Les quatre coins de l'échiquier
La Une, 20 juin 2001

Une de mes collègues du Parlement européen, qui lit “La Une”, s’étonne de l’oeucuménisme de ma dernière chronique, et que l’on puisse user d’un ton égal s’agissant de Philippe de Villiers, de Charles Pasqua et de Jean-Pierre Chevènement, situés sur deux points si différents de l’échiquier politique, ou encore de Jean-Marie Le Pen et de François Bayrou, rencontrés à la faveur d’une semaine parlementaire à Strasbourg.

A cela, deux réponses au moins. D’abord, chacun d’eux n’a pas la même part de vérité, mais chacun s’interroge semblablement sur la question de la souveraineté, témoignant qu’elle est bien la grande question du jour – François Bayrou allant jusqu’à écrire dans Libération (du 14 juin) qu’elle n’est pas seulement l’une des grandes questions de la politique, mais qu’elle est la seule, comme je l’ai longuement plaidé auprès de lui. Si je désapprouve qu’il en situe désormais le seul cadre possible dans une grande Europe dont il sera peut-être le dernier à penser qu’elle a une chance d’exister comme cohérence politique, c’est-à-dire comme légitimité et comme volonté, du moins n’est-il pas mauvais que le débat politique soit désormais circonscrit dans cette grande question, reléguant peu à peu sur la touche ceux qui, tels nos deux “têtes”, ou prétendues telles, de l’Exécutif (ou prétendu tel), font l’impasse sur cette trop embarrassante affaire, s’en tirant par des formules plus ou moins comiques du genre “fédération d’Etats-Nations”.

Ensuite, tous ceux qui tentent, chacun à sa façon, de défendre la souveraineté populaire et nationale (répétons que les deux versants sont inséparables), ont, qu’ils le veuillent ou non, partie liée au sein d’une même querelle, et aucun ne peut la gagner seul: ce combat ne peut être victorieux que par un rassemblement national. Mais qui a le souci du rassemblement national ? Qui, parmi les défenseurs de la souveraineté, se soucie de rassembler 50 % des Français ?

Aussi fondé soit-il, un mouvement de réaction politique, comme il faut en constituer face à l’abandon de la souveraineté, n’a nul effet s’il ne prend pas les êtres tels qu’ils sont, noyés dans un amas d’idées toutes faites, par exemple sur le progrès, ou la modernité, ou la “trop petite taille de la nation dans la mondialisation”, et tant d’autres… De telles erreurs ne peuvent être combattues de front, en prenant l’esprit public tel qu’il devrait être, ou qu’il fut aux temps jadis, puis en projetant les institutions et les politiques des temps anciens sans se soucier de les métamorphoser. Cela ne marchera pas ; la grande majorité des Français, tels qu’ils sont aujourd’hui, ne “marcheront” pas. Il faut donc se contraindre à un exercice difficile, parler à tous, pour tenter de réunir un aussi grand nombre que possible de nos concitoyens éparpillés sur une multitude de degrés d’expérience et de conscience, et parler à tous, aussi bien à ceux qui croient au ciel qu’à ceux qui n’y croient pas, à ceux qui se trompent comme à ceux qui ne se trompent pas, ou moins…

28 juin 2001

Rien ne permet de mieux saisir cette logique de “Rassemblement”, et rien ne montre mieux l’impasse d’un souverainisme de type purement réactif que la fameuse phrase de Joseph de Maistre : “La Contre-révolution n’est pas une révolution contre, mais le contraire de la Révolution”. Que dit Maistre ? Il ne dit pas seulement, comme chacun le comprend, qu’il n’est nul projet politique capable d’effacer une Révolution, ou toute période de l’histoire assez brutale ou assez longue pour qu’il soit possible d’annuler ses effets dans l’ordre des choses, et surtout dans l’ordre ou le désordre des esprits : vulgairement parlant, qu’il est impensable de “revenir en arrière”. C’est le premier sens de la phrase, immédiat mais déjà fort précieux en lui-même : si l’on peut accepter et même désirer qu’une politique soit fondée sur une nostalgie, l’objet du rêve ne saurait être raisonnablement un âge passé, un “âge d’or”, mais un archaïque, c’est-à-dire un principe fondateur, une idée organisatrice, un “idéal” que ce monde-ci n’a jamais connu, et qui n’existe, pour de bon cette fois, que dans le monde des idées. C’est tout le contraire de l’éternel retour Niezschéen, qui postule une répétition de la réalité, et non comme le voudrait une politique nostalgique acceptable, un retour de la réalité à sa vérité première… Une fois faite, la Révolution est inscrite pour toujours dans le paysage, la “réalité”, et avec elles les Révolutionnaires, ainsi que tous les esprits qu’elle a modelés, et qu’il faut ramener tels qu’ils sont dans le rassemblement national.

Cependant, Maistre formule deux autres idées beaucoup plus profondes, qui tiennent à l’appréciation la plus fine que l’on puisse faire à mon sens de la tradition : parce que la tradition comprend toutes les dimensions du temps, et les différents degrés de la mémoire longue (séculaire, pluri-séculaire, millénaire), elle prend nécessairement en compte toutes les étapes de l’expérience historique, que celle-ci poursuive la tradition en restant au plus près d’elle, qu’elle la métamorphose, ou même qu’elle s’en éloigne ou paraisse s’en éloigner du tout au tout. Les prenant en compte, elle est donc obligée de les inclure dans son tissu. La contre-révolution est le contraire d’une révolution, en ce qu’elle inclut là où la révolution exclut, renoue là ou la révolution déchire, prend le tout de l’expérience historique là ou la révolution en refuse une plus ou moins grande partie.

Or, au cours de ce cheminement dans l’histoire, la tradition rencontre de nombreux déboires – et c’est là le troisième sens, inclus dans le deuxième mais le dépassant, de la phrase de Maistre. D’une certaine façon, Maistre donne à entendre que de tels accidents ne sont pas graves, ce qu’un “vendéen”, par exemple n’entend pas facilement – on le comprend, d’ailleurs… Pas graves, du moins pas irrémédiables, non point en ce qu’ils seraient réversibles, mais parce qu’aucune révolution ne saurait s’affranchir du vieux monde, et qu’en somme après une révolution, tout du monde ancien n’est pas perdu – et que ce qui n’est pas perdu, ce qui perdure, n’en est que plus fort… D’abord parce que la tradition inclut tout bouleversement dans son processus historique, mais aussi parce qu’elle parvient à se reconnaître en eux, sûre qu’elle a marqué assez les hommes et les esprits, y compris les acteurs de la “révolution”, aussi farouches “révolutionnaires” qu’ils se veuillent, pour que tout ce qu’ils font contre elle porte malgré tout sa marche. C’est en somme faire le pari que la Tradition est plus forte que ce qui la nie, pari que doit faire tout contre-révolutionnaire puisque, s’il prétend que la tradition est supérieure à tout autre principe politique, c’est qu’il la croit chargée d’une plus grande part de vérité. La Révolution française est de ce point de vue éloquente, puisqu’elle ne fait que reprendre, en les survoltant à l’occasion, nombre des traits les plus marquants de la politique capétienne, de l’affirmation de l’autorité de l’Etat face aux féodaux et aux privilèges, jusqu’à celle de la souveraineté de la nation face aux hégémonies… De même pourrait-on dire que la séparation républicaine des pouvoirs spirituels et temporels s’inscrit dans la ligne de Villers-Cotterets ou de la Pragmatique sanction de Bourges. Non que la politique révolutionnaire soit la simple poursuite de la précédente, à l’identique, mais du moins comprend, en elle-même, des traits qui sont autant de points d’appuis tendus à la perpétuation ultérieure de la tradition.

Importance politique actuelle de la phrase de Maistre : il n’y a pas de Rassemblement national sans réunion de toutes les traditions de la Nation. Ceux qui coupent l’histoire de France en 1789, ou 1793, pour n’endosser que la tradition républicaine, commettent une erreur symétrique, et aussi grave, que ceux qui prétendent la faire cesser aux mêmes dates. Raison pour laquelle JP. Chevènement ne saurait être davantage le candidat souverainiste que quiconque qui, à droite, refuserait la logique de rassemblement national – raison pour laquelle, surtout, on ne comprend pas que des souverainistes appellent à sa candidature sans s’assurer qu’elle s’inscrira bien dans une logique de rassemblement national dont les signes sont encore bien trop faibles de la part de son équipe…

4 juillet 2001

Ce soir, à Strasbourg, intervention en séance plénière sur la Yougoslavie (rapport Brok), que je retranscris ici : “la situation de plus en plus instable dans laquelle se trouve ce qui reste de la République fédérale de Yougoslavie, comme, il faut bien le dire, l’ensemble des Balkans, nous oblige à prolonger cette année, et sans doute à prolonger longtemps encore, l’aide que nous apportons aux pays de la région. Elle nous oblige aussi, et elle devrait nous obliger surtout, à regarder en face la réalité de notre échec et à nous interroger sur sa cause.

La cause est simple : l’Union européenne n’a fait que faire semblant d’obéir à une logique de paix : en réalité, elle a couvert d’un discours humanitaire une véritable entreprise de guerre, une guerre qui entrait dans les intérêts de plusieurs puissances et qui visait à détruire la Yougoslavie, ce qui fut fait en quelques années. Mais cela, seul un raisonnement géopolitique permettrait de le comprendre : or, bien que ce soit le seul moyen de saisir la réalité des rapports de force internationaux, c’est-à-dire la vie diplomatique elle-même, nous nous obstinons à refuser l’analyse géopolitique.

Par celle-ci, pourtant, la vérité saute aux yeux, celle de trois puissances poursuivant des intérêts convergents dans les Balkans : d’abord l’Allemagne, à qui n’a jamais échappé que, après la première comme après la seconde guerre mondiale c’est en partie contre ses intérêts, du moins contre son expansionnisme européen, que fut créé l’ensemble yougoslave – l’Allemagne qui, dès que sa réunification fut acquise en 1990, a largement contribué à faire sauter le verrou serbe, son vieil ennemi, pour retrouver ses alliés slovènes et croates, deux précieux riverains de la Méditerranée.

De même, la Turquie n’a pas eu grand peine à profiter de l’effritement yougoslave pour retrouver sa vieille connivence albanaise et, soutenue et même poussée par le monde musulman, à instrumentaliser une organisation pourtant fort douteuse, l’UCK (dont le siège fut longtemps à Francfort), grâce à laquelle le Kosovo fut arraché, dans les faits, à la Serbie : vient le tour de la Macédoine et sans doute, demain, de la Bulgarie, et ce n’est pas une " Grande Albanie " qui aura été créée mais une " Grande Turquie " qui se souvient que son Empire s’est jadis étendu jusqu’au coeur de l’Europe.

On comprend l’inquiétude de la Grèce, trop peu souvent écoutée dans cette affaire par les Quinze – les Quinze qui ont surtout écouté, ou suivi, le principal acteur de cette entreprise gigantesque visant à rouvrir d’anciennes fractures en Europe, je veux dire l’Empire, l’Empire américain qui non seulement sait qu’il faut diviser pour régner, mais a profité de l’occasion, trop belle en vérité, pour redorer son blason auprès du monde musulman, terni par les affaires du Proche Orient. Sans oublier que la guerre balkanique lui a permis d’installer en Europe des bases militaires durables, et de rappeler qui était le maître de la paix et de la guerre.

Au milieu de cela le Président Milosevic, pris au centre de ce piège, n’a fait que ce qu’auraient fait à sa place la plupart des chefs d’Etat voyant l’unité de son territoire voler en éclats. Il a réagi, certes, de façon brutale (mais nous aurions tant de choses à reprocher à tant de chefs d’Etat, à commencer par le Président américain !), mais la horde internationale qui l’a envoyé ces derniers jours dans les géoles de La Haye fait immanquablement penser aux temps barbares où après les avoir couverts de chaînes, l’Empire traînait dans les rues de Rome les généraux vaincus avant de les égorger – spectacle d’autant plus écoeurant qu’un Empire parvient toujours à vaincre sans peine les peuples qui ne se soumettent pas à sa loi. Spectacle qui certes ne contribue pas à donner de l’Europe, aveugle au point d’avoir suivi une politique en réalité dirigée contre elle, une image qui aujourd’hui ne lui permet guère de s’aimer elle-même. "

Paul-Marie Coûteaux

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