La Une, janvier 2002

10 décembre 2001

L'insolence, ou la légèreté de la camarilla politique qui prétend nous gouverner n'a plus de bornes : à ceux qui s'inqiètent ques les élections, présidentielle puis législative, puissent fort bien porter à la Présidence de la République puis à l'Assemblée deux équipes opposées, ils répondent en choeur : "Pas d'importance, la cohabitation se poursuivra !" Nul ne relève, tant les commentateurs sont eux-mêmes étourdis que, voici à peine plus d'un an, les mêmes justifiaient le racourcissement à 5 ans du mandat présidentiel par un argument unique, qui se donnait des airs imparables : la concomitance des élections générales tous les cinq ans allait désormais rendre impossible toute cohabitation. La petite bande qui compose "l'établissement" n'a peur de rien : nul n'est là de toutes façons pour la rappeler à un minimum de cohérence.

13 décembre 2001

200 selon Le Monde, 300 selon la police : en réalité, nous étions plus de 500 rassemblés ce soir, par un froid de canard, sur la Place des Victoires à Paris pour la première manifestation souverainiste qui fut organisée depuis 3 ans - la première s'était tenue à Versailles en janvier 1999 à l'occasion de la ratification du traité d'Amsterdam. Nos slogans étaient simples : "Non à l'euro, non à la Constitution européenne, non à l'abandon de la langue française !" Comme nous avions souhaité qu'aucun homme politique ou représentant de parti ne fut présent, ceci afin d'éviter tout risque de politisation, de droite ou de gauche, nous étions "entre nous", militants d'associations souverainistes ou de défense de la langue française, ou de défense du franc. Le plus agréable était sans conteste la grande joie des participants de se trouver enfin dans la rue et de sortir de ces cénacles légèrement répétitifs où les mêmes personnes répètent les mêmes arguments devant la même assistance, diluant à mesure l'énergie du noyau souverainiste.

L'enthousiasme fut tel que, à l'issue de la manifestation, devant le Palais Royal où flottaient des buissons de drapeaux bleu-blanc-rouge noblement détachés dans la nuit, nous avons décidé, avant de chanter une réchauffante Marseillaise, d'organiser une nouvelle manifestation, et d'autres, au cours de l'année 2002. Une première aura lieu le 14 mars ; elle se réunira à 19 heures Place des Victoires, de nouveau, mais le cortège se rendra cette fois au Conseil Constitutionnel pour rappeler cette noble institution à son devoir, qui est d'être le gardien suprême de la Constitution nationale. Une autre manifestation aura lieu le 18 juin pour célébrer, outre l'appel de Londres, la souveraineté des nations. Je crois qu'il est temps de nous montrer régulièrement dans la rue, ce qui nous permettra d'une part de surmonter la ridicule dispersion des associations de défense de la Souveraineté et d'autre part, pour affirmer notre indépendance vis-à-vis des partis souverainistes, dont beaucoup ont partie liée avec l'un des deux administrateurs en chef de la catastrophe. Je suis confiant que nos troupes seront de plus en plus nombreuses. "Nous partîmes 500, et par un prompt renfort..."

2 janvier 2002

Dernier jour du franc disent les journaux, qui se montrent tous d'ardents propagandistes de l'euro. France Culture consacre une longue émission à l'événement, dont l'invité vedette est Madame Nicole Fontaine, présidente du Parlement européen ("pour quelques jours encore", comme je le fis aimablement remarquer tant elle se montra sûre d'elle et dominatrice), et à laquelle je suis invité pour représenter les "anti-euro". Sont aussi conviés deux ou trois économistes triés sur le volet, bien entendu favorables à la monnaie unique. Comme je me trouve à Bordeaux et suis donc relié en duplex, la maîtresse des débats me donne la parole et me la coupe comme elle l'entend, en sorte que, à l'évidence, la partie est truquée. Quand j'en viens à dire que l'abandon du franc n'est peut-être pas définitif et que l'euro est trop fragile pour ne pas provoquer, en cas de crise, soit une décision d'un ou plusieurs Etats membres de revenir à sa monnaie nationale soit une soudaine faveur du public pour une monnaie plus sûre, qui ne pourra être que le dollar, c'est un tollé général dans le studio. Pourtant, un économiste charmant et patenté, m'appelle ce matin pour me dire que mon hypothèse est des plus plausibles. A sa demande, je tais son nom - précaution qui montre assez à quel degré est tombée la liberté de parole.

De notre conversation, je retiens ceci : une monnaie n'est pas simplement un instrument d'échange courant, elle remplit deux autres fonctions : elle est d'abord un instrument d'épargne (ou la thésaurisation) ; elle est aussi un instrument de politique économique, puisqu'elle permet de réguler dans l'ordre commercial les relations d'un ensemble économique avec les partenairs. La France a beaucoup utilisé cette dernière fonction, notamment pour s'adapter à des conjonctures délicates, ce qui est bien l'objet de toute politique économique.

Or, l'euro na pourra sans doute pas remplir cette fonction comme l'indique d'une part l'indépendance de la Banque centrale européenne, d'autre part la disparité très grande des situations économiques dans lesquelles se trouvent les douze pays de l'Euroland. Comment en effet adopter une règle monétaire commune entre un pays comme l'Allemagne guêté par la récession et des pays comme l'Irlande ou les Pays-Bas au contraire menacés d'une surchauffe ? La BCE n'est pas seulement indépendante, elle est impotente aussi longtemps que la situation de l'Euroland demeurera contradictoire. A quoi s'ajoutent bien évidemment les disparités structurelles, notamment quant aux fiscalités (dont les architectures non seulement ne s'uniformisent pas mais semblent au contraire se diversifier à mesure que certains pays multiplient les exemptions fiscales), mais aussi quant aux salaires et aux charges sociales, en sorte que les conditions du marché sont loin d'être uniformes.

Qu'une crise survienne, et il est fort probable qu'elle atteigne les uns plus que les autres (c'est la fameuse théorie des "chocs asymétriques"). Il sera alors d'autant plus difficile de redresser les équilibres que l'on ne pourra plus agir sur la monnaie, ni à l'échelle européenne ni à l'échelle nationale puisque les monnaies nationales auront disparu. Dans ces conditions, il n'y a rien de coupable à imaginer que certains pays redonneront cours à leur monnaie, raison pour laquelle sans doute les Allemands ont gardé leur mark soigneusement stocké. S'ils ne le font pas, il n'est pas moins imaginable que, pour certains achats importants du moins, les consommateurs et les entreprises recourent à la monnaie la plus fiable et la plus pérenne, le dollar - comme cela se fait d'ailleurs dans un très grand nombre de pays du monde et même d'Europe...

Un tel raisonnement est simple, bien qu'il m'ait été impossible de l'exposer lors du supposé débat de France Culture. Je me console en pensant que, d'une part la vérité s'impose toujours tôt ou tard et que, d'autre part, nos contemporains ne peuvent pas ne pas se méfier de ce qu'ils entendent sur les ondes, tant est excessif le triomphalisme du "passage à l'euro réussi", comme si nous étions en temps de guerre et que la propagande se devait de diffuser heure après heure des communiqués de victoire.

Il est vrai que les adversaires de l'euro adoptent un profil bas, fort peu honorable à mes yeux : Charles Pasqua demeure muet - et ne parlons pas de Philippe Seguin, jadis héraut du combat contre la Traité de Maestricht... Jean-Marie Le Pen et Jean-Pierre Chevènement préfèrent parler d'autre chose. Reste Philippe de Villiers, dont l'ouvrage "Vous avez aimé les farines animales, vous adorerez l'euro" semble remporter un succès public plus que mérité, et qui aura été, en multipliant ces jours-ci des formules gouailleuses du meilleur aloi, le dernier homme politique français à défendre le franc. Dont acte.

5 janvier 2002

Me trouvant à Bordeaux, je passe et repasse devant le magnifique Grand Théâtre peuplé de souvenirs. Aujourd'hui, il est quasi mort : on n'y voit jamais nulle animation et l'un de mes amis m'apprend qu'il ne s'y donne plus qu'une quarantaine d'opéras dans l'année. Décidément, tout se retire comme la marée. Lorsque j'étais jeune, plusieurs membres de ma famille avaient coutume "d'aller à l'opéra", comme on disait jadis, et je me souviens que le soir, par beau temps, nous allions nous promener sur les éallées de Tourny" pour guetter l'heure de la sortie du théâtre, nous amusant de l'effervescence qui régnait alors dans les alentours, et de la beauté de quelque toilette plastronnant sur les marches de la bien-nommé "Place de la Comédie". Mes grands-parents avaient pour ami un peintre (en bâtiment) qui se flattait d'aller à l'opéra trois fois par semaine, ce que nous pouvions d'ailleurs vérifier quand il était à son ouvrage, car il chantait alors d'une voix de stentor des airs de Carmen, de la Belle Hélène ou du Savetier du Caire. Aujourd'hui, plus rien de tout cela - et le fameux Grand Théâtre ne "tourne" plus que sur une petite clientèle d'habitués, enseignants pour la plupart, le bon peuple ni les élites bourgeoises ou administratives n'y fichant plus les pieds. La Mairie comble le déficit par une énorme subvention, manière de dire que la culture n'est plus qu'une nostalgie à laquelle on n'ose renoncer tout à fait. Mais la réalité est là : toute culture populaire a disparu, signe imparable au mieux d'une colonisation achevée et au pire d'une "rebarbarisation" du monde qui est décidément en fort bonne voie.

8 janvier 2002

J'évoquais l'autre jour, les associant sans doute par distraction, Jean-Marie Le Pen et Jean-Pierre Chevènement. L'un et l'autre se tournent semblablement en ce mois de janvier vers l'Afrique : Jean-Pierre Chevèenement revient d'une tournée au Maghreb dont il répète avec pertinence que le développement contribuera à résoudre plusieurs problèmes qui se posent à la France, diplomatiques, économiques, culturels et bien entendu le lancinant problème de l'immigration. De même, Jean-Marie Le Pen se rend dans quelques jours en Afrique du Sud pour y rencontrer Nelson MAndela, et en Afrique équatoriale pour y rencontrer le président Bongo, voyage qui est un prélude au lancement d'une nouvelle campagne du Front National sur l'immigration, dont on se rend compte que la solution est bien plus en Afrique qu'en France. Evolution fort bienvenue. Il est évident qu'aucune solution ne sera trouvée au problème, de plus en plus caché mais de plus en plusgrave, de la migration des populations du sud vers le nord, sans une coopération et une coopération profonde avec les Etats africains. Tout cela n'est que sagesse car, n'en déplaise au mélangisme général, on ne peut considérer que se trouve en ordre un monde où il serait normal qu'un individu vive dans n'importe quel pays à l'exception de celui où il est né. Je développe ce point dans mon "De Gaulle" que j'achève ces jours-ci, au risque de me faire taper sur les doigts, sur ce sujet comme sur tant d'autres.

Paul-Marie Coûteaux