Le Saint Empire
De la Prusse des Hohenzollern à la « zone euro ».
Le nouveau visage de l’Allemagne est déjà une vielle idée.


(Le Figaro, 9 et 10 janvier 1999)




Les historiens ont raison : rien ne parle mieux que les dates. Après que le Conseil Constitutionnel a, le 31 décembre 1997, jugé le traité d’Amsterdam contraire sur plusieurs points à la Constitution et que le gouvernement a décidé, un 29 juillet de modifier celle-ci et non celui-là, voici que c’est un 30 décembre, à minuit, que le Président de la République choisit pour réformer la voie parlementaire, par exception à son article 89, et convoque un Congrès à Versailles. Ces 30 décembre et 29 juillet disent amplement la vérité majeure de l’entreprise européenne : nos dirigeants veulent la mener en catimini, en choisissant par trois fois les dates les plus discrètes de l’année. On pense aux histrions de Brecht jugeant que, si le peuple n’est pas sûr, il suffit de la dissoudre.

Voici donc le Congrès convoqué un 18 janvier. Or cette date est assez éloquente : On sait qu’en 1871 Bismarck choisit un 18 janvier pour recueillir dans la galerie des Glaces de Versailles la capitulation de la France. On sait moins la raison de ce choix : c’était aussi un 18 janvier qu’un Hohenzollern fut couronné roi, en 1701, pour les terres possédées en Prusse Orientale, hors de l’Empire. Le choix du 18 janvier parle ainsi doublement : il signale à la fois le passage du marquisat de Brandebourg à la puissance prussienne, qui prend place au XVIIIe siècle dans le jeu européen, puis, au XIXe siècle, après Sedan, la transformation de la Prusse en IIe Reich.

Ce troisième 18 janvier ne marque-t-il pas une nouvelle étape, la constitution d’un empire européen qui fut de tout temps l’objectif du Saint Empire romain germanique, et dont l’Allemagne sait être, par sa situation géographique et son hinterland, à la fois le centre et l’âme ? N’est ce pas le sens du slogan – Berlin la métropole de l’Europe – que l’on voit surgir des chantiers de la nouvelle capitale fédérale ? Fédération allemande, certes : mais a-t-on oublié que ce mot signifie en haut allemand alle mànner, littéralement « ligue de tous les hommes », et que, par opposition « au nationalisme étroit » imputé à la France, l’Allemagne répond à un impérialisme large qui est dans sa complexion même de grande fédération à vocation continentale ?


Fantasmes, dira-t-on, voyez l’Allemagne d’aujourd’hui, pacifique, débonnaire et social-écologiste, une grande Suisse, tout au plus ! Evitons l’erreur, courante en France, de considérer notre voisin tel qu’il était trente ans plus tôt. « Chaque génération française a vécu sur une image inexacte qui correspondait à la génération allemande immédiatement précédente » (1) : la règle de Spenlé se vérifie toujours.

De même que Mme de Staël rêvait l’Allemagne du XVIIIe siècle morcelée en principautés, et non celle de l’éna commençait à travailler le ressentiment, ou que, à l’inverse, les détracteurs du rapprochement franco-allemand opéré par le général de Gaulle  voyaient à tord l’Allemagne guerrière des années 30, de même aujourd’hui serait-il erroné de réduire nos voisins au peuple discipliné, modeste et sage des années Adenauer : une « grande Suisse », peut-être, mais autoritaire : il existe au moins 5 dossiers majeurs où la «  nouvelle Allemagne », arguant de ce que le mémorandum de Bonn nommait en 1994 « nos responsabilités particulières dans la création (sic) de l’Europe », fait montre qu’une autorité dont elle n’aurait jamais eu l’audace il y a trente ans.

Bonne conscience

Voyons d’abord, cette pente écologiste aujourd’hui si forte que les Grünen détiennent l’une des clefs essentielles du pouvoir à Berlin : la pollution ne connaissant pas de frontière, comme le nuage de Tchernobyl, il serait absurde, disent les Grünen, que les politiques de l’environnement demeurent confiées aux Etats. Déjà, on ne compte plus les directives de lutte contre la pollution littéralement imposées à Bruxelles par l’Allemagne – M. Calvet se souvient sans doute de l’une d’elles, qui favorisaient si opportunément l’industrie automobile allemande. On pourrait désormais concentrer les feux sur le nucléaire, source d’énergie la moins polluante de toutes, mais donnant à la France une telle avance que nos écologistes agitent toutes sortes de peurs pour obtenir que tout l’Europe y renonce – on désigne déjà des centrales françaises proches de la frontière qui menaceraient la santé des populations allemandes. C’est ainsi qu’il faut interpréter l’insistance des Grünen à diriger les affaires étrangères : le Grünen way of life, écho direct de ce culte de la Natur dont la mystique revient périodiquement outre Rhin. L’autoritarisme écologiste sera d’autant plus efficace qu’il est pétri de bonne conscience.

Le dossier de la sécurité est lié au précédent. Il faut entendre Daniel Cohn-Bendit préconiser, pour lutter contre le dopage, la création d’une grande agence européenne qui serait dotée d’agents autorisés à enquêter dans les vestiaires pour avoir une idée de ce pourrait être la nouvelle inquisition « verte » : Dany de vanter la fermeté allemande en la matière, par contraste avec le laxisme latin…A plus large échelle, nous reparlerons dans les prochaines années de ce que le chancelier Kohl nommait le « FBI européen », police supranationale dont le premier prétexte est la lutte contre la drogue, mais dont les missions ne feraient que se multiplier. Déjà, l’article 89 de la convention de Schengen autorise les « droits de suite » exercés par une police sur le territoire d’un partenaire – à condition les autorités informées. Enfin, Derrick à Paris !


Ne mentionnons que pour mémoire les autres dossiers. Les droits sociaux, d’abord : la monnaie unique, si elle se réalise, sera évidemment source d’uniformatisation sociale : même monnaie, même discipline ! Or, si les salaires français sont inférieurs aux salaires allemands, bien des droits sont moindre outre Rhin, à commencer par le smic, ou les 35 heures. Ne parlons pas de la politique étrangère tant il y aurait à dire : des insultes de la presse allemande unanime contre le Président de la République lors de la reprise des essais nucléaires, pourtant si timides, à la reconnaissance unilatérale de la Croatie et de la Slovénie, qui mit en 1991 le feu aux poudres yougoslaves, l’Allemagne débonnaire a montré ce qu’elle entendait par concertation européenne et par politique étrangère et de sécurité commune – en attendant d’être, elle aussi, unique. Faut-il aussi rappeler les accords de décembre 1996, dits de Nuremberg, replaçant la coopération militaire franco-allemande dans le cadre de l’Otan, au mépris des « réserves » de la délégation française ?

Lourd dossier

Le plus lourd dossier est sans conteste est celui de régionalisation et des innombrables instruments que l’Allemagne, ses autorités locales diverses et ses fondations, met en place pour imposer l’éclatement des Etats-nations, que le mémorandum de 1994 nommait aimablement des « coquilles vides » ; elle le fait en silence soit sous le couvert de la « coopération transfrontalière », soit sous prétexte de reconnaissance des identités et des langues régionales, allant jusqu’aux soutiens aux mouvements autonomistes. Exemple entre cent, les diatribes du sénateur de Rome, M. Vertone, contre les financements allemands de la ligue lombarde. On pourrait en dire autant des soutiens que M. Abeille Président du gouvernement savoyard en exil se flatte d’avoir auprès des autorités bavaroises.

Ah, certes, comme sont belles et fastes les grandes ailes de nouveaux déployées sur le Bundestag flambant neuf de Berlin ! Comme fut bien choisie, monsieur le Président de la République, la date du 18 janvier ! Et comme sera lourde, ce jour-là, la responsabilité de nos députés et de nos sénateurs…



 (1) Jean-Edouard Spenlé. La Pensée allemande, Arman colin, Paris 1949