La Une, septembre 2002
26 juin 2002
Deux jours à Séville, pour le sommet européen concluant
la présidence espagnole. Le plus intéressant est, comme toujours,
l'ambiance des couloirs, puisqu'il ne se passe à peu près rien
dans les séances où chefs d'Etat, chefs de gouvernement et ministres
ne font que lire les uns après les autres les discours qu'ont préparés
leurs collaborateurs, discours qui ne font que reprendre les arbitrages rendus
par divers cénacles au cours des dernières semaines.
Or, ladite ambiance est aussi maussade pour les fédéralistes qu'elle
est rafraîchissante pour les défenseurs des nations - n'était
le grand soleil andalou qui plonge le Palais des Congrès dans une touffeur
telle que ministres et conseillers ont l'air si débraillé qu'on
se croirait à la foire. Tout cela manque décidément de
tenue, et de hauteur plus encore.
L'idée de renforcer les contrôles sur l'immigration et de définir
ce que la presse appelle pompeusement une "grande politique européenne
de l'immigration" se heurte à mille difficultés juridiques
qui la réduisent à rien : écueils habituels sur lesquels
échouent les uns après les autres l'invincible armada européiste.
Il n'est pas jusqu'à Valéry Giscard d'Estaing qui, dans une conférence
de presse hélas très peu reprise en France, n'en vienne à
admettre que la grande Convention qu'il préside ne pourra embrasser tous
les sujets dont on la surcharge et que, d'une manière générale,
« on demande trop à l'Europe ».
Mais qui le lui demande ? Les soirées passées à Séville
et les rencontres que j'y ai faites prouvent que, en Andalousie comme partout
ailleurs, sinon dans quelques quartiers chics de Paris, Francfort ou Bruxelles,
les populations n'attendent pas grand chose de l'Europe. Le rêve européen
est de moins en moins un rêve collectif. A Séville on attend surtout
qu'elle limite les innombrables tracas que le Sommet provoque en ville. Partout
se dressent des cordons policiers qui tiennent la population à l'écart.
A vrai dire, elle ne demande que cela.
27 juin 2002
Dans l'avion, retour de Séville, le ciel est si clair que l'on voit
distinctement, après l'Andalousie pelée, Madrid, les Pyrénées,
mon minuscule bassin d'Arcachon : le monde est devenu petit, certes ; ce sont
les civilisations qui ne le sont pas !
Il faudrait encore quelques sommets comme celui de Séville tant il est
pédagogique. Chacun peut y lire l'impuissance de l'Europe, comme à
livre ouvert. Prises de panique par ce qu'elles appellent le populisme et qui
n'est que l'expression de l'exaspération des peuples d'Europe dépossédés
d'eux-mêmes, les éminences ont prétendu prendre à
bras le corps le problème de l'immigration. Cette prétention accoucha
d'une souris, comme Amsterdam en 1997. Tout simplement, l'Union est incapable
de régler une aussi grave question, qui met en cause des notions essentielles,
comme la citoyenneté, laquelle est loin d'être entendue de la même
façon parmi nos nations. Ainsi, une fois de plus, l'UE dépossède
les Etats et remplace leur politique par du vide.
Il est un point des conclusions de Séville qui mérite d'être
souligné, bien qu'il passa largement inaperçu, ce point 6 par
lequel le Conseil est invité à se pencher sur la question des
langues dans la perspective d'une Union élargie, et d'étudier
les moyens d'améliorer la situation actuelle. Or, il n'y a qu'un moyen
d'améliorer la situation actuelle : c'est de permettre aux représentants
des Etats membres, à commencer par les députés, à
travailler dans leur langue. Nous en sommes loin. Au Parlement européen,
nous sommes souvent contraints de nous prononcer sur des textes dont la seule
version disponible est anglaise, cela en dépit de notre propre règlement.
Faudra-t-il recruter les députés européens sur un examen
d'anglais ?
Ce sera pour les souverainistes un sujet important de la rentrée que
de mettre la présidence danoise en garde contre les propositions qu'elle
va faire. Il n'est pas admissible de choisir une, ou deux, ou trois «
langues de travail » car le Parlement n'est pas une Organisation Internationale
de type onusien, mais un lieu de débat et l'on ne peut débattre
que dans sa langue. Mettons-là en garde contre toute formule de langue-relais,
qui serait bien-entendu l'anglais, ou plutôt l'anglo-américain.
Ou alors qu'elle le fasse ! Ce serait pour nous, souverainistes, une excellente
illustration du vrai visage de l'Union européenne, celui d'une succursale
de l'empire américain et de l'aveu, finalement bienvenu, de sa vraie
fonction, raboter les nations européennes pour en faire de pauvres sujets
de l'américanisation du monde.
3 juillet 2002
L'hostilité des Etats-Unis à la Cour Pénale Internationale
et la volonté de cet Etat de soustraire l'action de ses personnels à
toute investigation non américaine a l'air de surprendre tout le monde.
Mais ne savions-nous pas, de longue date, que les Etats-Unis n'acceptent pas,
dans la conduite des relations internationales, l'idée même de
partenariat, pas davantage de partenariat atlantique que tout autre ?
L'intransigeance des Etats-Unis n'est pas même un objet de scandale :
cet Etat impérial fait ce que font tous les empires, une politique impériale,
guerrière, qui saisit toutes les occasions d'affirmer sa puissance par
quelques démonstrations de force. Ce qui est scandaleux, c'est l'aveuglement
constant dont font preuve les Etats européens devant l'unilatéralisme
de Washington. La certitude de la petite équipe, dont on ne connaît
que quelques visages autour du Président Bush de diriger le monde, se
lit à toute occasion, aussi bien au sommet de Tokyo sur l'environnement
que dans les négociations commerciales et bien entendu en politique étrangère
et de défense. La puissance des Etats-Unis repose sur la force, plus
précisément les deux piliers traditionnels de la puissance que
sont d'une part l'omniprésence militaire, d'autre part l'arme psychologique,
c'est-à-dire la propagande. Celle-ci nous fait avaler les pires insultes
au bon sens : les Etats-Unis encouragent les pays européens au désarmement,
mais pour leur part sont engagés dans une vaste entreprise de réarmement
; ils veulent étendre l'OTAN aussi loin que possible vers l'Est sans
modifier ses structures de commandement en faveur des Etats européens
; ils prônent l'ingérence universelle dans la conduite des Etats
et sont incroyablement scrupuleux dès que la leur est en cause. En réalité,
il faut bien de la faiblesse, et même de la lâcheté, aux
Européens pour ne pas voir l'évidence : cet Etat qui n'accepte
que des supplétifs pour les politiques qu'il mène où que
ce soit dans le monde n'est pas un partenaire : sa seule logique est l'imperium
pur et simple.
Ainsi, un système dément qui, à travers la planète,
prétend soumettre toutes les activités humaines à la seule
loi du profit individuel, c'est-à-dire à la loi de la puissance,
est en train de raboter sous nos yeux toutes les civilisations, de détruire
les équilibres économiques locaux, écartant de nombreux
peuples de la marche du monde. Face à lui, les Etats d'Europe n'ont qu'une
seule politique à mener : rééquilibrer la société
internationale en faisant entendre la voix de leurs nations et de leurs Etats.
Or, tout au contraire, les nations d'Europe se transforment en pauvres caniches
obligés d'aller combattre une fois contre l'Irak, une autre fois contre
la Serbie au gré des intérêts, d'ailleurs changeants, de
l'imperium.
Il n'y a pas d'autre politique transatlantique qui tienne que la recherche patiente
d'un équilibre, qui suppose un esprit de résistance aux délires
de l'empire et par un renforcement de la coordination de nos dispositifs de
défense, en particulier de nos industries d'armement ; elle suppose aussi,
bien entendu, une plus grande fermeté dans tous les contentieux commerciaux,
y compris par l'extension des mesures de rétorsion chaque fois que l'occasion
s'en présente. C'est de la Résistance que l'Europe pouvait trouver
son ciment. Or elle fait tout le contraire et ainsi se dilue à mesure.
4 septembre 2002
Selon une nouvelle procédure qui sort du formalisme habituel, le Parlement
européen a organisé ce matin un débat sur les menaces de
guerre des Etats-Unis contre l'Irak. Fait rarissime, près de deux cents
députés sont dans l'hémicycle, une bonne trentaine prennent
la parole.
Parlant au nom de mon groupe, j'ai deux minutes pour dire ce que je crois être
l'essentiel : « si Washington envoyait de nouveau son aviation bombarder
ce pauvre pays, l'un des plus faibles parmi les membres des Nations-Unies, c'en
serait fini de la notion même de droit international. Celui-ci avait été,
depuis les conférences de La Haye de 1898 et de 1905, l'un des plus nobles
efforts auquel se sont consacrés les hommes de bonne volonté tout
au long du XXè siècle. Non sans des déboires nombreux,
puisque, comme on le sait, les premières tentatives de la SDN, notre
grand ancêtre en somme, ont été pulvérisées
dans les années 30 par le recours unilatéral à la guerre
auquel se livra l'impérial-socialisme hitlèrien, - lui aussi par
des guerres préventives, notamment dans les Sudètes -. Comme il
avait fallu reprendre après la première guerre mondiale les efforts
de La Haye, il fallut aussi tout reprendre à zéro après
1945. Telle fut la grande tâche des pères de l'ONU qui aboutit
en 1948 à la Charte des Nations-Unies, texte qui demeure la clé
de voûte de l'ordre International.
Or, le point essentiel de cette Charte est la prohibition de la guerre et l'encadrement
dans des règles strictes du recours à la force. Celui-ci n'est
autorisé que dans des cas très précis, minutieusement codifiés
dans le titre VII de la Charte. Il suppose, d'une part l'aval du Conseil de
Sécurité de l'ONU, d'autre part le respect, par les Etats qui
en sont chargés, d'un modus operandi fixé point par point, notamment
l'installation d'un Etat Major multinational placé sous la responsabilité
du Conseil de Sécurité. Or toutes ces règles sont aujourd'hui
pulvérisées.
Qu'aujourd'hui, les Etats-Unis puissent se disposer à attaquer l'Irak
à titre comme ils disent préventif, mot qui ne figure dans aucune
loi internationale et qui peut ouvrir la porte à la guerre de tous contre
tous, voilà qui ne peut que nous consterner. Non pas seulement pour l'Irak
et pour son peuple, dont les maux et les souffrances sont si insupportables
que nous n'avons pu mieux faire que nous voiler la face et fermer les yeux (car
il nous renvoie l'image de notre propre lâcheté, hélas !)
mais nous sommes consternés aussi devant ce que devient le Droit International
et devant cette constatation amère que les Etats-Unis le bafouent impunément,
ouvrant la voie à une barbarie renouvelée et au permis de faire
la guerre donnée à tous sans qu'aucune règle ne tienne.
L'Europe s'honorerait en refusant d'une seule voix cette terrible perspective
pour notre siècle. Elle s'honorerait en même temps qu'elle trouverait
le meilleur socle de son unité dans ce refus de l'Empire dont le démon
travaille en profondeur notre ancien partenaire. On ne peut dire, une fois encore,
que la politique étrangère et de sécurité commune
est « en crise » puisque cette politique n'a jamais existé,
et qu'il est évident que les Etats européens n'agissent, ou plutôt
ne réagissent qu'en nombre dispersé, et cela de façon structurelle,
sans doute indépassable à vue humaine. L'essentiel est ailleurs,
dans l'abandon de la notion même de Droit International auquel l'Europe,
et d'abord la France, avait toujours attaché son nom, et qui était
son honneur. »
Paul Marie Coûteaux