Des mots destinés à faire avaler la solidarité transatlantique
Article paru dans Le Choc du mois, mai 2006
Il faut avoir cru à la "mondialisation", non point comme un fait rythmant l'histoire humaine mais comme une idéologie proclamant le triomphe universel de la démocratie et l'avènement du "dernier homme", chantés en 1989 par Fukuyama à l'enseigne de la " fin de l'histoire ", il faut avoir cru que les hommes étaient interchangeables, avoir imaginé le monde en "village global" et chantonné la rengaine de Mickey "It is a small world" (" c'est un tout petit monde ") pour prendre comme une nouveauté ce qu'un autre penseur américain, Samuel Huntington, fit semblant de découvrir quelques années plus tard sous le vocable de "choc des civilisations" : à bien y regarder, ce contre-slogan n'était que l'exact avers de la mondialisation heureuse.
Pour nous, quid novi ? Un Européen moyennement cultivé (un Européen de "l'ancien monde", comme l'eût dit Philippe Muray) sait depuis des lunes qu'il existe sur la terre une multitude de civilisations et que celles-ci, loin de s'accorder spontanément, s'entrechoquent sans fin - cet entrechoc faisant la matière, le drame en même temps que la saveur de toute histoire. Régis Debray a rappelé que Fernand Braudel avait développé ce thème dans La Grammaire des Civilisations, bien avant Huntington et avec plus de talent, et l'on connaît fort bien en France cette grammaire depuis qu'un certain Martel arrêta par le fer l'invasion des Sarrasins.
En somme, le choc des civilisations est une évidence répondant à une naïveté (la fin de l'histoire) que les faits avaient un peu trop vite démentie. Dans les deux cas, l'essentiel n'est pas la vérité, mais la vraisemblance, aux fins de faire avaler l'obsession de tout empire : englouties par la mondialisation ou dépassées par de grandes civilisations qui s'affrontent à large échelle, dans tous les cas les nations sont finies : obsolètes !
Quand bien même auraient-ils conquis une bande de commerçants roublards et d'intellectuels concaves, ces slogans ne sont ainsi que de banales manipulations par les mots -on pourrait dire des mots-manipules, au sens de ces petites unités de l'armée romaine (des " poignées "), frappant l'ennemi assez vite et discrètement pour le désorienter : c'est notre représentation de nous-mêmes et du monde qui est ainsi visée.
Le plus intéressant du " choc " d'Huntington est le découpage de la planète opéré au nom de cette "grande nouvelle" éventée depuis quelques millénaires : l'Europe est mise dans le même sac "civilisationnel" que les Etats-Unis, manière de réactualiser à toute allure l'inusable thème de l'Occident, capitale Washington. Autre " mot-manipule ", dont le sens importe peu, pourvu qu'il frappe au cur, nos cerveaux : l'Occident a successivement signifié une partie de la Méditerranée romaine (y compris l'actuel Maghreb, qui, en arabe, signifie d'ailleurs "occident"), la Chrétienté face à l'Islam infiltré par l'Espagne, le monde blanc (en 1905, on a pu dire que la défaite russe face au Japon était une défaite de l'Occident), puis le monde atlantique face à la même Russie devenue, après 1917, non occidentale, pour signifier aujourd'hui Washington et la cohorte des alliés qui la suivent dans ses aventures. Tous ces thèmes : "mondialisation ", " choc des civilisations ", " Occident " ne sont que des trafics de mots destinés à faire avaler une solidarité transatlantique en carton pâte.
A la guerre permanente que se livrent les civilisations selon une pente pour ainsi dire naturelle, la France, première puissance de la Méditerranée qui, à ce titre, trouve quelque intérêt à l'établissement de liens pacifiques de part et d'autre de ses rives, a toujours voulu substituer de la politique, autant que faire se pouvait, car en ce domaine les réussites sont difficiles et précaires : beau risque de la politique aux prises avec une histoire qui est, qu'on le veuille ou non, un long drame, sinistre parfois, et parfois magnifique. Vraiment, quoi de neuf ?
Paul-Marie Coûteaux