La Une, avril 2003
Le 20 mars 2003
Nouveau débat au Parlement européen sur l'Irak. On y entend d'innombrables absurdités. On parle jusqu'à plus soif du gazage des Kurdes : mais qui osera se souvenir que des villages kurdes ont été à plusieurs reprises gazés par messieurs les Anglais qui, entre les deux guerres, ont encore une fois tiré les premiers ? ... On parle aussi de "rétablir" la démocratie en Irak, mais on voit mal, dans l'histoire de ce pays comme de toute la région, quand elle avait été "établie" : peut-être avant 1958, lorsque l'ambassadeur d'Angleterre fixait lui-même, d'accord avec son collègue américain, la liste du gouvernement irakien ? Il n'y eut personne pour rappeler que Londres et Washington sont si furieux d'avoir perdu le pouvoir sur Bagdad et sur les puits que CIA et MI 6 réunis instrumentalisent le moindre signe d'opposition au régime baasiste, en sorte que celui-ci vit en état de siège depuis 40 ans, bien avant Saddam. Les tuteurs délogés ont dû prendre patience, le régime ayant appris à vivre sur ses gardes mais ils ne tarderont sans doute pas à retrouver leur ancienne prééminence sur Bagdad. Ils ne la partageront pas, même avec un roi fantôche. Ce sera cette fois un gauleiter américain. Qu'importe. Notre querelle n'est pas celle de l'Irak, encore moins du régime baasiste. C'est celle de la France. Il n'en reste pas moins que dans l'affaire irakienne, le fait majeur est l'effondrement des constructions supranationales, l'ONU, l'OTAN, l'Union européenne, tout comme d'ailleurs la Ligue Arabe ou l'Organisation de la Conférence Islamique. J'en conclus que contrairement à ce que l'on a répété tout au long du XXe siècle, les Etats-nations restent les seuls véritables acteurs de la société internationale.
Le 25 mars 2003
Étrange modestie, à Bruxelles, après le oui maltais.
Le président du Parlement européen, toujours prompt à célébrer
les victoires de la Commission européenne,est resté coi sur le
sujet. Pourquoi cette réserve ? Simplement, le oui ne l 'a pas emporté.
Personne dans la presse française n 'a relevé que si en effet
53,6 %des votants ont répondu oui à la question de l 'adhésion,
le oui n 'atteint pas la majorité des inscrits comme le veut pourtant
la Constitution maltaise. C'est pourquoi le Parti travailliste maltais, pour
l 'instant dans l 'opposition, déclare clairement qu 'il ne se sent aucunement
lié par le résultat de cette consultation,en particulier dans
la perspective de sa possible victoire aux élections d 'avril. Désormais,
si le gouvernement actuel du pays veut ratifier un traité d 'adhésion,il
devra d 'abord modifier la Constitution et il est peu probable que cela soit
matériellement possible avant le 14 avril. Soulignons que le camp du
oui avait, dès avant le résultat du référendum,
déclaré qu'en cas de victoire du non, une nouvelle consultation
serait organisée.
Tout, véritablement tout, a été mis en uvre pour
obtenir un oui. Subventions que recevrait Malte si elle adhérait, dérogations
aux règles communautaires en matière de chasse, etc. Mais le plus
choquant, durant cette campagne, fut la lettre envoyée par le Gouvernement
du pays à plus de 1500 électeurs âgés de plus de
65 ans, leur annonçant qu'ils seraient radiés des listes électorales
s'ils ne produisaient pas un certificat médical de bonne santé
mentale !Ajoutons que la Commission a déboursé pour sa communication
(c'est-à-dire, pour la propagande en faveur du oui ) 30 millions d'euros
pour la seule île de Malte, ce qui ferait, pour un pays de 60 millions
d 'habitants comme la France, 600 millions d'euros, soit près de 4 milliards
de francs.
Le 27 mars 2003
Pas davantage que les gouvernements, le Parlement européen n'a pu se
mettre d'accord sur aucune des cinq résolutions relatives à la
guerre en Irak ( aucune n'a dépassé 210 voix sur 626 ). Pour se
consoler le Parlement a adopté sans difficulté un rapport sur
le «Traitement des requins à bord des navires ». Ce texte
important prévoit notamment qu'il est désormais possible de couper
les ailerons de requin à bord des navires de l'Union. Faute de traiter
les grandes choses, le Parlement en est réduit aux minuscules !
Au détour d'un vote d'une des résolutions sur l'Irak, une nette
majorité de députés a cependant adopté un amendement
qui soulignait la nécessité « d'obtenir pour l'Union européenne
un siège au Conseil de Sécurité de l'ONU » - il faut
comprendre en remplacement des sièges français et britanniques.
Consternation : cet amendement a été soutenu par plusieurs députés
UMP (voir liste complète de ce vote dans l'Indépendance n°
6 d'avril).
Le 3 avril 2003
Longtemps, Jacques Chirac a donné l'impression d'être un chevalier
sans cause. S'il en épousa plusieurs, jamais il ne parut donner à
aucune son cur et sa raison. Par la grâce d'une légitimité
inespérée, la Providence lui a donné l'an dernier une chance
que l'affaire irakienne lui permet de saisir au grand jour. Mais ira-t-il jusqu'au
bout ? Il y faut encore assez de clarté pour mesurer les bénéfices
que la France peut tirer de sa position non alignée, et assez de courage
pour en tirer les conséquences logiques, notamment sur la scène
européenne.
Des bénéfices de la position adoptée, on s'étonne
que ne soit nulle part dressé l'inventaire : notre indépendance
retrouvée a réveillé de multiples solidarités, non
seulement autour de la Méditerranée et dans l'espace francophone
(de façon significative, c'est au sommet de Beyrouth, en octobre dernier,
que Jacques Chirac affirma la position qu'il n'a cessé de maintenir depuis
lors), mais encore auprès de tous les peuples inquiets de l'émergence
d'un empire mondial qui défie tous les principes du droit. Si la France
concentre les feux de la vindicte américaine, c'est que son opposition
rencontre plus d'écho que l'opposition allemande, russe ou chinoise -qu'elle
garde en somme une influence mondiale que n'a pas et n'a jamais eue l'Allemagne,
que n'a pas ou plus la Russie, que n'a pas ou pas encore la Chine. Certes, il
ne faut point négliger les désagréments que pourraient
nous infliger une superpuissance prompte à diaboliser quiconque se met
sur son chemin, au point que déjà certains journaux américains
caricaturent Jacques Chirac sous les traits de Saddam Hussein ; c'est peu au
regard de cette prime diplomatique qui déjà entra pour une large
part dans le spectaculaire redressement français des années 60
et dont chacun de nous recueille encore les bénéfices, y compris
dans l'ordre économique.
Les bénéfices sont plus grands encore sur la scène intérieure.
Parce qu'elle est depuis ses origines faite d'une incomparable diversité
d'ethnies, de tribus, de "pays", la France ne peut trouver son unité
que par une grande politique dans et pour le monde, pour peu que le sens en
soit clair aux yeux des Français -que chaque individu sache accèder
par elle à cette prouesse rare, participer à la marche de l'univers.
C'est ainsi seulement que l'on est Français.
Que la France marche au sens, l'expérience en fut faite a contrario au
fil des trente années marquées par la normalisation européenne
: quand la France ne parle pas, elle se décompose en autant de groupes,
communautés, intérêts particuliers qui, non seulement ruinent
ses volontés, mais aussi distendent le tissu social jusqu'à menacer
la paix civile. De ce point de vue, la position forte du Président de
la République, et derrière lui des Français réunis
sur le vieux logiciel national est une aubaine à saisir. Jeunes et moins
jeunes, Chrétiens, Juifs, Musulmans, Corses, Basques, ou militants d'une
des innombrables causes dites de la "différence", combien sont-ils
à découvrir qu'une grande querelle surplombe leurs querelles particulières
-et que cette grande querelle a confusément quelque chose à voir
avec ce qui s'appelle la France ? Bénéfices multiples, on y insiste,
non point sur le seul chapitre de l'intégration des générations
"issues de l'immigration", mais surtout de tous les jeunes, pour qui
le nom de la France fut longtemps dépourvu de sens. Bien mieux que par
les mises en scène des stades, ou quelque dérisoire texte législatif,
c'est par ce sens retrouvé que s'imposera le respect des couleurs de
la République, et de la République elle-même.
Mais, répétons le, pour transformer l'essai, il faut aller plus
loin : d'abord, convoquer le pouvoir des mots, vieille épée de
la France, et formuler clairement le contre-discours à l'américanisation
du monde que les peuples attendent de la France, dont Dominique de Villepin
sut allumer la mèche devant le Conseil de Sécurité, et
dont l'actuel silence de Paris les laisse frustrés. Pourquoi abandonner
le discours "anti-guerre" à des manifestants dont l'argumentation
pauvrement pacifiste est fort loin d'une analyse d'ensemble du phénomène
impérial ? Stop the war ? Celui qui parle la langue du maître est
toujours un esclave, même quand il se rebelle. Les slogans déclinés
en anglais témoignent plus d'une soumission que de l'affirmation d'une
résistance réfléchie, et de cette volonté opiniâtre
d'être ce que l'on est qui fait seule la liberté.
La même conscience de la nouvelle donne mondiale imposerait de reconsidérer
les multiples chimères de la diplomatie multilatérale, à
commencer par la politique étrangère et de sécurité
commune une fois de plus en pleine déconfiture. Voici l'OTAN désorientée,
l'ONU déconsidérée, l'Union européenne décomposée:
pourquoi la France s'engagerait-elle plus avant dans les sables mouvants d'une
Constitution européenne qui l'empêcherait demain de faire ce qu'elle
fait aujourd'hui avec tant de succès ? Il y a là une contradiction
que Jacques Chirac ne peut résoudre que par le haut, en assumant pleinement
la politique de la France, que les siècles ont fixés, et qu'il
suffit de poursuivre en marchant droit. Une intuition judicieuse ne fait pas
une politique -pas d'avantage qu'une politique discontinue ne fait l'Histoire.
Paul Marie Coûteaux