La Une, mars 2003

Une crise très pédagogique

 

Strasbourg, le 10 février
Irak. Comme toujours, nous avons le nez sur la crise sans prendre tant soit peu de recul. Plutôt que des journaux, il faut ouvrir quelques livres. Florence Kuntz publie, à point nommé, aux éditions du Rocher un petit ouvrage vigoureux sur l'Irak, Faut-il détruire Bagdad ? Journal d'une guerre annoncée. Comment Saddam Hussein est-il devenu l'ennemi public mondial numéro un ? Aurait-on établi sa complicité avec le réseau de Ben Laden ? A-t-on la moindre preuve que l'Irak possède des armes de destruction massives ? Doit-on craindre de sa part une menace nucléaire imminente ? Nullement.
Ce journal d'une guerre dénoncée démontre avec brio comment les Etats-Unis ont su mettre à profit l'émoi collectif suscité par les attentats du 11 septembre pour tenter d'assouvir une obsession tenace : s'installer durablement au Proche-Orient. Un libelle salutaire de la part d'une souverainiste qui depuis ses premiers engagements auprès de Philippe Séguin et Charles Pasqua contre le Traité de Maastricht n'a cessé de soutenir l'inlassable combat pour l'indépendance de la France. (Editions Le Rocher, 110 p. 10 euros).

Strasbourg, le 12 février
Nouveau débat sur l'Irak, assez tendu, chaque opposant à la guerre américaine se faisant traiter de "valet de Saddam" par une poignée de Britanniques et d'Allemands surexcités... Quand je prends la parole, j'ai l'impression que seuls les bancs de gauche m'écoutent, je plaide pourtant contre le désarmement de l'Irak, sur lequel tout le monde s'accorde, alors qu'il est si dangereux pour l'équilibre stratégique de la région, notamment face à des gouvernements de l'Iran ou de l'Arabie, qui ne sont pas animés des meilleures intentions - et, le premier surtout, doté d'armes dites de « destruction massive » bien supérieures à celles de Bagdad. Puis Jean-Marie le Pen fait passer dans la salle un frisson un brin admiratif sur les bancs de gauche, mais bien entendu muet, en concluant sa diatribe anti-impériale à la manière d'un imprécateur : « Que le sang des enfants d'Irak pleuve jusqu'à la fin des temps sur la dynastie des Bush ! ».


Mirebeau, 16 février.
Contrôle des puits de pétrole, pour sûr, puisque les Etats-Unis entendent détenir le monopole pétrolier mondial ; installation de bases américaines dans le Golfe aux fins de tenir en laisse l'Arabie Saoudite et, s'il l'on s'imagine la chose possible, l'Iran, voire la Syrie, le calcul est aussi vraisemblable, qui dépasse le souci pétrolier ; mais les motivations de Washington sont plus simples et plus terribles : un empire ne peut s'empêcher de recourir périodiquement à la force - car il perdrait alors le contrôle de ses acquis antérieurs. La crise irakienne est une illustration parfaite de la folie inhérante à toute logique impériale. Un Empire ne peut, par nature, se connaître durablement de limite ; il est condamné à la surenchère : ceux qui se lamentent aujourd'hui sur la dérive impériale américaine (il faudrait dire états-unienne, appellation qui n'avalise pas la mainmise de Washington sur tout le continent), furent souvent les premiers, par paresse et ignorance de l'histoire, à l'admirer, à reprendre sa propagande sur le thème des "libertés", finalement à faire son lit, que le torrent furieux de la puissance dévale désormais sans que nulle résistance puisse l'arrêter. Bush, avec son air buté, bêta, vaguement inquiétant, est l'une de ces figures d'empereurs dépassés par la puissance que les Empires produisent toujours, à la manière de Caligula ou de Tibère, et qui les entraînent vers leur perte au milieu de violences sans fin.

Tout leur paraît possible, aucun fait de dame Nature, notre grand arbitre, ne semble pouvoir les retenir - pas même la diversité des peuples et du monde, qui est la donnée de base de toute politique. Signe parmi tant d'autres, le plan Perle, consistant à créer, dans "l'après Saddam", un Etat palestinien sur les rives du Tigre et de l'Euphrate, par déplacement des populations. Si l'on comprend bien, Israël se verrait ainsi doté, outre des territoires occupés en 1967, de la Transjordanie - mais jusqu'où irait alors ce "grand Israël" ? Lors de l'élection, à peu près simultanée de Bush et de Sharon voici un peu plus de deux ans, le grand spectacle était garanti ; il dépasse toutes nos craintes : l'Empire et ses grands ciseaux peut s'en donner à cœur joie, nul ne le retient sur sa pente - sauf peut-être la France, dont un ancien ministre avisé, Maurice Couve de Murville avait prophétisé que, si les territoires occupés n'étaient pas rendus d'une manière ou d'une autre, la région entière finirait dans un bain de sang - version policée de l'excellente maxime du Sapeur Camembert, qui pourrait être la devise du souverainisme : « Quand les bornes sont franchies, il n'y a plus de limite». Sagesse tout française, nationale, et même, « nationaliste» si l'on veut bien, pour une fois, ne pas faire dire à ce mot le contraire de ce qu'il signifie, une organisation équilibrée du monde, dont la base est une multitude d'ensembles politiques souverains, bornés par leurs frontières qu'on appelle des nations : la nation est la seule voie possible d'une unification non totalitaire du monde. Mais qui la défend encore ?

Mirebeau, le 1er mars
Cette crise est de plus en plus pédagogique : tout s'accélère, tout se révèle. Les quelques gogos qui vont encore répétant qu'il faut construire l'Europe pour pouvoir s'opposer à la domination américaine doivent expliquer pourquoi ce sont les hommes politiques les plus favorables, dans leur pays, à l'intégration européenne qui sont aussi les plus favorables à l'alignement sur Washington : Blair, qui tente si obstinément de faire entrer la Livre dans la zone euro, malgré l'opposition d'une nette majorité d'Anglais ; la CDU en Allemagne, en Espagne Aznar, qui croit gagner dans son alignement ses galons de futur président de la commission européenne, etc... Parions pourtant que quelques ânes vont encore aller répétant qu'il faut faire l'Europe pour s'opposer aux Etats-Unis, etc ; et, disant cela, certains seront même sincères...

Mirebeau, le 4 mars
C'est aujourd'hui une grande fête que tout le monde a oubliée, Mardi Gras. On y fait bombance en prévision des 40 jours de carême qui nous conduisent à Pâques, une sorte de préparation au jeûne, notamment célébré, outre par des agapes, par un carnaval. Pendant des siècles et des siècles, c'était l'une des dates les plus importantes du calendrier, mais elle semble désormais passée à la trappe, son aspect carnavalesque étant plus ou moins absorbé par Haloween qui recouvre, elle, la signification de l'ancienne Toussaint. A Poitiers, la directrice d'une école publique a refoulé des enfants qui arrivaient costumés : chez les laïcs, on ne célèbre plus les fêtes chrétiennes seulement les fêtes commerciales... De même passa inaperçu le premier jour de carême, ce mercredi des Cendres qui symbolise la contrition, et que doit marquer l'abstinence. Evidemment, dans ce monde de consommation agitée, l'abstinence n'est plus une valeur : pendant le carême, les marchands n'ont pas grand chose à vendre.

Paris, le 6 mars
Dans un article du Los Angeles Times, un ancien membre de la délégation états-unienne à l'ONU, un certain Allan Gerson préconise des «sanctions économiques» contre les pays qui ne suivent pas Washington (le Chili, par exemple, se serait vu menacé de surtaxes à l'importation de ses produits aux Etats-Unis), et, à l'inverse, des aides systématiques à ceux qui se montrent dociles. Il juge la chose normale, et nous aussi : c'est la constitution d'un empire capable de renverser n'importe quel gouvernement selon ses intérêts du moment qui ne l'est pas. Mais, une fois constitué, comment ne se comporterait-il pas ainsi ?

Le plus intéressant est le traitement que notre bel auteur réserve à la France «qui a la chance de pouvoir s'appuyer sur de coalitions à l'ONU en s'appuyant sur ses anciennes colonies, alors que les Etats-Unis, eux, sont seuls (sic), et doivent payer le prix» ; et de poursuivre : «Aujourd'hui, la France s'attaque une fois de plus aux Etats-Unis, quelle surprise ! (en français dans le texte, car on a des lettres). On oublie trop souvent que notre dernier affrontement avec les Français ne remonte qu'à 1942, en Afrique du Nord, quand la France de Vichy était alignée sur l'Allemagne nazie». Bref, il est dans la nature de la France d'être nazie : pour sûr, puisqu'elle s'oppose au grand maître de la démocratie qu'est Washington !

Ceci aussi, dans un même genre d'ailleurs glané, comme l'information précédente, par un dénommé «réseau Voltaire.net» absolument déchaîné : un certain Frank Gaffney, président du Center for Security policy écrit dans le Washington Times au sujet du refus par le parlement Turc d'autoriser l'utilisation par l'armada américaine du territoire de Turquie, que ce pays, s'il confirmait son vote (car l'auteur ne désespère pas d'obtenir un autre vote qui serait la preuve « qu'il existe à Ankara un gouvernement courageux, prêt à affronter son opinion publique »), passerait dans le camp des ennemis de la démocratie. On a bien compris : ce Parlement, si indépendant d'esprit, ne saurait être dit démocratique, puisqu'il s'oppose au maître du monde libre. C'est tout une vision du monde qui s'effritte...

Mirebeau, le 9 mars
Passionnante, l'enquête qu'à menée pendant plusieurs mois Thierry Deranssart, de Valeurs Actuelles, suite aux révélations de La Uneprouvant que l'explosion de l'usine AZF de Toulouse était le fruit d'un attentat commandité, on ne sait par qui (mais on en a quelque idée), dix jours après le 11 septembre. L'actuelle position de la France dans la crise irakienne pourrait bien nous valoir d'autres attentats de cette eau là...

 

Paul Marie Coûteaux