La Une, novembre 2001
15 octobre 2001
Nouveau tapis de bombes américaines : après l'Irak en 91, la Serbie en 99, c'est au tour de l'Afghanistan. Bien entendu, ceux-là même qui prétendent que les victimes du World Trade Center étaient innocentes, ce qui n'est pas tout à fait faux mais n'est pas tout à fait vrai non plus, ne se soucient plus de savoir si les "victimes collatérales" sont ou non innocentes : pour que la suprématie de l'Empire touché de plein fouet le 11 septembre soit rétablie, il lui faut un nombre suffisant de victimes propitiatoires, quelles qu'elles soient, innocentes ou non.
Seulement, cette fois, les choses semblent avoir légèrement changé : d'une part la fin du monopole des images permet de voir les victimes, d'où un renversement de l'opinion publique beaucoup plus rapide que lors des précédentes crises. Ensuite, le cas de l'Afghanistan pose un épineux problème à l'empire des bombardes : il n'y a, cette fois, à peu près rien à détruire. Sur ce point, les propos du Général Lebed, l'un des héros soviétique de la guerre en Afghanistan, seraient assez comiques si le sujet n'était si grave: "80 % du pays n'a ni route, ni chemin de fer, ni aucune autre voie de communication. Je ne vois vraiment pas ce qu'ils peuvent bombarder pendant des semaines. Des montagnes peut-être ? Nous-mêmes nous avons bombardé l'Afghanistan pendant dix ans, avec le résultat que l'on sait".
Tôt ou tard les Etats-Unis devront faire un choix cruel : soit continuer à bombarder au petit bonheur, si l'on peut dire, sans autre résultat que des pertes civiles qui vont retourner contre eux l'opinion internationale, si bien disposée au départ. Soit ils déclenchent une opération au sol qui est exactement ce qu'attend M. Ben Laden. Les combattants afghans, entranînés très jeunes au maniement des armes, bons connaisseurs d'un terrain dont les troupes américaines ignorent tout, et, de surcroît, sûrs de recevoir le concours d'un nombre sans cesse accru de nouvelles troupes musulmanes, venues du Pakistan ou d'ailleurs, vont pouvoir mener une longue guerre de résistance même si Kaboul tombe. Le plus sage serait évidemment d'admettre que la partie est perdue. Mais un empire ne s'avoue jamais vaincu ; il est dans sa logique même de se montrer toujours vainqueur puisque, contrairement à la logique nationale, il ne peut jamais, il ne doit jamais se reconnaître la moindre limite. C'est pourquoi, d'ailleurs, tout empire périt toujours, et toujours dans la violence. Cette fois la chute sera longue, et entraînera sans nul doute des drames inouïs. Que fait la France dans cette galère ?
Il reste que, autre fait nouveau, l'Amérique fut cette fois touchée en son coeur, et que sa maîtrise universelle du ciel aura été belle et bien déjouée. Cent fois au cours du siècle précédent on a vu les Etats-Unis bombarder un pays puis l'autre : l'oncle Sam était le maître céleste et les petits peuples les fourmis courant aux abris. Il fallut attendre un siècle nouveau pour que la situation se renverse et il est bien possible que les historiens dateront du 11 septembre 2001 l'apogée, c'est-à-dire la fin du début et le début de la fin, de l'Empire américain.
Cet empire a surgi voici deux siècles, en 1823 exactement, date de la "doctrine Monroe" par laquelle Washington entendit s'assurer l'hégémonie sur toutes les Amériques. Ce fut l'affaire du XIXème siécle, déjà marqué par un incroyable cynisme. En 1845, le Président des Etats-Unis d'alors, Polk, précise la doctrine Monroe et édicte pour règle que si toute acceptation d'un protectorat sur une terre américaine est prohibée à une quelconque puissance non-américaine, elle est en revanche autorisée aux républiques américaines entre elles. La colonisation de tout le continent fut achevée le 10 décembre 1898 avec la clôture de l'affaire de Cuba. Restera à Théodore Roosevelt de lancer quelques années plus tard, en 1903, la formule du gros bâton qui tiendra toute l'Amérique latine en respect. Au XXème siècle, forts de l'ordre qui règne dans leur arrière cour américaine, les Etats-Unis n'ont plus qu'à se lancer à l'assaut de la planète entière. La guerre de 14-18 affaiblit durablement ses principaux concurrents, les nations de la vieille Europe. Entre 1914 et 1920, l'excédent de la balance commerciale américaine est multiplié par quatre. Après la reddition du Japon en 1945, c'est au tour de l'Asie de tomber dans "la planète de l'Oncle Sam", du moins en partie. Puis, l'effondrement des empires coloniaux européens lui offrira tout l'empire britannique, et une grande partie de l'empire français - bien que Paris ait assez réussi sa décolonisation pour que l'Afrique et le monde arabe francophone échappent en partie à l'imperium direct de Washington. L'effondrement de l'Union soviétique parachève l'oeuvre : en l'an 2000, les Etats-Unis sont décidément arrivés à leur sommet.
Reste la chute, qui est devant nous. On serait curieux de savoir dans quel état sera l'Amérique à la fin de ce siècle et l'on médite Descartes : "celui que sa puissance met au-desssus de l'homme, doit être au-dessus des faiblesses de l'humanité, sans quoi cet excès de force ne servira qu'à le mettre en effet au-dessous des autres".
19 octobre 2001
A titre d'anecdote, il n'est pas sans intérêt de narrer par le menu l'aventure qui est arrivée à quelques esprits de bonne volonté qui ont entrepris de réunir les principales associations dites "souverainistes" pour entreprendre enfin une action commune ; ils avaient demandé à l'auteur de ces lignes de prendre en ce sens une initiative. Il fut donc envisagé d'organiser quelques manifestations de rue destinées à montrer l'existence desdits mouvements souverainistes en-dehors des habituels colloques qui tournent toujours aux confidences de cinacle. Plusieurs Présidents d'associations se réunirent donc par un beau soir d'octobre. Mises à part quelques piques dont certains Présidents d'associations crurent bon d'émailler leurs protestations de bonne volonté unitaire à l'encontre de leurs partenaires, la réunion se passa bien, une date fut choisie pour une manifestation, ainsi qu'une heure, un lieu et un thème. Las ! Comme on pouvait s'y attendre, cette bonne entente n'était que de façade. Dans les jours qui suivirent, l'un des participants à la réunion m'écrivit pour me dire que son association était capable elle seule de jouer le rôle de coordinateur "transcourants", ce que la pluralité d'organisations démentait à l'évidence, tandis qu'un autre se lançait dans de vigoureuses diatribes contre la nécessité d'écarter de toute entreprise commune "l'extrême droite", notion dont lui-même ne semble pas clairement définir les limites. Or, nous ne nous lasserons pas de répéter que la caractéristique principale du souverainisme de droite ou de gauche, est de n'être pas souverainiste, le combat pour la souveraineté nationale et populaire ne pouvant se mêler à aucun autre. Par ailleurs, la nécessité dans laquelle nous nous trouvions de donner à la Préfecture de Police de Paris le nom d'une association ad hoc, se transforma en une nouvelle sensationnelle, la création d'une association supplémentaire, où certains analystes perspicaces de notre aimable bocal voulurent même voir, pour s'en alarmer évidemment, la création d'un parti politique !
Enfin, nous sommes parvenus à un premier résultat : la date retenue pour la manifestation est désormais fixée au 13 décembre à 18 heures, Place des Victoires à Paris (Ier arrondissement - Métros Sentier, Etienne Marcel ou Palais Royal). Pas moins de cinq associations se sont réunies pour faire partie du comité d'organisation, ce qu'est un beau début. Le thême de la manifestation, qui pricèdera d'un jour l'ouverture du prochain sommet européen à Bruxelles est simple : "Non à la Constitution européenne, Souveraineté nationale et populaire" ! Qu'on se le dise, et qu'on vienne en bon nombre le 13 décembre pour illustrer le souverainisme le plus simple, la défense du franc, de la langue française, de la souveraineté législative, de la souveraineté sous toutes ses formes!
Signalons cependant une autre initiative dont l'intelligence et la clarté de vue constituent un autre encouragement pour les mois à venir : celle de Geneviève Blache qui a créé en-dehors de toute préoccupation partisane ou personnelle, et écrit-elle avec "un projet, un seul, celui de la France de créer une association pour une candidature souverainiste unique dénommée ACSU". G. Blache demande "aux hommes politiques de tout bord de mettre leur rancoeur de côté" et aux militants "d'en faire autant". Elle appelle à l'élaboration d'une "plateforme commune de gouvernement au-dessus des partis". Il me semble qu'adhérer à cette association est la meilleure chose que puissent faire aujourd'hui les souverainistes. Signalons donc l'adresse de l'ACSU : 85 route d'Aspremont - 06100 Nice.
20 octobre 2001
Ceux que la situation du français intéresse devraient lire le bulletin dénommé "Avenir de la langue française", journal de l'Association du même nom (34 bis, rue Picpus, 75012 Paris - Tél : 01 43 40 16 51). L'éditorial nous apprend que plusieurs pays européens préparent, sur le modèle de la législation française (en particulier la loi Toubon), des législations destinées à protéger leur langue nationale. Ainsi, la Pologne qui a adopté en 2000 une loi protectrice de la langue polonaise ou l'Italie qui a décidé de créer une commission ministérielle pour la protection de la langue italienne. Il signale par ailleurs la création d'associations en Allemagne et en Espagne. En France, les associations de défense se sont associées le 7 octobre dernier en "un Forum Francophone International" (FFI) qui, réuni à Villers-Cotterets, vise à adopter le texte d'un appel où l'on peut lire : "Nous proclamons notre détermination à faire cesser les transferts des souverainetés démocratiques nationales au seul profit d'oligarchies technocratiques qui entendent imposer une langue unique. Que le combat souverainiste soit affilié au combat pour la langue française". Voilà qui peut ouvrir d'intéressantes perspectives.
21 octobre 2001
Langue française toujours : voici une autre affaire. Lors de tout appel à l'épargne publique (sous forme d'émissions d'actions ou obligations notamment), est diffusé un "prospectus" qui décrit les caractéristiques tant du produit que de son émetteur et est, en France, visé par la Commission des opérations de bourse. En 1998, la Commission des opérations de bourse a modifié sa réglementation pour que ce "prospectus" puisse être établi, soit en français, soit dans "une langue usuelle en matière financière" avec un résumé en français. Le 20 décembre 2000, le Conseil d'Etat, se fondant sur la loi du 4 août 1994 (dite "loi Toubon"), a annulé sur ce point divers réglements de la C.O.B. : un "prospectus", même financier, doit être intégralement "lisible et intelligible" par ceux à qui il s'adresse. Le Gouvernement a aussitôt demandé au Parlement, à l'article 14 d'un projet de loi portant "mesures urgentes de réforme à caractère économique et financier" (dit "Murcef"), d'introduire les dispositions annulées dans le code monitaire et financier.
1er novembre 2001
La fête des morts est triste, Halloween est lugubre. Dans mon village, des enfants grimés se promènent tristement dans les rues sans très bien savoir ce qu'ils font là. Ce n'est pas simplement la République qu'il faut construire, mais aussi et d'abord un peuple : à voir la facilité avec laquelle fut imposée aux Français la fête d'Halloween, on se dit qu'il n'y a même plus de peuple français mais une masse de consommateurs amorphes qui a oublié tout héritage, et jusqu'au sens de ses plus vieilles fêtes.
Une lueur cependant : dans un entretien au Figaro paru début septembre, je proposais aux souverainistes de placer Jean-Pierre Chevènement "sous surveillance". Depuis, il n'a pas seulement fait à ceux qui, parmi nous, le suivent des yeux la bonne surprise de situer sa candidature sous l'excellente enseigne de "l'homme de la nation". Il a rencontré dans le pays un écho si large et si varié que le voilà sur le point de rompre avec son camp, à quoi je l'exhorte depuis dix ans (au moins), et que nous n'espérions plus. Le voilà qui reçoit le concours de personnalités de droite les plus inattendues, des gaullistes historiques à peu près au complet jusqu'à la plus grande partie de militants de la défunte "Demain la France", officine pasquaïenne qui avait en son temps réuni des opposants à Maastricht avant de s'éclipser pour cause d'affaires. Si ce mouvement se confirme, et si la rupture de Jean-Pierre Chevènement avec toute attache partisane se fait décidément irréversible au point qu'il ne pourra plus se prononcer en faveur de Lionel Jospin, alors il faudra se demander si le mieux à faire ne sera pas de l'aider à dépouiller le vieil homme comme doit le faire tout candidat à la présidence de la République. A suivre de près...
Paul-Marie Coûteaux