Rendre les Français à la France
La Une, avril 2002

15 mars 2002

Bien qu’ils n’osent pas le dire, ni même se l’avouer, les Français se rendent compte de l’état d’abandon, de déréliction peut-être, dans lequel se trouve notre pays. La nation, l’Etat, la République, et l’esprit même de la civilisation ne survivent plus que par une sorte d’inertie, une série d’habitudes qui, pour un nombre sans cesse croissant de nos compatriotes, ne sont plus qu’un rideau d’apparences.

La nation ? La France ne peut exister qu’en étant une voix dans le monde, seul moyen d’ailleurs de transcender ses démons intérieurs. Or, toute sa politique depuis plus de 20 ans semble répondre à un mot d’ordre unique, se fondre dans des ensembles où sa voix s’étouffe et sa personnalité peu à peu s’engloutit, au premier chef l’Union européenne bientôt dotée d’une Constitution comme si elle était notre appartenance majeure, les autres n’étant plus que mineures ; mais aussi l’OTAN, qui désormais décide de l’essentiel de notre politique étrangère, et de la guerre et de la paix ; ou bien encore la nébuleuse d’organisations internationales type OMC qui règlent nos vies de si loin que la plupart d’entre nous n’en a nulle conscience. La conséquence ne se fait pas attendre : puisqu’elle n’est plus un instrument de participation au monde, qui est sa dynamique, et qui seule peut faire tenir ensemble ses éléments centrifuges, la France parvient de moins en moins à préserver son unité. L’affaire corse, en attendant d’autres irrédentismes toujours à l’affût, en est un signe alarmant comme, tout aussi grave, notre incapacité à intégrer les nouveaux venus, les « jeunes dans leur ensemble », dont une proportion croissante ignore presque tout de la civilisation dont ils héritent, mais aussi les populations issues de l’immigration s’intègrent de plus en plus mal à notre société, de décennie en décennie. Comment une civilisation qui se désintègre peut-elle intégrer les nouveaux venus ?

Quant à l’Etat, son désordre et son impuissance atteignent au comble. Encombré par ses graisses, l’Etat technocratique est bien en peine de mener quelque réforme d’envergure que ce soit comme pourtant les circonstances le commanderaient (réforme fiscale, protection sociale, aménagement du territoire, Ecole, Justice...). Voici peu, on vit même un ministre incapable de réformer l’une des directions de son ministère, la Direction générale des impôts, les corporatismes de la maison le contraignant même à démissionner ! On en est réduit à une sorte de fuite budgétaire qui se traduit par une dette sans cesse alourdie.

Quant à la Res Publica, c’est peu dire que le ressort qui la sous-tend depuis des siècles, ce couple souveraineté/légitimité qui, l’une alimentant l’autre, fut de tous temps la matrice de la France ne joue plus le rôle dynamique qui assura l’unité intérieure et le rayonnement extérieur de la nation : l’une et l’autre se trouvant durablement atteinte par une série de gouvernements inconscients, elles se dévalorisent mutuellement par un long processus où périssent à la fois la démocratie et l’ordre public lui-même. Est-on sûr que la France garde aujourd’hui l’esprit de sa civilisation, cet ensemble de valeurs morales, de principes politiques et de codes dont elle a hérité de la synthèse ô combien féconde des apports grecs, romains et judéo-chrétiens et dont tout semble concourir à faire perdre la trace dans l’esprit, dans les cœurs et dans les âmes ? Le battage entretenu autour du sinistre film de Costas-Gavras « Amen » est un signe parmi d’autres d’une volonté de corrompre, non pas seulement notre héritage chrétien mais toute dimension spirituelle quelle qu’elle soit, cette dimension sans laquelle on s’avisera tôt ou tard qu’il n’est point d’ordre humain.

Nul n’ose regarder en face cette évidence que le premier parti de France est celui de l’abstention, et que les votes blancs deviennent pour beaucoup une sorte d’obligation morale, l’expression d’une attente à laquelle personne ne se donne les moyens ni la hauteur de répondre. Jamais campagne présidentielle ne fut plus atone, jamais radios, télévisions et journaux ne consacrèrent à l’événement moins de place, jamais on ne vit dans nos villes et nos campagnes moins d’affiches électorales. Décidément, les souverainistes ont raison : à mesure que s’étiole la souveraineté nationale, s’étiole corrélativement la souveraineté populaire, c’est-à-dire la démocratie.

Ainsi il ne s’agit plus de rendre « la France aux Français », mais de rendre les Français à la France, ce qui est tout autre chose.

2 avril 2002

J’aurai échoué à faire comprendre à Jean-Pierre Chevènement que son entreprise, qui tente de mettre à bas la connivence d’une fausse droite et d’une fausse gauche qui boucle le sommet de l’Etat, est impossible à réussir sans un vaste soutien populaire. Or il faut prendre le peuple tel qu’il est, c’est-à-dire lui parler avec ses mots ou le dissoudre, ce à quoi Chevènement n’est guère disposé puisqu’il aime la démocratie, qu’il en respecte les règles, dont la démagogie n’est hélas jamais absente. Il est d’ailleurs significatif que les trois candidats qui montent, Mme Laguiller, M. Le Pen ou M. Saint-Josse s’évertuent, et parviennent à parler au peuple.

Pour ce faire, Chevènement devrait oser aborder de fond trois thèmes majeurs : la ruralité, la question des migrations et par dessus tout la sauvegarde des souverainetés nationales face à l’américanisation du monde.

La ruralité d’abord. La classe politique française, écologistes compris, ignore les problèmes que pose à un nombre significatif de citoyens la vie hors des villes. Urbaine et plus précisément parisienne, presque unanimement formée à l’école industrialiste des années d’après-guerre, elle assimile les thèmes ruraux à la phrase fameuse d’Emmanuel Berl « La terre ne ment pas », rejetée sans plus de discussion. Funeste erreur ! Pour un nombre croissant de Français, la terre parle, indistinctement certes, un langage qu’ils veulent entendre. Celui d’une socialité, d’un art de vivre (qui ne se réduit pas à l’art culinaire ni au temps de vivre mais s’étend au respect des choses et de leur essence, point que je développe dans mon « De Gaulle ») et, d’une manière générale, du respect des traditions qui jouent le rôle de boussoles que la modernité, le bougisme, l’accastillage clinquant de la surconsommation urbaine ont depuis longtemps égarées. Bien des philosophes commencent à contester ce paradigme du progrès infini qui a viré à l’idéologie techno-scientifique et marchande qui, de toutes parts, contribue à une rebarbarisation générale du monde et de la vie humaine. L’Etat et ses dirigeants restent aveugles devant le réinvestissement affectif des campagnes. Toute l’action publique le contrarie au contraire, qu’il s’agisse de la politique agricole, de la politique de la pêche ou de la privatisation des services publics (poste, rail, électricité) sans lesquels la ruralité française, qui est pourtant l’un des grands atouts de notre nation, est en train de manquer son second souffle. De ce sentiment d’abandon qui court à travers les territoires français naît une colère que l’on ne mesure pas et que des mouvements comme Chasse Pêche Nature et Traditions savent parfaitement capter – et ont même le devoir de le faire. Gageons que CPNT est en train de s’inscrire durablement dans notre paysage politique, ce qui est d’ailleurs une très bonne chose, d’autant qu’ils sont servis par des hommes de valeur tels que Jean Saint-Josse et qu’ils savent lier leurs revendications essentielles, pour ne pas dire « essentialistes » (mais le savent-ils ?) avec le thème ô combien porteur de la souveraineté, populaire et nationale. Jean-Pierre Chevènement serait avisé de se pencher sur ce phénomène au lieu de laisser ce que la Nomenklatura appelle avec mépris « les Chasseurs » à l’écart d’une revendication souverainiste dont les facettes sont beaucoup plus diverses, et la logique plus profonde, qu’ils ne semblent le croire.

Quant au thème de la migration, sa gravité est inscrite d’ores et déjà dans les mutations de l’univers mondialisé : il sera, qu’on le veuille ou non, et même si l’on s’obstine à pratiquer la politique de l’autruche, l’une des grandes affaires du XXI siècle. Jean-Marie Le Pen l’a posée à sa manière, où l’on peut retenir au moins les innombrables problèmes que poserait l’assimilation de la simple présence sur le territoire avec les droits attachés à la citoyenneté. S’il suffit d’être présent sur le territoire français pour prétendre à tous les droits d’un citoyen, y compris la participation aux élections, sans considération d’un héritage, d’un projet et même d’un vouloir vivre commun, alors le concept même de citoyenneté, et par là celui de République, dont on use et abuse à tort et à travers, ne signifie plus grand chose. Faute que les élites aient le courage de poser cette question, et de la replacer dans le cadre plus général de ce qu’Alfred Sauvy eut le premier le courage d’annoncer comme « le grand siècle des migrations », le peuple la pose tout seul, et la pose mal. Il faut la référer non au thème du racisme, si bêtement moral et assez largement hors sujet, mais à celui, entièrement politique, des conditions de la citoyenneté.

Le combat anti-impérialiste, enfin, est l’un de ceux qui donnent à la France, et cela de tout temps, la vocation, et pour être plus précis, le sens sans lequel elle n’est plus rien. Depuis Bouvines, Orléans et Valmy, être Français, c’est résister aux hégémonies extérieures. Le déchaînement d’un empire mondial qui, depuis la chute du Mur de Belin, ne connaît plus de borne à sa puissance redonne à la France le rôle que bien des peuples du monde attendent d’elle, celui de la seule grande nation capable de dire non et d’être un exemple pour toutes celles que l’américanisation du monde exaspère d’année en année davantage. Dire non à l’Amérique et corrélativement non à une Europe qui n’est à l’évidence que son pauvre rouage régional, serait la meilleure manière de réunir les forces vives de la France et de les galvaniser en un mouvement de résistance.

Or, sur ces trois sujets que de prudence, hélas ! ...

5 avril 2002

La chose est certaine depuis avant-hier : Charles Pasqua ne pourra pas être candidat et ce qui se dessine, ce dont m’informe deux militants RPF de deux régions différentes, est un ralliement en souplesse à Jacques Chirac au second tour. Ainsi se trouve légitimé, deux ans plus tard, mon départ du RPF consécutif au déjeuner du 15 avril 2000 que Charles Pasqua s’en alla partager avec le Président de la République à l’Elysée. On m’accusa de procès d’intention : cette intention était bien réelle et je crois même que la connivence avec Jacques Chirac est plus précise et plus ancienne encore que je le devinais alors.

Quand on a vu avec quelle facilité le Système absorbait les hommes qui montrent tant soit peu de différences, Philippe Séguin naguère, Charles Pasqua aujourd’hui, on se dit qu’il faut s’armer d’une bonne dose de courage pour s’opposer radicalement au Système en attendant que se forge autour de cette radicalité une véritable opposition.

Chevènement a-t-il vraiment le souci de rallier les souverainistes ? Le lendemain du jour où Pasqua libére 2 à 3 % de l’électorat, Chevènement ne trouve rien de mieux que de faire donner hier à Lyon le juge Eric Alphen, qui se signala par son acharnement dans le dossier des HLM des Hautes-Seines. Pour amadouer les équipes pasquaiennes, il n’y a rien de mieux. L’a-t-il fait exprès ?

10 avril 2002

Ce matin, dans le Figaro, excellente analyse d’Eric Zemmour qui, comme a son habitude, résume l’essentiel : « Jean-Pierre Chevènement a eu la possibilité il y a trois mois de renverser la table, de devenir l’homme d’une droite nationale, autoritaire et populaire qui lui tendait les bras : il l’a repoussée. Depuis lors, il descend lentement mais sûrement vers son étiage personnel, celui d’une gauche républicaine, honnête et fort éduquée. » On ne saurait mieux dire, surtout si l’on comprend que le tournant de sa campagne il y a trois mois fut l’affaire « Villiers » au cours de laquelle Jean-Pierre Chevènement et son « entourage » ont montré un esprit de fermeture au lieu de l’ouverture annoncée de « l’homme de la Nation ». Le pire est que je n’enrage même plus puisque cette balourdise je l’avais prévue depuis l’été dernier. Soyons comme Lucain et regardons « dans le vide immense l’irrémédiable s’accomplir ».

Paul-Marie Coûteaux