La Une, décembre 2001
25 novembre 2001
Rien n'est plus simple que la situation de la France dans l'Europe d'aujourd'hui : la souveraineté nationale étant interdite par les nobles instances de la supposée "construction européenne", c'est toute la légitimité de l'Etat-Nation qui s'effiloche, et l'ordre public lui-même. La souveraineté étant abolie, la Constitution européenne remplaçant la Constitution nationale, c'est toute autorité publique qui se trouve niée, comme les policiers et les gendarmes en font l'expérience, après les enseignants.
Une partie des Français tente de réagir - ou du moins se lamente. Combien sont-ils ? L'occasion aurait pu être donnée de les compter lors des prochaines élections nationales. Mais beaucoup se réfugient dans l'abstention, forme extrême de dégoût. Quant à ceux qui ont compris que, la souveraineté nationale et populaire étant jetée au ruisseau, c'est l'existence même de la France au XXI° siècle qui se trouve remise en jeu, ils n'auront pas l'occasion de découvrir qu'ils constituent sans doute le principal parti de France. Pourquoi ? Parce qu'ils sont divisés et, plus grave, parce que la plupart d'entre eux ne croient même plus possible d'influer sur le cours de l'histoire, c'est-à-dire porter l'un des leurs à la tête de l'Etat. Ils n'osent pas le vouloir et se perdent dans des querelles secondaires, préférant se dire "de gauche" ou "de droite", et s'amuser à se diviser encore telle ou telle écurie. S'il devait décidément en être ainsi, on peut être sûr qu'il ne se passera rien lors des prochaines élections...
29 novembre 2001
A Bruxelles aujourd'hui, il fut impossible de trouver une majorité entre partisans et adversaires du clonage humain. Le rapport Fiori sur lequel nous votions ce matin assorti de pas moins de 235 amendements (est-il raisonnable de voter sur tant de points en une heure environ, soit près de 4 votes par minute ?) a finalement été repoussé à une très large majorité. Les partisans du compromis Fiori ne furent que 35 sur plus de 400 votants. Les uns le trouvaient trop hardi, les autres pas assez. Le plus remarquable dans cette affaire est que, une fois encore,s'afficha l'opposition entre le Nord et le Sud de l'Europe ; l'Allemagne, la Grande-Bretagne, les Pays-Bas et les pays scandinaves de culture protestante sont globalement favorables au clonage, du moins sous la forme du clonage thérapeutique - mais on peut être sûr que, une fois cette barrière franchie, l'utilisation commerciale des gènes sera immédiate. Les pays du Sud, de culture catholique, et en particulier les Français dans leur grande majorité, s'y montrèrent opposés.
Question philosophique bien entendu : c'est ici une transgression majeure de ce que l'on a appelé pendant des siècles "la nature de l'homme". Il est vrai que les Modernes ont réussi à nous faire croire que cette nature n'existait pas, que l'homme n'est pas une essence éternelle, reflet de Dieu pour les Chrétiens, ou mesure de toute chose pour les humanistes athées. En un mot, puisqu'il n'y a pas pour eux de nature humaine, on en saurait voir nulle transgression dans les manipulations qui modifient en profondeur son évolution dans la suite des siècles. Question que pose l'existentialisme : l'homme se choisit lui-même, s'il est en perpétuel devenir, si, en somme, il n'y a pas d'essence de l'homme, tout devient possible, même le pire. La problématique du XXI° siècle pourrait bien être celle-ci : la Foi, ou du moins la croyance en une essence invariable des choses et de l'être humain, ou la barbarie...
Mais question aussi pour l'Europe. Si nous n'avons pas un regard commun minimal sur l'homme, autrement dit si l'Europe ne repose pas sur une idée précise de l'homme, quelle civilisation peut-elle construire ? Le débat sur le clonage humain, brutalement clos par une impasse laissa à presque tous mes collègues un goût amer au fond duquel personne ne voulut voir cette évidence : les Européens ne sont pas d'accord sur l'essentiel...
2 décembre 2001
Le Nouvel Observateur de cette semaine publie un article de Bernard Kouchner intitulé "Euthanasie, il faut débattre". Etonnant entêtement de ce ministre à vouloir "ouvrir le débat sur l'euthanasie", comme il dit. D'abord, est-ce la fonction d'un ministre ? N'est-il pas là pour appliquer les lois - ce que lui-même et ses services ne font, semble-t-il, qu'imparfaitement... Ensuite, qu'est-ce que ce débat ? Une façon, nous dit-il, de chercher les moyens de "rendre la mort plus belle", ambition de taille. Le raisonnement du ministre laisse pantois : "Faut-il changer la loi dès lors qu'elle n'est pas respectée, ou se contenter, à la française, d'une transgression complice que certains appelleraient sagesse ?" Ce raisonnement est assorti de considérations diverses, plus ou moins insultantes pour la France, dont le ministre dit qu'elle est un pays de "préjugés, d'idéologie et de religion"... Et de stigmatiser une société "indécise et rétive au débat", cela seulement parce que la loi n'admet pas d'exception au principe interdisant de tuer ! Rouvrons donc le débat sur la prohibition de l'assassinat : on découvrirait alors, sur ce sujet aussi, une société "indécise et rétive au débat"...
6 décembre 2001
S'il y a une question qui surplombe toute la science politique, c'est bien celle de l'appartenance, autrement dit de la communauté à laquelle les individus s'identifient assez pour lui consentir les abandons d'égoïsme seuls capables de garantir un ordre public, et qui, en retour permet de constituer un instrument de participation collective à la marche du monde. Question abstraite en apparence, mais très concrète aujourd'hui : si la réponse fut donnée pendant longtemps par la formule de l'Etat-Nation, qui reléguait les autres dans la sphère privée, elle est aujourd'hui doublée par toutes sortes de formules concurrentes, si nombreuses qu'on ne parvient plus à en faire l'inventaire : l'Europe, la solidarité atlantique, les régions, grandes ou petites, ou les "pays", sous-ensembles flous qui correspondraient au Heimatt allemand, la commune, voire la cité HLM ou encore la "communauté". Ce nom générique cache une grande diversité selon qu'il est formé par la race, l'origine géographique, l'appartenance religieuse ou encore selon l'orientation sexuelle. Jusqu'à ces dernières années, nul ne semblait voir que cette multiplication d'appartenances pulvérisait complètement le lien social, c'est-à-dire l'idée d'une solidarité entre les individus et par là le fondement de l'ordre public, de la démocratie, finalement la notion-même du "politique".
Il fallait que cette question soit un jour posée avec clarté. Elle l'est enfin, et de belle manière, par un jeune écrivain et journaliste en flèche, Joseph Macé-Scaron. Son livre, "La tentation communautaire", ne se contente pas de décrire le phénomène d'explosion de nos appartenances collectives, mais en décrit aussi les conséquences sociales, politiques et psychologiques (notamment l'éclatement de la frontière entre le public et le privé). Fort opportunément, le livre parut quelques semaines après cette hallucinante scène du Stade de France où, les symboles nationaux ayant été d'entrée de jeu foulés aux pieds, se déchaînèrent les appartenances nouvelles au point de subvertir tout ordre public (puisque le match fut interrompu) et de couper la parole au représentant de l'Etat, lequel ne parvint même pas à se faire entendre. Il faut lire Macé-Scaron pour comprendre vers quels désordres, pour ne pas dire quelle anarchie, nous conduit ce déchaînement communautariste.
10 décembre 2001
Gendarmes dans la rue : l'effondrement de l'ordre social s'accélère. Un gendarme a cette jolie phrase : "Nous ne pouvons pas être gardiens d'un ordre qui n'existe plus." A la vérité, on ne saurait mieux dire.
Il est faux de croire que les zones de non-droit se compteraient par quelques dizaines : discours qui fait partie de la politique de l'autruche qu'ont adoptée sur le sujet nos gouvernants depuis des lunes faute d'être assez légitimes, c'est-à-dire d'avoir assez d'autorité, pour y porter remède. Il y en a désormais partout, même dans les villes moyennes. A Nevers, allant de la gare jusque dans ma campagne, je dois traverser un quartier "chaud". Un pompiste me conseilla un jour de ne pas m'y arrêter, surtout la nuit, car j'y serais immanquablement agressé sans que personne n'intervienne. C'était charmant, mais en somme, il suffisait de prendre son souffle en priant le soir que nulle panne ne survienne au mauvais endroit. Du moins, le problème semblait circonscrit. Patatras, le journal local nous apprend qu'un autre quartier jusqu'alors tranquille devient dangereux et que ses habitants n'osent plus y garer leurs véhicules, lesquels, depuis quelques mois, se sont mis à brûler mystérieusement. Bien entendu, la municipalité de Nevers, socialiste bon teint, minimise : il est évident, à voir les carcasses de voitures brûlées, que c'était là des véhicules en très mauvais état. Cette déclaration d'un édile municipal fait bien rire dans les environs où plusieurs personnes m'ont raconté cette histoire. Ce qui s'appelle très exactement rire jaune.
12 décembre 2001
En 1978, Valéry Giscard d'Estaing, alors président de la République, décrivait l'organisation de la vie politique française en 4 grands partis : l'UDF, le RPR, le PS, le PCF, chacun représentant entre 15 et 20 % de l'électorat. Aujourd'hui, ce champ est profondément bouleversé. l'UDF et le PCF en sont réduits à espérer demeurer au-dessus de l'étiage des 5 %. Le RPR et le PS ne s'en trouvent pas plus gonflés pour autant et furent réduits à trouver entre eux une sorte de modus vivendi pour gouverner ensemble en tentant de réunir 50 % de l'électorat, du moins de l'électorat déclaré qui ne représente lui-même que la moitié de l'électorat potentiel : c'est ce qui fut appelé la cohabitation, lointain avatar des "apparentements" de la IV° République en crise.
En réalité, le parti majoritaire aujourd'hui est celui du refus : refus de l'abandon de la souveraineté ; refus de la politique permanente du compromis et principalement du compromis entre l'Etat et les féodalités. Ce contre-parti représente une masse d'électeurs supérieure à celle que peut réunir le PS ou le RPR. Il est le premier parti de France. Lors des dernières Européennes, si l'on accumule les voix des contestataires, on dépasse le quart des électeurs. De même, aujourd'hui les sondages accordent-ils aux trois candidats de ce contre-parti, Chevènement, Le Pen, Pasqua, plus de 25 % des intentions de vote. Un esprit sain voudrait que tous se réunissent autour du mieux placé d'entre eux. Or, il n'en est rien. Et tandis qu'à l'heure où toutes les tuiles qui forment depuis des lunes le toit de la nation dégringolent sur notre tête les unes après les autres, un quidam qui viendrait à demander aux uns et aux autres de rentrer leurs querelles particulières pour défendre la maison commune passe pour naïf ! Sainte naïveté en tous les cas, et je ne suis pas mécontent que l'hebdomadaire Le Point de la semaine dernière ait titré l'entretien que m'a demandé un de ses journalistes par cette incantation provocatrice : "Il faut que Jean-Pierre Chevènement s'adresse aussi aux électeurs de Jean-Marie Le Pen". Car ceux-ci viennent de tous les partis, y compris du Parti Communiste qui a perdu en sa faveur l'essentiel de son électorat. Est-il absurde que Jean-Pierre Chevènement s'adresse à eux ? Certains petits esprits persistent à le penser. Pour ces gens-là, même quand le navire est échoué sur le sable et que la marée s'est retirée, rien n'importe davantage que de savoir si la barre est à droite ou à gauche...
Paul-Marie Coûteaux