique précisément "pour faire de tous les Français des aristocrates" ? - mais je reste consterné par le temps que perd toute cette jeunesse à tourner ainsi en rond sur des mobylettes ou bien à cloper sous de misérables préaux, dans un désœuvrement qui semble, pour le coup, les tenir complètement à l'écart du monde, comme si, même, ces petites niches avaient précisément pour objet de les en prémunir. Peut-être me trompes-je, et je me ferais volontiers souris pour entendre quelques minutes desdites discussions ; mais je reste persuadé que, leur conseillerait-on de consacrer à la lecture, ou bien à la promenade, ou bien à toute occupation tant soit peu intérieure, un peu de ces longues soirées passées à "discuter", on s'entendrait uniment répondre par l'invariable "j'ai pas le temps" des gens dépourvus d'appétit.

6 janvier 2003

Quelle ne fut pas ma surprise en arrivant au Parlement européen en ce début d'année de trouver la réponse suivante à la demande que j'avais faite à la Commission des Affaires Etrangères de recevoir des documents en français : "Malheureusement, le document en question n'est disponible qu'en anglais. Vu la charge de travail importante au service de traduction, la direction générale VII (traduction et services généraux) a décidé de ne plus traduire ce type de communication de l'anglais au français." !!! "No comment", comme il faut sans doute dire.

7 janvier 2003

En somme, la France s'est pleinement engagée aux côtés du gouvernement légal de Côte d'Ivoire. Ecrivant "légal", je ne minimise pas les critiques que l'on peut adresser à Laurent Gbagbo sur le terrain démocratique. Mais la démocratie est-elle jamais parfaite - en Afrique, comment le serait-elle du jour au lendemain ? Il reste que la France, et le Président de la République surtout, a pris en compte la dimension internationale, beaucoup plus compliquée qu'on ne croit ou qu'on n'ose le dire, d'un conflit qui se trouve sans cesse et obstinément réduit à sa dimension intérieure, celle des divisions ethniques, ou de l'insuffisance de la démocratie ivoirienne.

Certes, les divisions ethniques sont considérables, en Côte d'Ivoire plus qu'ailleurs - pas au point que feu Houphouët Boigny n'ait pu réussir à lui donner une certaine unité, et par là une prospérité qui, grâce aux ressources agricoles du pays, en fit l'une des meilleures vitrines de l'Afrique francophone. Mais, justement, ces richesses, et ce rôle si favorable à la France et à sa présence en Afrique ne pouvaient qu'encourager certaine puissance, désireuse d'y implanter l'influence de Paris sur le continent, à "intervenir" en Côte d'Ivoire, jouant comme à loisir des dissensions ethniques.

Oh !, certes, il ne s'agit pas d'intervenir directement - mais par l'intermédiaire de voisins encouragés par l'une des nombreuses manettes qui se peuvent utiliser sur les pays si pauvres et faibles de la région. Croit-on que les "rebelles" aient pu seuls, constituer une armée à ce point puissante qu'elle défie la nôtre ? Comment comprendre qu'aucun journal ne pose la question : qui a fourni tant de puissance, politique et militaire, aux rebelles de Côte d'Ivoire ?

 

Paul Marie Coûteaux